Les filles au lion de Jessie Burton

Gallimard

Quelle lecture rafraîchissante !

Jessie Burton est une écrivaine et actrice anglaise dont la renommée ne cesse de croître. Elle est l’auteure d’un premier roman sorti courant 2015 simplement intitulé Miniaturiste dans l’édition française.

Cette année, on la retrouve sur le devant de la scène littéraire en France grâce à son second ouvrage Les filles au lion. Ce livre, traduit par Jean Esch, est un joli roman emprunt d’une douce émotion. Il se lit facilement grâce à l’écriture fluide et précise de son auteure.

Dans ce récit, Jessie Burton nous plonge au cœur de deux époques différentes, toutes deux séparées d’une trentaine d’années. On y retrouve deux personnages féminins forts, Odelle et Olive.

Odelle est une jeune femme originaire de Trinidad qui découvre la ville londonienne au début des années 60. Elle rêve d’écrire et jouer des mots, elle invente des poèmes, et compose dans son intimité en espérant qu’un jour elle puisse vivre de son art. Après cinq années à travailler en tant que vendeuse de chaussures aux côtés de son amie Cynth, Odelle décroche un travail de dactylo dans une galerie d’art prestigieuse. Elle y rencontre Marjorie Quick, une femme excentrique, énigmatique et pointilleuse au goût pourtant raffiné.

Olive est une jeune femme originaire d’Angleterre qui découvre le village d’Arazuelo en Espagne en 1936. C’est une brillante artiste dont le talent, sous-estimé par son père Harold, pourtant marchand d’art reconnu, et sa mère Sarah, ne demande qu’à être exposé. Son rapport avec la peinture s’intensifie alors qu’elle rencontre Isaac et Teresa, deux jeunes d’Andalousie venus prêter main forte à sa famille. Isaac est un artiste peintre pragmatique aux idées révolutionnaires qui recherche des fonds pour mettre à exécution son plan d’action politique.

Un tableau représentant deux femmes et un lion majestueux fait sa réapparition à Londres en 1967. C’est un tableau dit magnifique, teinté de feuilles d’or, un tableau qui selon Odelle doit avoir une grande valeur.
Par cette double narration, l’histoire de cette œuvre se dévoile peu à peu sous nos yeux. On pénètre alors dans le monde tant convoité de l’Art avec un grand A. Il est question de peinture et d’écriture, mais aussi d’appropriation et de reconnaissance. Comment juger une œuvre vis-à-vis de son auteur ? Doit-on la dissocier de ce dernier afin que celle-ci puisse mener sa propre existence, une existence juste, dépourvue d’a priori ?

Dans Les filles au lion se mélangent amour, orgueil, sentiments et attentes. La force de Jessie Burton est, selon moi, de réussir à captiver son audience peu importe le temps de la narration. J’avais tout autant envie de connaître l’histoire de ce tableau au passé mystérieux, de comprendre les ressentiments d’Odelle, de vivre la passion d’Olive, et de déchiffrer le mystère qu’est Marjorie Quick. Ces trois femmes, liées par la force des choses, sont chacune à un croisement de leur vie, à un point déterminant quant à leur avenir.

Le lecteur est également invité à vivre aux premières loges le climat de tension propre aux prémices de la guerre civile espagnole pendant les années 30. On devine le danger imminent, on ressent les frictions et l’on assiste impuissant aux violences qui immergent. Ce roman est parfaitement orchestré, de telle sorte que l’on perçoive une esquisse des événements avant de réellement en discerner l’intensité.

Aussi, je suis extrêmement sensible aux couleurs de manière générale. C’était pour moi un réel plaisir de lire toutes ces évocations sur l’art, de pouvoir m’imaginer des œuvres avec toutes les descriptions précises de l’auteure. J’avais l’impression de pouvoir me représenter physiquement certaines pièces d’art et je pouvais imaginer l’émotion qu’elles dégageaient. Je suis complètement fan de ce genre de texte descriptif dans lequel l’imagination est guidée par les notes de son auteur.

J’ai vraiment apprécié lire ce roman. Son dénouement est assez poétique, aérien. J’aurais adoré pouvoir continuer à partager les pensées d’Odelle particulièrement. Je continue parfois d’y penser, et d’imaginer… Un livre capable de libérer de telles émotions a totalement rempli sa mission.

L’interview de Lucas Vallerie, auteur de Cyparis, le prisonnier de Saint-Pierre

Lucas Vallerie

Il y a déjà quelques semaines, j’ai découvert la superbe bande dessinée Cyparis, le prisonnier de Saint-Pierre.

Grâce à ce blog, j’ai eu l’immense opportunité de rentrer en contact avec Lucas Vallerie, l’auteur de ce roman graphique. Il a gentiment accepté de répondre à toutes mes questions, et c’est donc avec beaucoup de plaisir que je vous invite à découvrir les coulisses de cet ouvrage qui relate l’histoire de Saint-Pierre et de son prisonnier Louis-Auguste Cyparis. Je tiens d’ailleurs à remercier Lucas chaleureusement pour le temps qu’il m’a accordé !

Bonjour Lucas ! Comment est née l’idée de créer cette bande dessinée sur Cyparis ?

En Martinique, tout le monde connaît cette histoire, je me rappelle au collège d’être allé visiter les ruines de Saint-Pierre et notamment le cachot de Cyparis. Je ne vivais plus en Martinique depuis 12 ans, nous habitions à Bruxelles avec ma femme quand nous sommes retournés là-bas en vacances voir ses parents.

À l’époque je tenais un blog BD, L’île à Lulu. En rentrant, j’ai voulu raconter le séjour en Martinique et particulièrement l’ascension de la Pelée. Je ne pouvais pas ne pas raconter l’histoire de l’éruption du 8 mai 1902 et donc celle de Cyparis. Je ne voulais faire au début qu’une page ou deux et puis à force de me documenter, ça s’est rallongé progressivement jusqu’à occuper toute la place disponible dans ma petite caboche. Je décidai donc de raconter cette histoire en 2 ou 300 pages. Je tenais un sujet de roman graphique, il fallait donc que je fasse un dossier à envoyer aux éditeurs !

J’ai fait une BD qui raconte ça :

Le Point... de Lucas Vallerie
Lire la suite ici et ici

Comment se sont déroulées tes recherches sur Saint-Pierre et sur Cyparis ? As-tu rencontré certaines difficultés à obtenir les informations dont tu avais besoin pour ta bande dessinée ?

D’abord sur Internet, on peut même trouver des livres d’époque scannés, énormément de photos ! Et puis j’ai commandé tous les livres, BDs, recueils photos que j’ai trouvés sur le sujet !

Pas trop de difficultés, mais il fallait recouper, sélectionner, organiser les informations, témoignages, reconstruire la ville de Saint-Pierre, la topographie de la montagne, c’était un long travail qui m’a pris près de deux ans !

J’ai eu l’impression en lisant cette bande dessinée de redécouvrir le contexte politique de la Martinique d’antan. Était-il important pour toi de souligner les élections législatives qui devaient avoir lieu le dimanche 11 mai 1902 ?

Affiche des élections législatives 1902
Second tour des élections législatives 1902

Bien sûr ! D’une part parce que ça fait partie intégrante de l’histoire telle qu’on l’a toujours racontée ! Et cette histoire peut également être lue comme une allégorie, elle représente toute sorte de catastrophe qui s’annonce toujours avec fracas (catastrophe naturelle, humaine, médicale, économique, écologique…), et on voit que les hommes ont du mal, de manière générale à appréhender le pire, on refuse d’y croire, on se voile la face, c’est dur ! Certains y arrivent et prennent leur disposition, mais dans la majorité des cas, on va chercher à se rassurer par tous les moyens, du coup si les autorités en place ne prennent pas les bonnes décisions, ça n’aidera personne !

Il faut dans ces cas-là que tout le monde aille dans le même sens. C’est ce qui se passe en ce moment à Bali avec l’éruption du monde Agung, tout le monde a été évacué par principe de précaution ! 140 000 personnes, c’est énorme mais ils ont raison ! Par contre ce n’est pas du tout ce qui se passe au niveau mondial avec le dérèglement climatique et le chaos écologique que le système humain a installé, là c’est de pire en pire et pourtant toutes les alarmes ont été tirées depuis longtemps ! Il est grand temps de prendre tous nos responsabilités, ensemble ! C’est un peu aussi l’histoire de Babylone…

George Kennan, le reporter américain auteur du livre The Tragedy of Pelée, a-t-il réellement participé à la guérison des blessures de Cyparis ? Ou simplement contribué au fait que son histoire soit racontée aux États-Unis ?

Oui pour les deux questions, son livre est très bien écrit et passionnant ! Je le recommande ! On vit avec lui son arrivée en Martinique au jour le jour au lendemain de l’éruption, la lenteur des transports, sa rencontre avec Cyparis, etc…

Pourquoi avoir choisi de créer également des personnages fictifs tels que l’oncle et la nièce ? Y a-t-il d’autres personnages ou événements qui ne sont pas réels dans cette bande dessinée ?

Au début, je voulais faire un genre de feuilleton sur mon blog, ces personnages sont arrivés instinctivement, il me permettait de faire découvrir Saint-Pierre et la Martinique à ceux qui ne connaissent pas ! Et puis cette nièce, qui tombe amoureuse de la Martinique, c’est un peu de moi et un peu de certaines de mes amies également… bon par contre l’oncle… bref ! (haha)

L'oncle et la nièce à la découverte de la Martinique
L’oncle et la nièce à la découverte de la Martinique

Excepté l’oncle et la nièce, la plupart des personnages principaux sont réels, j’ai été jusqu’à chercher leurs photos, pour ceux que je n’ai pas trouvé, j’ai inventé. J’ai voulu respecter au maximum la réalité de ce que j’ai lu avec les témoignages ou vu sur les volcans. Bien sûr, comme je l’ai dit au début du livre, nul ne peut prétendre détenir la vérité. À partir du moment où l’on raconte, c’est une interprétation ! Néanmoins il y avait tant de détails dans ce que j’ai lu que je ne voyais pas l’intérêt d’inventer.

J’ai juste comblé quand j’avais des trous, notamment sur l’histoire de Cyparis à proprement parler. Par exemple : je savais que Cyparis était à Morne Rouge chez le Père Mary pendant la deuxième éruption, je savais aussi (attention spoiler) que le Père Mary mourut ce jour-là mais pas Cyparis, or, je ne savais pas comment ! Alors en fonction de la relation que j’ai imaginé qu’ils pouvaient avoir j’en ai déduit que : voyant que du danger s’approchait dangereusement, le Père Mary éloigna volontairement Cyparis afin que celui-ci survive ! Cela ajoute à l’intensité romanesque sans offenser l’histoire et finalement c’est peut être ça qui s’est réellement passé, qui sait ? C’est mon interprétation !

En tout, combien de temps as-tu passé à réaliser cette bande dessinée ? A-t-il toujours été question de dessiner plus de 250 planches ?

4 ans, 250 pages a toujours été plus ou moins l’objectif. Bien sûr, j’ai supprimé des séquences, j’en ai rajouté etc…

J’ai toujours rêvé de savoir comment se passe la réalisation d’une bande dessinée. Quelles sont les différentes étapes qui t’ont permis d’arriver à ce résultat final ?

Alors, j’ai créé un blog à cette occasion qui répond à la majorité des questions, c’est un blog de bonus BD spécialement sur Cyparis où je raconte tout ça, le pourquoi du comment, la doc, les techniques, le découpage, les scènes coupées etc…

Je vous invite à y faire un tour !
http://cyparisbd.blogspot.com/

Lucie Firoud est la coloriste de cette bande dessinée. Comment s’est déroulée ta collaboration avec elle ? À partir de quel stade du projet est-elle intervenue ?

Elle est arrivée au début de la production des planches c’est à dire environ deux ans après le début de l’aventure. C’est mon éditeur qui m’a donné son contact. Je lui ai donné un max d’infos, de doc, des tests graphiques que j’avais fait, je suis revenu sur les premières planches pour fixer le style définitif et la gamme chromatique, les codes graphiques. Et puis c’était parti, je lui envoyai régulièrement des planches par le net et elle me les renvoyait. Je corrigeais ce qu’il y avait à corriger (elle ne vit pas en Martinique alors il y avait certaines erreurs sur des fruits, des plantes, des détails qu’elle ne pouvait connaître), rajoutais quelques détails et surtout les FX : les effets de cendres et de brouillard…

Elle a abattu un travail considérable ! Je n’ai pas un dessin très simple et je sais que je peux être pénible par moment alors je lui suis très reconnaissant pour son travail et sa patience !

D’où provient ton inspiration pour la réalisation de tes planches ?

Eh bien nous sommes revenus vivre en Martinique ma femme et moi pour la réalisation de cette BD, l’inspiration elle est toute autour de moi, tous les jours ! Je voulais vraiment m’imprégner de la Martinique, des Martiniquais et des Martiniquaises pour être le plus juste possible ! Aussi bien dans les gens, les décors que le langage (que j’ai volontairement laissé actuel pour l’identification, ce n’est pas du vieux créole ou du vieux français).

Comment est née la couverture de cette bande dessinée, ce magnifique Cyparis de fumée jaillissant du volcan ?

Merci ! Eh bien elle est née à Bruxelles pendant la conception du dossier éditeur, elle me suit depuis 4 ans. Je me suis donc inspiré de la photo la plus connue de Cyparis exhibant ses brûlures qui me faisaient penser aux circonvolutions du panache volcanique. Il a un côté monumental, comme un génie qui sort du volcan avec son air triste et digne à la fois… Et puis en dessous, il y a Saint-Pierre, la ville condamnée, déjà en noir et blanc…

Ici, on peut voir l’évolution de la couverture.

J’ai lu sur divers sites que tu as travaillé en tant qu’animateur scénariste. Quel a été ton parcours professionnel ?

Animateur oui, scénariste non.
J’ai étudié le cinéma d’animation 3D à SUPINFOCOM Valenciennes de 1999 à 2003 où j’ai réalisé OTSU, un court métrage d’anim.

Ensuite j’ai bossé à Paris dans ce domaine plusieurs années sur des pubs, des séries des courts métrages indépendants, ainsi que des longs métrages comme Moi, Moche et Méchant

J’ai aussi réalisé des pilotes de séries

Entre temps, je suis parti avec ma femme un an et demi voyage en Asie et pause professionnelle où j’ai pris le temps d’écrire (si finalement tu as raison) tourné, réalisé et monter un film documentaire musical d’1h30 sur le Cambodge et la recherche de l’identité khmère, Une ballade pour les khmers.

Ensuite on a bougé à Bruxelles où j’ai continué l’anim mais où j’ai commencé à faire de la BD avec le blog L’île à Lulu jusqu’à revenir en Martinique en vacances…

Ici, j’ai continué à faire un peu d’anim à distance, surtout 2D.

J’ai eu des journées assez occupées avec la BD, mais j’ai aussi monté ma mini boîte d’éditions de cartes postales illustrées sur la Martinique que je vends un peu partout sur l’île, je me suis principalement tourné vers l’illustration et la BD.

J’ai aussi donné des cours à la prison et dans une école de 3D locale…

C’est donc vrai que tu as eu l’occasion de travailler sur des projets tels que Bref et Moi, Moche et Méchant ?! Si oui, qu’as-tu retenu de ces expériences ?

Oui, c’était bien ! L’anim me manque parfois, j’essaie de continuer de temps en temps ! C’est un beau métier ! Ce qui m’a plu aussi et qui manque également, c’est le travail en équipe sur plusieurs mois, ça c’était vraiment chouette ! Et puis aujourd’hui, il suffit que je dise ça dans les écoles où j’interviens pour avoir l’attention des élèves alors c’est cool ! Haha !

Pourquoi avoir fait le choix de te recentrer sur l’art de la bande dessinée ? Et d’ailleurs, pourquoi la Martinique ?

Au début j’avais plein de projet de séries en dessin animé, mais ça devenait hyper compliqué à mettre en œuvre, à réaliser, il fallait passer par des producteurs, des équipes techniques super nombreuses, de la censure due à la télé, Internet n’était pas encore au top, la BD s’est présentée comme un super moyen de raconter rapidement (plus ou moins) toutes les histoires que j’avais en tête, et seul !

J’ai fait mes armes, appris la narration, la mise en cases, découpage et techniques graphiques avec mon blog et c’était parti pour expérimenter tout ça sur un long format ! C’est un média extraordinaire, on peut raconter tout et n’importe quoi de la manière qu’on veut, il y a une infinité de voies encore à explorer ! Une formidable boîte à outils !!

Quels sont tes futurs projets ? Prévois-tu de réaliser une nouvelle bande dessinée ?

Oui, j’ai beaucoup de projets, une série qui trotte dans ma tête depuis des années, du fantastico-burlesque qui se passe à Paris, un projet plus sérieux d’anticipation, et quelque chose de plus intime sur une autre île qui me tient à cœur !

Enfin, comment présenterais-tu cette bande dessinée à une personne qui ne connaît pas l’histoire de Cyparis pour la convaincre de te lire ?

Vous aimez le rhum, l’accent créole, l’ambiance chaude et moite des Antilles du début du XXe siècle, le bois bandé, les giraumons, les corossols et autres christophines ?

Vous voulez goûter aux dernières heures d’une ville magique avant sa destruction ? Découvrir comment un pauvre ivrogne au destin exceptionnel devint le premier noir célèbre des États-Unis, et ça sans doute grâce à l’alcool ? Vivre une terrible éruption de l’intérieur sans même avoir chaud aux fesses ni sortir de chez vous ?

C’est possible grâce à la bande dessinée Cyparis, le prisonnier de Saint-Pierre, 256 pages couleur, Édition La Boîte à Bulles, 2017.

Vous vous poserez alors peut être alors la question : « Et vous ? Qu’auriez-vous fait ? ». Garantie sans pathos !

Si vous souhaitez suivre les aventures de Lucas Vallerie, vous pouvez le retrouver sur sa page Facebook Lulu sur son île.

Aussi, Lucas sera en tournée dédicaces en France métropolitaine au mois de janvier 2018. Vous le retrouverez suivant le planning ci-dessous :

18 janvier, de 16h à 19h Librairie BD Net Nation à Paris
19 janvier, de 16h à 20h Comptoir de la BD à Boulogne
20 janvier, de 14h30 à 19h Librairie Critic à Rennes
25 janvier Krazy Cat à Bordeaux
26, 27 et 28 janvier Festival d’Angoulême

Ralenti d’Oswald et Mickael Guirand, la version konpa de Despacito

Aujourd’hui, je m’inspire de l’article Musique et Caraïbe : 5 + 1 morceaux (très) addictifs de Mylène, une blogueuse que je suis régulièrement qui nous parle entre autres de la Caraïbe avec des points de vue toujours intéressants ! C’est donc en lisant sa chronique il y a quelques jours que je suis tombée sur la version konpa de Despacito.

Vous avez tous entendu le méga tube de l’été Despacito de Luis Fonsi et Daddy Yankee. Au mois de mai dernier, c’est la chanson que j’ai le plus entendu lors de mon séjour à Miami (promis, je reviendrai sur ce sujet !) ; cet été, c’est celle qui jouait sur toutes les ondes en France métropolitaine.

Despacito est simplement un succès interplanétaire. C’est la première chanson chantée en espagnol à atteindre le Billboard Hot 100 depuis Macarena en 1996. En août 2017, son clip atteint les trois millions de vues sur YouTube, un record. Depuis octobre de cette même année, elle est la première vidéo à dépasser les quatre millions de vues sur ce même site. Cette chanson est acclamée par la cérémonie des Latin Grammy Awards 2017 qui lui attribue les titres de Record of the Year, Song of the Year, Best Urban Fusion/Performance et Best Short Form Music Video.

Au mois d’août dernier, Mickael Guirand et Oswald s’approprient cette chanson pour en faire un tube konpa intitulé Ralenti.

Mickael Guirand n’est autre que l’ancien chanteur du groupe Carimi. Ayant quitté ce groupe de konpa au succès international il y a maintenant plus d’un an officiellement, Mickael Guirand revient sur le devant de la scène musicale avec sa nouvelle formation musicale Vayb. Leur première chanson Lanmou Fasil a déjà conquis plus de 600 000 internautes.

Oswald, quant à lui, est un chanteur originaire d’Haïti. Ayant gagné le concours Défi Lycéens 2007 en Guadeloupe, un concours dans lequel sont représentés des talents de toutes les îles caribéennes, il poursuit sa carrière musicale en s’illustrant notamment dans le monde de la musique antillaise, zouk, R&B et konpa. En 2010, il est connu pour ses titres Nan lanmou laj pa ekzisté et Ton absence interprété en duo avec Misty Jean.

Les deux artistes haïtiens s’associent donc sur cette reprise de Despacito et nous offrent, ma foi, une version haute en couleurs que j’ai adorée. Les arrangements de cette version sont caractéristiques d’un morceau de konpa, avec des sonorités très posées associant guitare basse, percussions et clavier.

Ou sé solèy kap briyé nan fèl nwa / Dépi m’avèw msanti’m gen lajwa / Sé wou m’chwazi pou gen anpil jwa…

Il s’agit vraiment d’une belle reprise, cette chanson est mon coup de cœur musical de cette semaine. Il existe également une version salsa de Despacito proposée par Víctor Manuelle et bientôt, une version en mandarin sera interprétée par JJ Lin.

En attendant Bojangles, une jolie adaptation signée Ingrid Chabbert et Carole Maurel

Steinkis

Quelle a été ma surprise en voyant cette bande dessinée arriver dans la librairie dans laquelle je passe le plus clair de mon temps ! Je ne savais pas que le roman d’Olivier Bourdeaut En attendant Bojangles avait été adapté en bande dessinée, et j’ai pu découvrir en avant-première ce joli ouvrage plein de couleurs.

Tout d’abord, je dois vous redire que ce roman m’avait touchée en plein cœur cet été, que j’en suis restée abasourdie pendant de nombreux jours, et qu’aujourd’hui encore, son simple écho à ma mémoire m’émeut. C’est donc avec plaisir que j’ai pu découvrir l’excellent travail d’Ingrid Chabbert et de Carole Maurel sur cet ouvrage.

En attendant Bojangles c’est l’histoire d’un amour fou, d’une folie douce. C’est la beauté d’un couple épris l’un de l’autre qui danse jour après jour sur la même chanson, Mr Bojangles de Nina Simone. C’est le bonheur d’un enfant qui ressent cet amour dans tous les couloirs de sa vie. C’est l’insouciance d’une famille qui jouit pleinement de la magie de son quotidien sans trop se soucier des éventuelles perturbations de celui-ci.

Dans cette adaptation en roman graphique, l’histoire qui nous est contée est fidèle au texte original et, comme le dit si bien Olivier Bourdeaut lui-même dans la préface de ce livre, ce qui « est occulté ne manque pas », ce qui « est ajouté ne jure pas ». J’ai apprécié revivre la tendresse et l’amour qu’ont chacun de ces personnages. L’émotion est toujours bien présente à mon sens, même si j’ai préféré l’intensité de la lecture du roman à celle de cette bande dessinée. Avec les images, on devine de manière plus franche la réalité de ce petit monde. Ce qu’ils vivent, endurent, subissent, se dévoile clairement sous nos yeux.

Les illustrations de Carole Maurel sont d’une qualité irréprochable, j’ai adoré les nuances de couleur utilisées, et les paroles de la chanson de Nina Simone écrites en filigrane sur certaines vignettes. C’était simplement beau.

En attendant Bojangles, la bande dessinée d'Ingrid Chabbert et Carole Maurel

Je recommande à tous les amoureux du premier roman d’Olivier Bourdeaut la lecture de cette bande dessinée. J’ai vraiment passé un excellent moment à la découvrir, à la feuilleter encore et encore, à m’en imprégner.

Cyparis, le prisonnier de Saint-Pierre, dessiné par Lucas Vallerie

La Boîte à Bulles

Je suis tombée complètement par hasard sur cette bande dessinée alors que je me promenais dans ma librairie. J’ai vu son titre CYPARIS, le prisonnier de Saint-Pierre ; je me suis dit « hey… mais ça, je connais ! », et c’est ainsi que son auteur, Lucas Vallerie, a aiguisé ma curiosité avec son ouvrage paru aux éditions La Boîte à Bulles.

Un scénario bien ficelé qui retrace l’histoire de Cyparis et de Saint-Pierre

Toute personne ayant vécu ne serait-ce que quelques temps en Martinique connaît l’histoire de Louis-Auguste Cyparis. Le destin de cet homme est étroitement lié avec celui de la ville de Saint-Pierre, une commune située au Nord Caraïbe de la Martinique.

Le 8 mai 1902, Saint-Pierre connaît une éruption volcanique d’une violence sans précédent. Ce jour-là, la Montagne Pelée vit d’ailleurs la plus meurtrière éruption au monde du XXème siècle avec près de 30 000 morts en seulement deux minutes. Cyparis est l’un des miraculés de cette regrettable catastrophe. Emprisonné dans un cachot aux murs épais au moment de l’émission de la nuée ardente et de l’explosion du volcan, on le retrouve trois jours après l’éruption souffrant de nombreuses brûlures.

C’est cet incroyable récit que nous conte Lucas Vallerie. Avec des dessins magnifiques d’une technique irréprochable, une narration douce et distrayante, et des couleurs flamboyantes nées sous l’initiative de Lucie Firoud, cette bande dessinée m’aura fait réfléchir sur ce fait d’antan qui fait partie de l’histoire de la Martinique.

Une catastrophe, en général et quelle que soit sa nature, s’annonce avec fracas, a son lot de signes avant-coureurs, de lanceurs d’alerte, d’incroyables hasards et, parfois, certains miraculés. Mais malgré tout cela, l’homme ne parvient jamais à regarder la vérité en face, il ne peut pas croire que le pire puisse arriver et, continuellement, détourne le regard…

Lucas Vallerie

Grâce à cette bande dessinée, on peut suivre chronologiquement les signes avant-coureurs donnés par la Montagne Pelée. Ainsi on découvre l’apparition de fumerolles au sommet du cratère, les nuages de cendre recouvrant la ville, la croissance de la température des eaux avoisinantes, la montée de fortes odeurs de soufre, l’ensevelissement de l’usine Guérin (qui fait déjà quelques victimes), les pluies torrentielles, les coulées de boue… J’ai adoré la qualité des vignettes de cet album qui permettent de se rendre compte des différentes manifestations du volcan avant son entrée en phase explosive.

La Montagne Pelée avant son éruption, par Lucas Vallerie
La Montagne Pelée avant son éruption dessinée par Lucas Vallerie

Avec tous ces signes précurseurs donnés par la Montagne Pelée, si le contexte politique de la Martinique avait été différent, peut-être qu’une partie de la population pierrotine aurait pu être sauvée. Le scénario imaginé par Lucas Vallerie insiste également sur ce point. Les risques de catastrophe ont été soulevés par certains scientifiques de l’époque mais les dégâts éventuels ont été jugés modéremment par le gouvernement qui craignait de voir un taux d’abstention trop important le dimanche 11 mai 1902 si la population venait à quitter la ville. Il devait s’y tenir le second tour des élections législatives.

Si Saint-Pierre n’avait pas connu cette violente éruption, peut-être aurait-elle encore ses lettres de noblesse et serait-elle encore considérée comme le chef-lieu de ce département d’outremer.

Aujourd’hui…

La ville de Saint-Pierre a repris bien des couleurs depuis cette catastrophe. Mais, si vous avez un jour l’occasion de vous aventurer dans cette commune paisible, vous y verrez sans aucun doute les vestiges de ce passé incroyable. La ville possède encore des ruines bien présentes en son centre. Il est possible de visiter les vestiges des maisons du Figuier, les ruines du Théâtre… Et, le cachot de Cyparis, quoique recouvert de quelques végétations luxuriantes, se tient toujours debout, surplombant un espace qui autrefois accueillait les plus beaux spectacles d’antan.

L’activité de la Montagne Pelée est aujourd’hui surveillée par l’Observatoire Volcanologique et Sismologique de la Martinique. Ce laboratoire scientifique a été créé en 1902 par Alfred Lacroix suite à la première éruption dévastatrice de la Montagne Pelée. Chaque trimestre l’OVSM propose un bilan de l’activité volcanique de la Montagne Pelée et de l’activité sismologique de l’île consultable en ligne.

Petit pays, l’histoire du génocide rwandais sous un angle nouveau

Grasset

Ça faisait tellement longtemps que je souhaitais lire Petit Pays… J’ai finalement terminé la lecture de ce texte intense alors que je volais en direction de la Martinique, il y a six mois.

Lorsque j’ai appris, par hasard, que Gaël Faye écrivait son premier roman, je me suis promis à moi-même que je lirai un jour cet ouvrage. Parce que Gaël Faye, c’est avant tout un coup de cœur musical pour moi, un de ceux qui nous reste toute la vie. J’ai découvert cet artiste en première partie du concert de Nneka en 2012, alors qu’il chantait au sein du groupe Milk Coffee and Sugar. J’avais déjà été impressionnée par ses rimes, ses expressions, sa tournure d’esprit. Petit Pays confirme l’amour de Gaël Faye pour les mots et sa capacité à intelligemment en jouer pour nous bouleverser.

Le génocide rwandais vu par un enfant

Petit pays, c’est l’histoire de Gabriel, un jeune garçon métis plein d’entrain au cœur léger. Son père est français, sa mère est rwandaise d’origine Tutsi. Il vit dans son petit pays, le Burundi, un joli coin de paradis situé à la frontière sud du Rwanda. Ses journées sont alors celles d’un enfant classique de son âge, rythmées par l’école, les retrouvailles familiales, les jeux avec ses copains et les espiègleries avec sa sœur Ana. Mais ce paradis se dégrade sensiblement au fil des pages alors que les relations entre ses parents se détériorent, alors que la haine et la violence humaine apparaissent comme seules réponses à la montée des tensions entre les différentes communautés ethniques du pays.

Gaby vit l’absence de communication entre ses parents de plein fouet, sans jamais véritablement mettre le doigt sur l’objet de leur discorde et sans réellement comprendre la complexité de cette relation. L’incompréhension qui règne entre ces deux êtres qu’il chérit est pourtant palpable et manifeste : elle annonce le début de la fin du bonheur, selon les propres mots du jeune garçon.

Car, en parallèle à cette désunion familiale, le pays connaît un chaos politique sans précédent. En même temps que Gaby, on découvre alors avec un regard naïf et innocent, un regard d’enfant finalement, la cruauté du génocide rwandais qui a eu lieu en 1994. Et, parce qu’on suit alors ces événements de très près, on apprend en même temps que ce personnage si attachant l’horreur, la peur et l’angoisse. On ressort grandi de cette lecture, au même titre que Gaby grandit trop rapidement, mûrit avant l’heure, et perd son innocence.

Petit Pays est un livre poétique, intense et bouleversant. C’est un de mes coups de cœur littéraires de cette année, probablement le roman que j’ai préféré lire d’ailleurs. Grâce à celui-ci, j’ai pu apprendre tant de choses sur le Rwanda, le Burundi et les conditions politiques de ces pays dans les années 90. La plume de Gaël Faye est poignante. C’est une lecture qui ne peut pas laisser indifférent. Depuis le mois d’août dernier, vous pouvez acheter ce livre au format poche, une parution Le Livre de Poche.

L’histoire d’une communauté meurtrie par un génocide

Il y a déjà quelques temps, j’étais tombée sur cet article du New York Times, How a Nation Reconciles After Genocide Killed Nearly a Million People. On y découvre une nation réellement meurtrie par ce génocide qui a été d’une violence sans pareille : près d’un million de personnes ont été tuées en moins de 100 jours entre avril et juillet 1994 au Rwanda. C’est d’ailleurs le génocide le plus « rapide » de l’Histoire pour un si grand nombre de morts par jour.

Aujourd’hui, quelle que soit son appartenance à une des communautés ethniques présentes dans le pays, chaque citoyen rwandais doit apprendre à vivre en communion avec l’homme qui se tient en face de lui, que celui-ci ait participé ou non à l’assassinat de membres de sa famille. Ces témoignages éloquents, déchirants, nous parle d’un désir d’avancer vers une même paix. Un travail sans relâche qui risque de perdurer sur bien des années encore.

C’est cependant ce message d’espoir que je voulais souligner ici, cette envie de guérison de tout un peuple qui souhaite, non pas oublier l’Histoire, mais apprendre jour après jour, à mieux vivre en harmonie.

Les mille talents d’Eurídice Gusmão, la vie des femmes de l’époque passée

Éditions Denoël

Martha Batalha sur la condition des femmes au siècle passé

Les milles talents d’Eurídice Gusmão est une lecture cadencée dans laquelle on retrouve le Brésil du début du XXème siècle. On découvre dans ce livre un Brésil où l’assujettissement des femmes est encore bien présent. Des femmes qui pourtant ne rêvent que d’une chose : échapper à leur réalité et profiter de leur vie telle qu’elles l’entendent. Ces femmes veulent exister et se sentir importantes. Mais cette indépendance tant désirée semble impossible en marge de cette société.

Eurídice Gusmão Campelo est une femme mariée. Elle connaît sa chance, comme elle le dit si bien elle-même. Elle a un mari travailleur, Antenor, qui peut s’occuper financièrement d’elle et de leurs deux enfants Afonso et Cecília. Mais pourtant Eurídice s’ennuie. Et parce qu’elle s’ennuie, Eurídice va tour à tour tenter de prendre ses heures d’inactivité en main.

En vain.

Ton travail c’est de t’occuper des enfants.

J’ai besoin d’une épouse qui se dévoue entièrement au foyer. Ta responsabilité, c’est que j’aie la paix, afin que je puisse aller travailler, et gagner mon salaire.

Une bonne épouse, ça ne se lance pas dans des projets parallèles. Une bonne épouse, ça n’a d’yeux que pour son mari et ses enfants. J’ai besoin de tranquillité pour travailler, tu dois t’occuper des enfants.

Telles sont les phrases que lui diront Antenor lors d’une de ses tentatives. Telle est la condition des femmes de cette époque, comme l’annonce Martha Batalha en préambule à cette histoire : Les vies d’Eurídice et de Guida s’inspirent des vies de mes grand-mères, et des vôtres. Car parfois, on oublie qu’il y a quelques années, les femmes ne devaient pas travailler, mais seulement s’occuper des ménages. L’auteure brésilienne nous propose ainsi de découvrir une époque où la femme doit s’en tenir à la gestion de son foyer, et non pas mener une vie qui lui est propre.

Dans Les milles talents d’Eurídice Gusmão, on retrouve également un aperçu des vies de Guida la sœur d’Eurídice, Zélia sa voisine, dona Ana la mère d’Eurídice et de Guida, Das Dores l’employée de maison d’Eurídice, et Eulália la mère du prétendant de Guida. Et pour mieux comprendre d’où viennent ces femmes, Martha Batalha nous offre un extrait de la vie qu’elles ont eu enfant, un dessin de leurs aspirations et un aperçu de leurs désillusions et déceptions.

Ce livre est déroutant. Eurídice est le personnage central de cette histoire. Mais c’est un personnage effacé, qui bien souvent n’est pas le sujet même de la narration. On est sans cesse déconnectés de son histoire pour mieux comprendre les sentiments d’un personnage censé être secondaire. Ainsi, je comprends mieux le titre original de ce livre, A Vida Invisível de Eurídice Gusmão, que l’on pourrait traduire par La vie invisible d’Eurídice Gusmão en français. Ce titre convient sans aucun doute mieux pour ce livre, à mon sens, que celui utilisé pour la version française de cette histoire.

La découverte du Brésil à travers cette lecture rafraîchissante

J’affectionne tout particulièrement les lectures qui me permettent de voyager, j’ai donc adoré m’imaginer le Brésil à travers ces pages ! Martha Batalha a su nous transporter vers un monde exotique plein de gourmandises.

C’est donc avec plaisir que j’ai découvert de nombreuses références à la cuisine brésilienne avec par exemple les cocktails de xixi de anjo à base de cachaça ; la farofa, la farine de manioc mélangée grillée ; le bolo de fubá, un petit gâteau à base de farine de maïs et à la vanille ; les brigadeiros, des confiseries à base de chocolat et de lait concentré ; ou encore de la bacalhoada, une recette brésilienne à base de morue fraîche, et bien d’autres encore.

Puis j’ai fait un bond au début du XXème siècle avec notamment la fameuse grippe espagnole à l’origine de plus de 10 000 décès à Rio de Janeiro pendant la première guerre mondiale. Comme il était agréable aussi de découvrir des personnalités importantes de la culture lusophone avec de la musique, celle de Dorival Caymmi, de Dick Farney ou d’Otávio de Souza, et des poèmes de Guerra Junqueiro.

Les milles talents d’Eurídice Gusmão est une véritable immersion dans la vie brésilienne des années 1900 aux années 1960. Ce livre sort au format poche le 10 janvier 2018.

La salle de bal d’Anna Hope, leçons d’histoire et d’humanité

Gallimard

La salle de bal, entre romantisme et eugénisme

La salle de bal est une histoire touchante. Et, plus qu’une simple histoire où se mêlent les rencontres, c’est avant tout une histoire où l’on se questionne sur la santé mentale et sur les personnes dites capables de déterminer qui doit être considéré comme aliéné. L’auteure de ce livre, Anna Hope, nous interroge : Qui peut réellement juger la capacité mentale d’autrui ? et Sur quels critères peut-on réellement se baser pour déclarer une personne apte ou non à jouir naturellement de sa liberté ?.

Ce roman nous est conté sous trois angles de vus différents, ceux d’Ella, de John et de Charles. Ella est la nouvelle détenue de l’asile de fous de Sharston dans le Yorkshire. Elle y est retenue contre son gré pour avoir brisé une vitre dans l’usine de filature qui l’employait. Elle sera alors affectée au bâtiment des femmes, un lieu où toutes les femmes de l’asile sont prisonnières et effectuent des tâches ménagères quotidiennes.

John travaille la terre au sein de ce même établissement, accompagné de ses acolytes. Les hommes ont l’avantage de pouvoir apprécier la clarté du jour, bien que leur travail ne soit pas de tout repos : peu importent les conditions météorologiques, ils doivent faire preuve de rigueur et prendre soin des cultures et des champs. Hommes et femmes vivent séparément dans cet asile ; les hommes dehors, les femmes dedans. Mais un rendez-vous hebdomadaire les réunit le vendredi soir dans la salle de bal. Cet événement, orchestré par le docteur Charles Fuller, est l’occasion de voir les relations se faire et se défaire le temps d’une chanson.

Charles est passionné par son projet d’étude. Il souhaite apporter sa contribution à la recherche d’un avenir meilleur, une évolution parfaite de l’homme dans toute sa splendeur. Son expérience le mène à considérer les procédés eugéniques comme étant ceux qu’il faut adopter pour obtenir un monde parfait. Parmi ces pratiques qui visent à améliorer le patrimoine génétique de l’espèce humaine, on retrouve par exemple l’idée de contrôler au sein d’une même population qui est en droit de procréer. Les personnes n’ayant pas un certain revenu minimum, les personnes illettrées, les personnes jugées comme étant aliénées, mais aussi toutes ces personnes dont on jugerait la possible progéniture comme étant mauvaise pour l’avenir de la race humaine, se verraient interdire de donner naissance à des enfants.

Si en commençant ce livre je me rappelle avoir pensé « Pff, encore un passage de ce Charles… » ou « C’est moi ou il déraille complètement… », je me souviens qu’arrivée à la moitié du livre, bien que ne partageant absolument pas son point de vue, j’avais extrêmement envie de comprendre les motivations de ce personnage. J’avais hâte de suivre l’évolution de son raisonnement. Pour moi, la prouesse d’Anna Hope réside dans sa capacité à nous faire comprendre des faits historiques, non en nous expliquant la notion de l’eugénisme par sa définition simple, mais en nous imprégnant de son existence et en nous faisant vivre les sentiments tels qu’ils auraient pu être décris à l’époque.

J’ai été touchée par ce roman, plus que je ne le pensais. D’abord, par la justesse de la rencontre entre Ella et John. Il y a une certaine poésie qui réside entre les écrits de cet homme pensant à cette femme illettrée qui ne peut voir la beauté d’un ciel d’été. Ensuite, je dois dire que je ne connaissais que très peu l’histoire de l’eugénisme, notamment motivée par les pensées du fils de Charles Darwin, Leonard Darwin. C’était pour moi ahurissant de me dire que certaines personnes ont réellement pensé pouvoir améliorer le sort de l’humanité en interdisant à certains de procréer. Ce sont finalement ces idées qui, légèrement déformées, ont pu donné naissance au nazisme par exemple.

En définitive, c’est toujours agréable de lire un livre ni tout rose, ni tout gris ; de lire un livre plein de bon sens qui nous en apprend beaucoup sur les temps passés ; de lire une histoire qu’on ne souhaite jamais terminée. Des personnages secondaires forts comme Clem et Dan donnent à la lecture un côté encore plus humain. C’était la première fois que je lisais Anna Hope, mais je pense m’acheter prochainement Le chagrin des vivants, son premier roman.

Les pensées eugéniques dans l’Histoire

L’eugénisme, c’est la recherche de l’enfant parfait, celui qui permettra une évolution optimale de la race humaine. Cette façon de penser est née à l’heure où la théorie de l’évolution de Charles Darwin est largement acceptée dans la communauté scientifique. Dans cette théorie, Darwin nous informe que l’évolution se fait par sélection naturelle. Ce sont les êtres les plus adaptés à leur milieu qui survivent. Ce sont donc eux qui auront le plus de chance de se reproduire, et donc de transmettre leurs gènes.

En guise d’illustration, dans Cosmos, Neil DeGrasse Tyson propose l’idée qu’une ourse dans les régions froides donne naissance à un ourson au pelage blanc, un autre au pelage sombre. Parce que le pelage blanc de sa progéniture lui permet de passer plus inaperçu dans les zones neigeuses de la région, cet ourson a une plus grande chance de survie, de réussir à se nourrir et donc de se reproduire. Il passera ce trait génétique « avantageux » à sa descendance. C’est ainsi qu’est modifiée la population graduellement au fil des générations.

Un des cousins de Charles Darwin, Francis Galton, va plus loin avec cette théorie. Car, si les facteurs héréditaires jouent un rôle dominant dans la détermination des différences individuelles, ne faudrait-il pas contrôler la façon dont l’être humain se reproduit pour atteindre l’excellence ? Galton écrit un livre en 1883 appelé Inquiries into Human Faculty and Its Development dans lequel il utilise pour la première fois le terme eugenics. Il était convaincu qu’un système de notes pour calculer le mérite d’une famille pouvait améliorer l’évolution de la race humaine, et que des mariages précoces entre ces familles de « haut rang » serait une bonne chose car leur bonne prédisposition au monde leur donnerait des enfants « forts ». Il fonde la British Eugenics Society en 1907, une organisation basée au Royaume-Uni.

En 1911, Leonard Darwin, fils de Charles Darwin, reprend la présidence de la British Eugenics Society et, en juillet 1912 se tient le Premier Congrès International sur l’eugénisme. Parmi les invités à ce congrès se trouvent Winston Churchill et Carls Elliot. Winston Churchill était un fervent supporter des procédés eugéniques. Il participe à la rédaction de la loi de 1913 sur la déficience mentale. Cette loi, dans la forme finalement adoptée au Royaume-Uni, a rejeté sa méthode préférée de stérilisation des faibles d’esprit en faveur de leur confinement dans les institutions.

Des années 20 aux années 30, la pratique eugénique impliquant la stérilisation de certains patients considérés comme déficients mentalement a été implémentée dans plusieurs pays tels que la Belgique, le Brésil, le Canada, le Japon et la Suède. C’est ainsi que petit à petit, dans sa dimension morale, l’eugénisme rejette la doctrine selon laquelle tous les êtres humains naissent égaux et redéfinit la valeur morale uniquement en termes de condition physique. Ces éléments incluaient la poursuite d’une race pure nordique, d’une race dite aryenne, et l’élimination éventuelle des races inadéquates. Ça vous rappelle quelque chose ?

Ce sont sur ces prétextes que les politiques eugénistes, comme le nazisme, prennent de l’ampleur. Dès 1933 commencent l’euthanasie des enfants handicapés et la stérilisation contrainte d’environ 400 000 personnes en Europe. La ségrégation raciale connaît ses heures de gloire partout dans le monde. Les homosexuels doivent choisir entre castration et camps de détention. Et, entre 5 et 6 millions de Juifs sont exterminés par l’Allemagne nazie.

Ce n’est malheureusement qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les lois discriminatoires eugéniques sont abandonnées. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne proclame alors « l’interdiction des pratiques eugéniques, en particulier celles visant à la sélection de personnes ».

La salle de bal revient donc sur un fait de notre Histoire pas si éloigné de nous. C’est en définitive un roman qui nous permet de réaliser à quel point ces pensées eugéniques ont pu fragiliser la cohésion sociale entre des personnes de races différentes. C’est une lecture qui permet de faire grandir la réflexion autour d’un sujet parfois encore tabou.

The Unseen World de Liz Moore pour tous les amateurs de code

W. W. Norton Company

Cette fois, je vous propose de découvrir un livre sacrément original que j’ai lu dans sa langue originelle, The Unseen World. C’était la première fois que je lisais son auteure, Liz Moore, et je dois dire que j’ai été largement touchée par son style d’écriture.

The Unseen World, une histoire hors du commun

The Unseen World est l’histoire fascinante d’Ada et son père David. Ada est une brillante jeune fille scolarisée à la maison. C’est une sorte de prodige qui excelle dans des domaines tels que l’informatique, la physique ou les mathématiques, des domaines qu’elle maîtrise plus que n’importe quel autre enfant de son âge. Cette intelligence si particulière, elle la doit à son père David. Celui-ci est un scientifique respecté qui travaille dans un laboratoire de sciences et d’expérimentations à Boston.

Quand David commence à montrer les premiers signes de la maladie d’Alzheimer, le monde d’Ada s’écroule. Elle est amenée à emménager chez une collègue et amie de son père, et se retrouve face à une énigme incompréhensible que lui transmet David avant qu’il ne sombre dans l’incompréhension de son propre quotidien. C’est ainsi que débute la quête d’Ada pour retrouver la vérité à propos du passé de son père.

If a machine can convincingly imitate humanity—can persuade a human being of its kinship—then what makes it inhuman? What, after all, is human thought but a series of electrical impulses?

Liz Moore, The Unseen World

Comme je vous le disais en préambule, j’ai été impressionnée par l’originalité de ce livre. J’ai d’abord adoré le choix du prénom d’Ada, en référence à Ada Lovelace, une pionnière en matière de science informatique aujourd’hui considérée comme la première programmeuse du monde.

Mais c’est surtout par tous les morceaux de code que j’ai été fascinée ! Tout au long des enquêtes d’Ada, il est question de cryptologie et d’énigmes. Liz Moore s’est surpassée à toujours proposer au lecteur de quoi aiguiser sa curiosité, même au-delà du fait de réellement découvrir qui est David. L’une de mes pages préférées de ce livre est un morceau de code en Lisp !

Enfin, ce qu’il y avait de gratifiant dans cette lecture, c’est que toutes les questions soulevées ont finalement une réponse. Et wahou, les derniers chapitres de ce livre ont complètement remis en question toute ma lecture. The Unseen World est sans aucun doute le livre le plus original que j’ai pu lire cette année pour l’instant ! Je comprends l’obsession que certaines personnes disent avoir pour ce livre. Le rythme de l’histoire est assez lent, mais vraiment prenant et satisfaisant.

Je pourrais recommander ce livre à toutes les personnes qui adorent résoudre des mystères et cracker des codes ! Pour le moment, ce livre n’existe pas en français, mais au vu de son succès, je ne serais pas étonnée d’en apprendre à nouveau parler d’ici quelques mois.

En savoir plus sur Liz Moore

Liz Moore est une écrivaine et musicienne d’origine américaine. Son premier roman, The Words of Every Song, sort en 2007. Son premier roman traduit en français, un roman au succès international, est Arthur et Moi. Cet écrit intitulé originellement Heft est sorti au cours de l’année 2012.

En 2014, Liz Moore est lauréate d’un Prix de Rome en littérature, une bourse d’études qui va lui permettre de commencer à écrire son troisième roman courant 2014-2015. C’est ainsi qu’est né The Unseen World.

Je vous invite à vous rendre sur le portfolio de Liz Moore si vous êtes désireux d’en apprendre plus sur elle. Pour ma part, j’espère pouvoir lire prochainement un autre de ses livres (une fois que j’aurais épuisé ma wishlist !).

En attendant Bojangles, mon coup de cœur littéraire de cet été

Folio

En attendant Bojangles, un véritable hymne à l’amour

Ce livre, à la fois tendre et poignant, à la fois drôle et tragique, à la fois romantique et peu banal, est vraiment une magnifique découverte pour moi. J’ai simplement été touchée par cette histoire que je n’attendais pas.

Quand j’ai acheté ce livre il y a maintenant plus d’un mois, j’étais intriguée. Intriguée d’abord par cette couverture sur laquelle danse un couple étincelant de mille feux, mais tout aussi intriguée par la quatrième de couverture, par ces deux êtres amoureux qui rythment leurs vies avec les notes de Mr Bojangles, une chanson sublime interprétée par Nina Simone dans les années 70. J’avais alors adoré la référence musicale, et sans trop bien savoir ce que je pourrais découvrir à travers ces mots, je savais que je me devais de lire cette histoire.

En attendant Bojangles est un joli texte en prose, une poésie dans laquelle la folie est douce et tient une place importante. J’ai été émue par ces personnages empreints d’amour, leurs raisonnements extravagants et leur légèreté face à la réalité de la vie. Cette nature irrationnelle m’a d’abord paru enviable : quelle belle façon d’aborder les coups durs, de vivre sans trop se soucier de l’avenir ! Mais rapidement, le lecteur comprend que l’illusion est parfaite, que la réalité est finalement déconcertante, avant de devenir bouleversante.

Cette histoire nous est contée selon deux angles de vue différents. Sous le regard enfantin de notre premier narrateur, on mesure l’importance des moments joyeux mais éphémères que vivent ses parents, et on aimerait que la danse dure bien plus que le temps d’une chanson. Le deuxième narrateur n’est autre que le père de cet enfant, le mari emprunt d’amour pour sa femme. Lui nous fait découvrir l’histoire de cette romance idyllique depuis ses premières minutes jusqu’à son actuelle existence.

En attendant Bojangles est indéniablement un de mes coups de cœur littéraires de cette année. Olivier Bourdeaut est un auteur dont la plume est brillante, frappante et captivante. J’ai fini la lecture de cette histoire en moins d’une journée, mais je crois bien que je suis toujours autant sonnée par ce récit aussi pétillant qu’inattendu. C’est une lecture que je recommande à tous.

Mr Bojangles, l’interprétation de Nina Simone

Lire cette histoire, c’est aussi rendre hommage au travail de Nina Simone et sa contribution dans le monde de la musique.

Nina Simone est une chanteuse américaine née à l’aube des années 30. C’est une artiste aux multiples facettes, polyvalente, capable de jouer du piano, d’écrire des textes somptueux, de créer ses propres arrangements musicaux, et bien sûr d’interpréter des chansons s’inscrivant dans différents genres tels que le gospel, son premier amour, mais aussi le jazz, le blues, la pop et le R&B. En 1971, Nina Simone sort l’album Here Comes The Sun dans lequel on retrouve son interprétation de Mr Bojangles.

Mr Bojangles est une chanson originellement écrite et enregistrée par le chanteur de country Jerry Jeff Walker en 1968. Ce titre, qui va connaître un succès international, naît d’une rencontre faite quelques années plus tôt dans une prison de la Nouvelle-Orléans entre le chanteur et un ténébreux alcoolique capable de prouesses chorégraphiques.

Cet homme qui partagera la route carcérale de Jerry Jeff Walker était un talentueux danseur de claquettes qui avait comme pseudonyme Mr Bojangles, un sobriquet choisi afin de dissimuler son identité à la police ; Mr Bojangles étant le surnom du célèbre danseur de claquettes Bill Robinson. Les deux hommes partagent leur cellule avec d’autres codétenus quotidiennement, et tour à tour, ils se racontent tous des passages de leurs vies. Un jour, à l’énonciation de la perte de son chien, Mr Bojangles visiblement peiné, s’endurcit et introduit une atmosphère pesante dans leur cellule. Alors, à la demande générale, il est invité à égayer de nouveau la pièce, et il s’exécute sur quelques pas de danse : ainsi va la vie.

L’interprétation de Nina Simone de Mr Bojangles est l’une des plus connues, bien que ce titre ait été repris par de nombreux artistes comme Whitney Houston, Robbie Williams, Hugues Aufray en français et même Queen Ifrica en version reggae. Je vous laisse vous imprégner de cette chanson qui rythme le cours de ce joli roman.