Réveiller les lions d’Ayelet Gundar-Goshen, ou le mystère de la vie

Réveiller les lions de Ayelet Gundar-Goshen
© Presses de la Cité

Réveiller les lions est le deuxième roman de l’écrivaine israélienne Ayelet Gundar-Goshen. C’est un écrit important qui nous propose de réfléchir à notre vie dans sa globalité, qui nous emmène sur le chemin des éventualités auxquelles on doit faire face chaque jour. Car, si aujourd’hui tout semble habituel et familier, qu’en sera-t-il de demain ?

Ayelet Gundar-Goshen nous offre une histoire originale qui ne manque pas de nous faire rire, avec un sujet plutôt sérieux et un suspense absorbant. C’était pour moi un réel plaisir de découvrir son écriture, fluide et pertinente, et son regard sur la société israélienne d’aujourd’hui. Ce roman, sorti aux éditions Presses de la Cité au mois de septembre 2017, a été traduit en français par Laurence Sendrowicz.

Le jour où tout bascule, comment réagir ?

Ethan Green vit avec sa femme Liath et leurs deux garçons, Itamar et Yali, à Beer-Shiva, une ville du district sud d’Israël. C’est un neurochirurgien respecté marié à une inspectrice de police au flair aiguisé. Ethan et Liath ont tous deux une vie professionnelle bien rangée et semblent former un couple solide et amoureux. Le docteur a malgré tout quelques regrets : il aurait préféré travailler dans un établissement d’une plus grande renommée, auprès de médecins prestigieux ; et il aurait sans aucun doute préféré vivre ailleurs que dans cette « cité de poussière ».

Un beau soir, alors qu’Ethan vient de terminer une nuit de travail à l’hôpital, il décide de s’octroyer quelques heures de folie sur un circuit tout-terrain désert. Il n’a jamais encore eu l’occasion d’utiliser son 4 x 4 pour « déchirer les dunes » avec sa femme. Après cette journée aussi fatigante que démoralisante, il se rend donc sur ce terrain éclairé seulement de la lumière de la lune, une lune « immense, majestueuse » que se prend à contempler Ethan de son rétroviseur.

« L’homme, il le percute précisément au moment où il songe que c’est la plus belle lune qu’il a vue de sa vie. » Ethan sait qu’il a percuté quelque chose, et sait que ce quelque chose est humain. Dans un état second, il sort de son 4 x 4 afin de mesurer le caractère fini de son acte.

Si seulement on pouvait figer ce pas, mais c’est impossible, de même qu’on ne peut pas figer l’instant d’avant, celui où précisément un 4 x 4 heurtait un homme, c’est-à-dire l’instant précis où un homme roulant en 4 x 4 heurtait un homme marchant à pied. Et c’est le prochain pas qui va révéler si cet homme, celui qui marchait, est encore un homme ou déjà quelque chose d’autre, quelque chose dont la seule évocation crispe les muscles et leur refuse le mouvement, car le pied, une fois posé, risque de découvrir, au bout de sa trajectoire, que l’homme qui marchait n’est plus un homme qui marchait, n’est plus un homme du tout, rien qu’une enveloppe d’homme, une coquille fissurée dans laquelle il n’y a plus personne.

Aujourd’hui, cet homme qui sauve des vies vient d’en prendre une. Ethan devrait appeler les secours malgré le peu de chance qu’à cet Érythréen de s’en sortir, parce que c’est la chose morale à faire. Il le sait… mais il se dit aussi, en tant que médecin, que cela ne servirait qu’à déranger son quotidien si bien ficelé pour un homme déjà à moitié mort. Alors, après diverses tergiversations, Ethan quitte les lieux rapidement, persuadé qu’il arrivera mieux à vivre avec sa conscience tourmentée qu’à s’adapter à la vie sans liberté, la conscience tranquille en prison.

Le lendemain, une femme, grande, très belle, noire, se tient debout sur le seuil du domicile du docteur. Elle tient en ses mains son portefeuille, un objet incriminant puisque celui-ci est vraisemblablement tombé de la poche du chirurgien sur les lieux de son crime : Ethan n’est donc pas le seul au courant de son pire cauchemar. Mais que peut donc bien lui vouloir cette femme ?

Avec ce mystère grandissant et ce secret dévorant, Ethan se retrouve peu à peu dans l’engrenage d’une double vie peu fonctionnelle : une vie pleine de dissimulations et de discrétions envers sa femme qui observe son état se dégrader perceptiblement au fil des jours ; une vie dépourvue de mensonges, dans laquelle il peut réellement être lui, mais une vie pleine de haine, de ressentiments, parfois même de désirs (car « Difficile de haïr en permanence sur la durée. »), pour une femme qui le tient par le chantage.

On vit tous en supposant que ce qui a été sera. Qu’aujourd’hui, comme hier, comme avant-hier, la Terre tournera toujours autour de son axe avec la même indolence, celle qui berce présentement Ethan comme s’il était un bébé. Parce que si la Terre se mettait soudain à ne plus tourner rond, il trébucherait. Et tomberait.

Ayelet Gundar-Goshen nous parle aussi de la condition des migrants avec ce roman. Un migrant, c’est forcément « moins » qu’un homme du pays. Si Ethan avait renversé un homme Blanc, se serait-il mieux comporté au moment de l’accident ? N’aurait-il pas tenté de lui porter secours ? Ce personnage se pose lui-même cette question.

Les migrants, quant à eux, sont bien au courant de leur infériorité… Mais ils ont aussi tellement d’autres cas de conscience à gérer. Il est difficile pour eux de vivre sans devoir faire marche-arrière, avec leurs souvenirs du passé intacts. Ils doivent absolument apprendre à lâcher prise.

Émigrer, c’est passer d’un endroit à un autre, avec, attaché à ta cheville comme un boulet d’acier, le lieu que tu as quitté. Voilà pourquoi il est si difficile d’émigrer : marcher à travers le monde en ayant les pieds entravés par un pays tout entier, c’est quelque chose qu’il faut être capable de supporter.

J’ai été étonnée par ce roman mystérieux qui possède des personnages intelligemment élaborés. Il aurait été impossible pour moi de deviner l’issue de cette histoire si rondement bien menée. J’ai surtout adoré la morale que nous met en surbrillance Ayelet Gundar-Goshen. Chaque jour est, malgré les apparences d’un quotidien répétitif, l’occasion de vivre un chamboulement. La vie est imprévisible.

Comme elle est belle, la terre, quand elle tourne rond. Comme c’est agréable de tourner avec elle dans le bon sens et d’oublier qu’un jour il y a eu un écart. D’oublier qu’un écart est toujours de l’ordre du possible.

À propos de ce livre

Titre Réveiller les lions
Titre original להעיר אריות
Auteur Ayelet Gundar-Goshen
Traducteur Laurence Sendrowicz
Éditeur Presses de la Cité
ISBN 9782258133846
Prix 22.50 €
Nombre de pages 416 pages
Date de parution 7 septembre 2017
Première publication 11 mars 2014
Ma note ★★★★☆
Disponible sur Amazon

2 réflexions sur « Réveiller les lions d’Ayelet Gundar-Goshen, ou le mystère de la vie »

  1. Comme dans le film Seven Seconds produit par Netflix ,si l’enfant tué accidentellement par un policier blanc , n’était pas noir, aurait-il pris la fuite? Ces deux hommes dont les fonctions sont de sauver et de protéger, ont préférés prendre la fuite par peur, et cela s’avère la plus grande erreur de leur vie. On voit bien comment la vie de quelqu’un peut basculer en une fraction de secondes. Les deux roulaient dans un 4×4 mais dans des espaces différents. L’un avançait plein d’assurance dans la neige et l’autre dans les dunes. Des tas qui pourraient symboliser les tas de problèmes qu’ils devront surmonter suite à ces délits.
    J’aimerais bien connaître les démélés et la fin de ce roman. Whislist.

    1. J’aime beaucoup le parallèle que tu fais entre ces deux œuvres. Je ne connaissais pas Seven Seconds, mais je vais m’y intéresser de près, tu me donnes véritablement envie découvrir cette réalisation cinématographique.
      Je pense que Réveiller les lions est une magnifique réflexion sur la vie. Cette romancière israélienne, Ayelet Gundar-Goshen, a une écriture vraiment agréable, elle nous emmène dans son monde et réussit à nous tenir en haleine tout le long de ce livre. J’ai vraiment adoré cette histoire, j’espère qu’elle te plaira aussi si tu as l’occasion de la lire.

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