Soif d’Amélie Nothomb, la Passion revisitée

Soif d'Amélie Nothomb
Copyright : Albin Michel

Soif est un roman de l’écrivaine Amélie Nothomb paru le 21 août 2019 chez Albin Michel. Ce vingt-huitième ouvrage de l’auteure est sélectionné parmi les finalistes du prix Goncourt 2019.

Amélie Nothomb est une romancière belge d’expression française. Dès la parution de son premier roman Hygiène de l’assassin en 1992, elle connaît une notoriété certaine. Ses ouvrages font partie chaque année des meilleures ventes de sa maison d’édition Albin Michel. Amélie Nothomb remporte en 1999 le Grand prix de l’Académie française pour Stupeurs et tremblements son huitième roman.

Avec Soif, l’écrivaine fait le pari audacieux de conter la Passion du Christ à la première personne du singulier, de quoi déranger voire choquer certains. Éléments à caractère blasphématoire mis à part, Amélie Nothomb propose avec Soif une œuvre dans laquelle elle traite des notions d’amour, de foi et du corps, un de ses motifs favoris que l’on retrouve dans l’ensemble de son œuvre littéraire.

Le « tiercé gagnant »

Amélie Nothomb évoque l’existence d’un « tiercé gagnant » par le biais de son personnage principal, un enseignement de trois manières pour quelqu’un d’être « formidablement présent » : la mort, l’amour et la soif. Ces trois situations sont primaires, mais aussi, à leur manière, une vérité absolue.

La mort

J’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort.

Tel est l’incipit de Soif. Une simple phrase qui plonge directement son lecteur dans le feu de l’action. Amélie Nothomb place Jésus au moment de son procès devant Ponce Pilate. Il regarde tour à tour les miraculés qu’il a bénis un jour lui jeter la première pierre, preuve de leur ingratitude humaine. Le maître de cérémonie le condamne, s’ensuit un long cheminement vers la mort pour Jésus qui va se voir crucifié.

Mais qu’est-ce que la mort, véritablement ? Selon l’écrivaine, il s’agit de l’acte de présence par excellence. Par la mort, l’être humain accède à un certain statut qu’il n’a pas auparavant. Il est alors présent de manière impérissable. « Ce qui disparaît quand on meurt, c’est le temps. » Par ailleurs, nombreux sont les « mortels » dont on se souvient longtemps après leur mort.

[…] Chacun a remarqué l’extrême présence des morts. Peu importe la croyance. Quand quelqu’un meurt, c’est fou ce qu’on pense à lui. Pour beaucoup de gens, c’est carrément le seul moment où l’on pense à eux.

Pour convaincre de cette certitude, Amélie Nothomb propose un discours rhétorique par le biais de son protagoniste insolite. Après tout, n’est-il pas lui-même mort il y a bien deux milliers d’années ? Il existe pourtant bel et bien dans les consciences communes.

L’amour

L’amour est un « mouvement de l’âme qui pousse à établir une relation intime avec un être […] ».[1] L’amour c’est aussi, selon l’auteure, un état par lequel on devient présent « à un point phénoménal ».

Son personnage principal éprouve de l’amour : pour ses parents, pour celle qui le comble de plaisir, pour ceux qui le suivent, pour celui qui le trahit, pour le monde entier. Parce qu’il aime, il est. Il existe. L’amour apparaît comme un acte possible en toute situation bien que souvent difficile.

On dit que l’amour aveugle. J’ai constaté le contraire. L’amour universel est un acte de générosité qui suppose une lucidité douloureuse. Quant à l’état amoureux, il ouvre les yeux sur des splendeurs invisibles à l’œil nu.

Amélie Nothomb cite sans le nommer Marcel Proust quand elle évoque le sentiment amoureux. « Un des plus grands écrivains dira que le sentiment amoureux disparaît à la mort pour se transformer en amour universel. » Son point de vue diffère cependant de celui du romancier en ce sens : « la jalousie et l’état amoureux ne se recouvrent pas ».

L’amour c’est, selon l’écrivaine, différent d’aimer. Cette vive émotion existe en chaque homme. Ainsi chacun est capable d’être présent par son biais.

Chaque jour et chaque nuit, il faut chercher en soi cet amour. Quand on l’a trouvé, son évidence est si puissante qu’on ne comprend plus pourquoi on a eu du mal à y arriver. Encore faut-il rester dans son courant permanent. L’amour est énergie et donc mouvement, rien ne stagne en lui, il s’agit de se jeter dans son jaillissement sans se demander comment on va tenir, car il n’est pas à l’épreuve de la vraisemblance.

La soif

La soif, aussi le titre de ce roman, à la fois sujet et objet de la réflexion d’Amélie Nothomb, est un des désirs les plus profonds. Il est celui par lequel chacun a la possibilité de voyager, celui grâce auquel chacun vit véritablement : « Pour éprouver la soif, il faut être vivant. » La soif mène à la jouissance. En cette jouissance se trouve l’enchantement.

Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu.
C’est un instant d’amour absolu et d’émerveillement sans bornes. Celui qui le vit est forcément pur et noble, aussi longtemps que cela dure.

L’auteure évoque dans son texte l’idée qu’il faille cultiver sa soif, ne pas boire tout de suite pour mieux en apprécier ensuite l’émerveillement. Elle utilise pour ce faire le champ lexical du plaisir : la vertu principale de la soif serait ainsi de procurer du plaisir à l’homme.

Néanmoins, les trois préceptes que sont la mort, l’amour et la soif ne peuvent véritablement exister que si le corps existe en premier lieu selon Amélie Nothomb.

On n’apprend des vérités si fortes qu’en ayant soif, qu’en éprouvant l’amour et en mourant : trois activités qui nécessitent un corps.

La notion de corps

Le corps est la matière à l’origine des miracles du personnage recréé par Amélie Nothomb : un Jésus capable de grandes choses car il sait écouter son corps. Pourtant, l’auteure s’interroge : ce dernier accepte la crucifixion qui est l’humiliation ultime du corps. Qu’en est-il de la douleur ?

Amélie Nothomb propose ainsi un ouvrage audacieux qui lui permet d’explorer ses thèmes de prédilection tels que le corps et le sentiment amoureux. Les notions de foi et d’espérance sont également présentes au sein de son œuvre littéraire. L’auteure a, par ailleurs, d’ores-et-déjà emprunté d’autres références à la Bible, notamment avec Antéchrista et Ni d’Ève ni d’Adam, respectivement ses douzième et seizième romans.

Notes    [ + ]

  1. Définition proposée par la neuvième édition du dictionnaire de l’Académie française. https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9A1540

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