Réflexions diverses autour du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire

Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire
Copyright : Présence Africaine

Je n’ai pas la prétention de pouvoir réellement commenter ni juger un texte aussi difficile et aussi important que celui-ci, le Cahier d’un retour au pays natal de l’écrivain et poète d’origine martiniquaise Aimé Césaire. Cette publication, aujourd’hui vieille de près de cinquante ans, est l’une des plus complexes de la littérature antillaise, l’une des plus évoquées aussi quand il est question de littérature post-colonialiste des Antilles.

Je souhaitais plutôt, par le biais de cet article, vous en dévoiler les passages qui m’ont marquée, vous dire ce que j’en ai retiré, et pourquoi pas, échanger avec vous sur les éléments de ce texte qui ont su vous toucher. Je pense qu’il n’y a pas une seule et unique manière de lire et comprendre ce poème, au contraire, celui-ci est sujet à l’interprétation. D’ailleurs, comme l’a si bien dit Aimé Césaire lui-même lors d’une interview : « La poésie, par définition, c’est une manière de tout dire tout en ayant l’air de ne rien dire. ».

Contexte social de l’écriture de ce Cahier

Aimé Césaire quitte son île natale la Martinique en 1931 pour poursuivre ses études à Paris. Dans les années 30, la question de l’identité est au cœur des débats en France, celle de la citoyenneté encore plus. Si l’abolition de l’esclavage a effectivement eu lieu en 1848, les habitants noirs des anciennes colonies françaises – Guadeloupe, Guyane française, Martinique, Réunion – ne possèdent pas « automatiquement » les mêmes droits civiques que les hommes blancs de la France métropolitaine. Ce n’est que durant la première guerre mondiale de 1914-1918, au moment où la France a besoin d’hommes pour combattre au front, que les hommes noirs des anciennes colonies commencent à être reconnus comme des français à part entière.

Quand Césaire arrive en métropole, il réalise alors à quel point sa couleur de peau peut être un obstacle dans sa vie quotidienne. Il est face à ces hommes blancs qui le jugent exotique et inférieur. Il ressent l’injustice de la situation, les restes, les vestiges de la colonisation. Car Césaire appartient culturellement à ces trois continents : l’Europe, car la Martinique est française ; l’Afrique, d’où viennent ses ancêtres ; l’Amérique, sur lequel se situe géographiquement l’archipel antillais. Aimé Césaire se sent donc déraciné et se réfugie peu à peu dans l’écriture. Il retranscrit alors sa souffrance et son désespoir mais aussi son envie de combattre « debout » dans le Cahier d’un retour au pays natal.

D’ailleurs, on aurait pu ne jamais connaître ce long poème. Avant d’être matérialisée en livre, la première version du Cahier d’un retour au pays natal est publiée en août 1939 dans la revue mensuelle Volontés dirigée par Georges Pellorson. L’œuvre passe alors inaperçue car l’on vit les prémices de la seconde guerre mondiale en Europe.

En mars 1941, André Breton, poète et écrivain français que l’on associe au mouvement artistique du surréalisme, décide de fuir la France et le « régime intolérable » de Vichy après avoir obtenu un visa d’entrée aux États-Unis. Il embarque alors à bord d’un bateau en direction de New York accompagné de nombreux artistes dont Wifredo Lam, un peintre cubain connu pour ses toiles magnifiques. En avril 1941, lors d’une escale du navire en Martinique, André Breton découvre par hasard le Cahier d’un retour au pays natal dans la revue culturelle Tropiques, un trimestriel dont la publication est dirigée par Aimé Césaire et René Ménil. Impressionné par cet écrit, Breton partage son vif intérêt pour cette œuvre avec Wifredo Lam et décide de rencontrer Césaire. C’est ainsi que naît l’amitié entre ces trois hommes, unis par leur passion pour l’art.

Sous l’impulsion de Wifredo Lam, qui trouve en les écrits de Césaire une certaine résonance avec sa lutte contre l’injustice et le despotisme colonial, la toute première édition du Cahier est publiée en 1943 à La Havane en espagnol sous le titre Retorno al país natal. C’est Lydia Cabrera, ethnologue et spécialiste de la culture afro-cubaine, qui sera chargée de la traduction du texte pour les éditions Molina y Compania. Trois illustrations de l’artiste peintre cubain y figurent.
Puis, sous l’impulsion d’André Breton cette fois, une édition bilingue du texte paraît à New York en janvier 1947 chez Brentano’s. Elle porte le titre Memorandum on my Martinique et propose en préface des pages rédigées par Breton intitulées Un grand poète noir. En mars de cette même année, la première édition entièrement française de ce Cahier sort à Paris aux éditions Bordas.

Perfectionniste, Aimé Césaire a continué de retoucher son texte au-delà souvent des troisièmes épreuves corrigées avant publication. C’est ainsi que de légères variations apparaissent dans les différentes éditions de ce texte.

Pour l’étude de cette œuvre, les passages reproduits ici sont ceux de l’édition française proposée par Présence Africaine depuis 1983.

La Martinique et l’archipel de la Caraïbe vus par Césaire

Bien des passages de ce long poème nous emmènent évidemment au cœur de la Martinique, le pays natal d’Aimé Césaire. Le poète raconte son île sans fioritures avec un regard parfois tranchant, intransigeant. Il veut rendre compte de ce qu’est vraiment la Martinique de cette époque.

Ainsi Fort-de-France est cette « ville inerte », cette « ville plate — étalée ». Elle est cette ville « muette » qui mériterait de l’attention, des efforts d’amélioration, afin qu’elle devienne une vraie cité.

La Martinique est « ce petit rien ellipsoïdal qui tremble à quatre doigts au-dessus de la ligne », cette poussière d’île à quatre branches située au-dessus de l’équateur. Elle est ouverte sur des îles semblables à elle, aussi meurtries qu’elle. L’archipel caribéen apparaît alors comme un regroupement de nations insulaires toutes aussi blessées que la Martinique.

Iles cicatrices des eaux
Iles évidences de blessures
Iles miettes
Iles informes

Iles mauvais papier déchiré sur les eaux
Iles tronçons côte à côte fichés sur l’épée flambée du Soleil

Aimé Césaire utilise la poésie pour dénoncer l’insignifiance de ces îles caribéennes pour le reste du monde. Elles existent pourtant bel-et-bien, et il souhaite que l’on entende leur peine, qu’on réalise les morts tragiques qu’elles ont connues, qu’on arrête de les considérer seulement comme un éden terrestre : « Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elles ne sont pas couvertes de nénuphars. Dans ma mémoire sont des lagunes. […] Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres ! ».

La faim des familles martiniquaises

À l’image des « Antilles qui ont faim », la Martinique souffre également de famine. Aimé Césaire nous invite ici à réellement envisager ce que sont les conditions de vie des familles martiniquaises d’antan. Loin du paradis qu’imaginent certains, ces foyers arrivent tant bien que mal à se nourrir grâce à la contribution salariale des plus grands parmi leurs enfants.

L’éducation scolaire et l’instruction religieuse apparaissent alors en second plan des priorités pour ces parents qui manquent de tout.

Et ni l’instituteur dans sa classe, ni le prêtre au catéchisme ne pourront tirer un mot de négrillon somnolent, malgré leur manière si énergique à tous deux de tambouriner son crâne tordu, car c’est dans les marais de la faim que s’est enlisée sa voix d’inanition (un-mot-un-seul-mot et je-vous-tiens – quitte-de- la – reine-Blanche-de-Castille, un-mot-un-seul-mot, voyez – vous ce – petit – sauvage-qui-ne-sait-pas-un- seul -des-dixcommandements-de-Dieu)
car sa voix s’oublie dans les marais de la faim,
et il n’y a rien, rien à tirer vraiment de ce petit vaurien,
qu’une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix
une faim lourde et veule,
une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique

La personnification de la Faim dénote ici le sous-développement de la Martinique. Ces familles vivent souvent dans des cases au sein des plantations. Et les enfants prennent autant que possible part à l’augmentation des finances de la famille. Il n’est pas rare que ces mineurs arrêtent d’aller à l’école bien avant leur quinzième année.

L’instituteur, quant à lui, « tambourinait » ses leçons aux élèves en difficulté. Finalement, l’enseignement représentait une chance de sortir de la misère mais peu d’enfants pouvaient réellement en profiter. Pour l’étudiant martiniquais en galère d’apprentissage, ce « négrillon somnolent », il était plus important de trouver de quoi nourrir les siens que d’apprendre une leçon dont il ne percevait pas l’intérêt à court terme.

Césaire nous dresse également un rapide portrait d’une fin d’année classique en Martinique, où le « temps passait vite, très vite ». Noël apparaît comme la seule période de l’année où les familles mangent à leur faim, où « l’on en mange du bon, et l’on en boit du réjouissant ». C’est avec nostalgie que l’auteur se rappelle des particularités associées à chaque mois de la fin d’année.

Passés août où les manguiers pavoisent de toutes leurs lunules, septembre l’accoucheur de cyclones, octobre le flambeur de cannes, novembre qui ronronne aux distilleries, c’était Noël qui commençait.

Partir, apprendre et revenir

Partir et laisser derrière soi son île. Sans doute rien n’est plus difficile que cela, mais sans aucun doute non plus, c’est aussi de là que vient l’apprentissage du monde.

Comme un premier acte de rébellion, Aimé Césaire est « parti », il a quitté la Martinique. Il la quitte physiquement mais la porte dans son cœur et ne l’oublie pas. C’est par ce départ qu’il prend conscience qu’il doit agir pour son peuple qui n’a pas de voix en France. C’est ici aussi que le poète se fait homme du monde. Il s’identifie aux Juifs, aux Africains, aux Hindous et aux Noirs de Harlem. Il se revendique comme l’un de ces hommes oppressés et se donne pour mission de faire entendre leur lutte.

Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

En Europe, Aimé Césaire fera de nombreuses rencontres qui vont l’amener à comprendre, appréhender sa négritude. L’homme n’est plus seulement le porte-parole d’une île, il se veut porte-parole de la lutte contre l’assujettissement de tous les peuples.

Puis ce retour en Martinique l’amènera à construire ce texte. Le poète découvre d’un œil neuf la pauvreté et la misère de son pays. Peut-être ne les avait-il jamais considérées en tant que telles, aussi vraies que ce qu’elles sont, avant son départ pour la France. Mais parce que « sa conscience [est] ouverte » désormais et qu’il voit ces injustices qui perdurent, il revient le cœur plein d’espoir pour son pays.

Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».
Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : […]
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

L’acceptation de soi… avec douleur

Chaque homme noir des Antilles possède très certainement un de ses ancêtres qui a enduré les méfaits de l’époque colonialiste, l’esclavage. Réaliser cette assertion, c’est envisager la souffrance vécue par quelqu’un proche de soi. Cette vérité est dure à encaisser. Pour la personne qu’est Aimé Césaire au moment de l’écriture de ce texte, cette injustice est insupportable. Pourtant, s’il souhaite avancer et poursuivre sa vie, il doit malgré tout comprendre cette époque et l’accepter comme un pan de son histoire, de son existence.

Il nous délivre alors ces mots, dans l’espoir que son mal sera entendu.

J’accepte… j’accepte… entièrement, sans réserve…
ma race qu’aucune ablution d’hysope et de lys mêlés ne pourrait purifier
ma race rongée de macules
ma race raisin mûr pour pieds ivres
ma reine des crachats et des lèpres
ma reine des fouets et des scrofules
ma reine des squasmes et des chloasmes
(oh ces reines que j’aimais jadis aux jardin printaniers et lointains avec derrière l’illumination de toutes les bougies de marronniers !).
J’accepte. J’accepte.

C’est ainsi que, par dépit, l’auteur « accepte » sa situation, celle de son peuple. Toutes ces batailles, cet esclavage, ces misères, ce n’est pas ce que ce jeune homme souhaitait pour les siens. Mais il « accepte » d’entendre son passé. Il n’aurait bien évidemment pas choisi ça pour ses ancêtres, mais il est obligé de passer par cet état d’assentiment pour devenir un homme noir digne, fier de ce qu’il est. Il est obligé de considérer sa propre histoire pour grandir, alors Césaire « accepte » que ni hysope ni lys ne puisse blanchir ses origines. Il accepte, mais avec une profonde douleur.

Se revendiquant lui aussi nègre, descendant de nègre, Césaire consent le rang d’infériorité auquel sont relégués les hommes noirs, auquel lui-même est assimilé. Il ajoute ces lignes un peu plus tard dans sa déclame :

et le nègre chaque jour plus bas, plus lâche, plus stérile, moins profond, plus répandu au dehors, plus séparé de soi-même, plus rusé avec soi-même, moins immédiat avec soi-même,

j’accepte, j’accepte tout cela

L’idée d’une résistance en marche

Si à l’heure à laquelle les Antilles françaises sont des colonies l’homme noir est soumis, obligé de se contraindre aux règles établies par les dirigeants blancs de peur d’y laisser la vie, il y a dans ce Cahier d’un retour au pays natal l’idée d’une résistance dorénavant en marche, l’idée que cet homme noir peut maintenant entièrement contrôler ce qui est inhérent à sa vie.

L’écrivain antillais oppose cette soumission à la rébellion de son peuple, à ce refus d’obéissance. Ainsi, il nous montre d’abord ce que signifiait d’être « un bon nègre », un Noir qui demeurait dans ses quartiers, qui ne faisait pas d’histoire, qui obéissait.

C’était un très bon nègre,
la misère lui avait blessé poitrine et dos et on avait fourré dans sa pauvre cervelle qu’une fatalité pesait sur lui qu’on ne prend pas au collet ; qu’il n’avait pas puissance sur son propre destin ; qu’un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d’interdiction en sa nature pelvienne ; et d’être le bon nègre ; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques.

C’était un très bon nègre

Et, en contraste avec ces paragraphes, Aimé Césaire annonce qu’aujourd’hui, son peuple est « debout et libre », que l’histoire du « bon nègre » est bien terminée et révolue. Aujourd’hui, l’homme noir est « à la barre » du navire, maître de son destin : il possède son avenir au creux de ses mains. Il revendique ainsi la liberté et utilise d’ailleurs un champ lexical marin original pour ce faire, celui de ces bateaux négriers qui menaient les Africains sur les terres d’Amérique.

Je dis hurrah ! La vieille négritude
progressivement se cadavérise
l’horizon se défait, recule et s’élargit

Et elle est debout la négraille

la négraille assise
inattendument debout
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang
    debout
        et
            libre

Il y aurait probablement une multitude de choses à ajouter à cet article pour que celui-ci traite entièrement le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. J’avais envie d’axer ma pensée sur les différents points susmentionnés dans le but de montrer la logique du discours d’Aimé Césaire et la puissance de ses mots. Par cet écrit, le poète nous décrit avec précision la Martinique et les Antilles du début du XXe siècle, et la position difficile de l’homme antillais noir dans la société française.

À propos de ce livre

Titre original Cahier d'un retour au pays natal
Auteur Aimé Césaire
Éditeur Présence Africaine
ISBN 9782708704206
Prix 5 €
Nombre de pages 96 pages
Date de parution 11 juillet 2000
Première publication 20 août 1939
Disponible sur Amazon

2 réflexions sur « Réflexions diverses autour du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire »

  1. Bonjour, merci pour cet article et les éclaircissements sur le texte d’Aimé Césaire (qui n’est pas toujours évident à lire).

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