Lointaines merveilles de Chantel Acevedo, une fiction historique sur la guerre d’indépendance de Cuba

Lointaines merveilles de Chantel Acevedo
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Lointaines merveilles est un roman de Chantel Acevedo, une écrivaine et professeure d’anglais associée au programme MFA de l’Université de Miami. Chantel Acevedo est une femme américaine née de parents immigrés cubains. L’histoire de Cuba, de ses proches, cette auteure s’en inspire pour écrire ses livres dans lesquels on retrouve toujours un peu de son autre langue d’expression, l’espagnol.

Le premier roman de Chantel Acevedo, Love and Ghost Letters, narre de façon romantisée le portrait d’une femme dans les années précédant l’arrivée de Fidel Castro à la tête du gouvernement cubain. Cet ouvrage remporte le Latino International Book Award en 2006.
Dans son deuxième roman, A Falling Star, l’écrivaine avance dans le temps et nous présente cette fois les années 80, une période à laquelle l’immigration de personnes d’origine cubaine vers la Floride du Sud fait rage. Elle y décrit le combat de ces familles cubano-américaines.
Dans ce troisième roman, Lointaines merveilles, le seul traduit en français à ce jour, Chantel Acevedo nous propose de découvrir la guerre qui a mené Cuba à son indépendance de l’Espagne en 1898. En France, cette fiction historique remporte le Prix du meilleur roman des lecteurs de Points en 2017.

Le temps d’un ouragan, des révélations sur l’époque cubaine d’antan

1963. L’ouragan Flora est sur le point d’arriver à Cuba. C’est donc l’heure d’organiser les préparatifs préventifs, de se réfugier dans un endroit sûr, de se calfeutrer en zone sécurisée dans l’attente des vents violents. María Sirena a quatre-vingt-deux ans et est entêtée. Elle est déterminée à rester dans sa maison qui pourtant donne vue sur la mer. Elle refuse de quitter ce lieu qui lui apporte sérénité et est prête à en découdre avec la mort si celle-ci venait à son encontre. Ada, sa voisine de soixante-treize ans, tente de la raisonner, de contrer cette obstination imprudente. Mais la vieille femme ne veut rien entendre… et, elle en est sûre, même la venue de Beatríz, sa fille, n’y changerait rien.

Finalement ce sera Ofelia, une soldate d’une vingtaine d’années, qui parviendra à faire sortir María Sirena de sa maison contre son gré. Cette jeune femme de force insoupçonnable a reçu l’ordre de faire évacuer toutes les femmes délaissées des quartiers de Maisí, une ville de la province de Guantánamo dans laquelle vit María Sirena. Ofelia prend son rôle très à cœur et ne laisse pas à cette dernière le temps de se révolter. Elle l’habille d’un gilet orange et l’entraîne dans un bus à destination de la Casa Velázquez, un musée d’art national. À l’intérieur de ce grand véhicule, quelques femmes sont d’ores-et-déjà installées.

La seule chose que María Sirena emportera avec elle pour cette expédition imprévue est une photo de Mayito. Il y a deux mois, alors qu’elle ne l’espérait plus, cette mère au cœur sensible reçoit une lettre de l’Université de La Havane. Il semblerait qu’un étudiant travaillant sur sa thèse ait retrouvé une lettre, un article de journal américain et une photo lui appartenant : un cliché qui représente son fils perdu, Mayito.

Pour bien comprendre le passé de cette femme, le mystère autour de ce fils disparu, Chantel Acevedo nous invite d’abord à apprécier le caractère de solidarité qui se tisse très vite entre ces inconnues durant ce temps d’intempéries violentes. Parce qu’elles vont se retrouver ensemble confinées, pour le meilleur comme pour le pire, ces femmes vont se lier d’amitié et véritablement partager des bribes de leur vie. L’ouragan les rapproche les unes des autres.

De cette confiance naîtra l’envie de s’épancher. Chacune de ces femmes va tour à tour prendre la parole. Mais c’est María Sirena qui sera, telle une maîtresse de cérémonies, à la tête de ces confidences. C’est ainsi que l’on apprend que cette femme est née en juillet 1881, et son histoire nous emmène à la découverte des années qui ont précédé l’indépendance de Cuba.

Je l’ai remarqué depuis, la voix d’un mort est la première chose que l’on oublie, et j’ai toujours éprouvé une double perte, pour le mort et pour sa façon de parler, tous deux arrachés au monde.

J’ai beaucoup aimé lire Lointaines merveilles. Chantel Acevedo nous propose de découvrir à travers cet écrit deux périodes importantes de l’histoire de Cuba, à savoir la guerre d’indépendance qui commence en 1895 pour seulement se terminer trois ans après, et les quelques années qui ont suivi la prise du pouvoir par Fidel Castro. Le lecteur est transporté dans un va-et-vient incessant avec le passé et finalement, l’essentiel de la narration ne se déroule pas en 1963, à l’heure où l’ouragan Flora se dirige vers Cuba, mais plutôt entre 1890 et 1900, à l’heure où María Sirena, adolescente, apprend brutalement ce qu’est la vraie vie.

Les lointaines merveilles évoquées par le titre de ce livre sont les réminiscences du passé, le souvenir d’une guerre traumatisante que María Sirena aura eu la chance de fuir, malgré toutes ses pertes.

La guerre d’indépendance cubaine

Chantel Acevedo invite d’abord le lecteur à prendre conscience de ce qu’est la vie à Cuba avant son indépendance. L’île est alors une colonie espagnole, et l’exode des habitants d’Espagne est encouragé notamment par la reine Isabelle II. De nombreuses inégalités sont perceptibles entre les Espagnols d’origine et les Cubains de souche ; celles-ci sont d’autant plus observables entre les Blancs et les Noirs de l’époque. Il est important de noter ici que ce n’est qu’en octobre 1886 que l’esclavage est aboli à Cuba par décret royal, presque quarante ans après les îles françaises de la Caraïbe. Cette abolition tardive crée encore des différences majeures entre les insulaires.

L’écrivaine nous propose ensuite de découvrir Antonio Maceo, le sous-commandant de l’Armée de l’indépendance cubaine ; et le célèbre José Martí, considéré comme le père de l’insurrection cubaine. Martí était un écrivain – poète, journaliste, traducteur, essayiste – et professeur cubain. Il a tenu un rôle important dans l’indépendance de Cuba et est notablement connu comme un philosophe révolutionnaire : il a dédié sa vie à la promotion de la liberté. S’il meurt durant une action militaire en 1895, aux prémices de la guerre, José Martí est encore célébré aujourd’hui comme un héros national.

Martí […] était le père de l’insurrection, l’homme qui avait réussi à rassembler des dizaines de bandes séparées sous une seule et même bannière, à les unir pour la même cause : la liberté de Cuba. Et alors même que la guerre n’avait pas réellement commencé, il nous avait quittés.

Enfin, le lecteur apprend l’intervention des Américains sur le sol cubain pendant cette guerre. En avril 1898, les États-Unis, jusqu’alors neutres dans ce conflit, entrent en guerre contre l’Espagne. Les troupes américaines accompagnées des troupes cubaines prennent Santiago de Cuba, et poussent alors les Espagnols à la reddition en août de cette même année.

Les années 60 à Cuba

Par la narration autour de cet ouragan Flora, on découvre la désolation que connaît la région caribéenne à son passage. Chantel Acevedo nous décrit les comportements qui visent à améliorer la sécurité des insulaires lors de ce genre de catastrophes naturelles. Elle décrit également par le biais de ses personnages la puissance de l’ouragan Flora : « Des vagues de douze pieds » sont énoncées, « L’œil [du cyclone] est aussi grand que tout Port-au-Prince », et Haïti connaîtra une perte humaine estimée à environ « cinq mille morts ».

Le car s’approche de la mer. Ici, la destruction est palpable partout. L’air est imprégné d’une odeur aigre et une sorte de fine pellicule flotte en suspension dans l’atmosphère. Des maisons ont été arrachées de leurs fondations. Ici et là, on distingue des voitures perchées au sommet des arbres à cause des eaux à leur plus haut niveau.

L’écrivaine nous parle ensuite des conséquences de l’arrivée de Castro au pouvoir. Elle critique subtilement les règles « étranges » auxquelles doivent s’habituer la population locale cubaine et dénonce les fonctionnaires qui ont maintenant « le pouvoir des dieux ».

Nous nous sommes habituées aux étranges règles érigées dans la nouvelle Cuba. Ce que nous pouvons acheter ou vendre se décide à La Havane, et nous ne pouvons plus quitter l’île sans autorisation.

Avec le personnage de Susana Soto, professeure de littérature, on apprend que les relations entre Fidel Castro et l’Union soviétique étaient particulièrement au beau fixe. Les Soviétiques ont participé à l’apport économique de Cuba. Les ressources reçues par le dirigeant cubain de cet État fédéral ont financé une augmentation massive des nouvelles institutions au début des années 60. Selon Chantel Acevedo, ce bienfait est contrebalancé par un nouveau programme de lecture imposé par les Soviétiques, une contrainte que Susana n’accepte pas en matière d’éducation.

En outre, une certaine politique musicale est mise en place par le gouvernement de Fidel Castro. La musique des Beatles, parmi tant d’autres, ne devait pas être diffusée sur les ondes de ce pays. Les Cubains auraient eu le loisir de découvrir ce groupe de rock jusqu’à ce que le gouvernement en place l’interdise.

Les petits-fils d’Ada possédaient des disques des Beatles qu’ils passaient sans arrêt sur leur vieux tourne-disque portable à chacune de leurs visites. Je chantonnais « Love, Love Me Do » quand le vent m’apportait cette chanson. Mais les Beatles et leur musique ont été bannis par le gouvernement qui les a jugés antirévolutionnaires, et je n’ai plus jamais entendu une seule note sortir de chez Ada.

Enfin, Chantel Acevedo choisit tout de même de donner la voix à un personnage convaincu de l’apport bénéfique de ce gouvernement, comme pour montrer les différences d’opinion des Cubains à ce sujet. Selon Ofelia, si ces femmes sont accueillies dans un musée d’art national comme la Casa Velázquez, c’est parce que tout le trésor du pays appartient maintenant au peuple. On les laisse se réfugier ici car le gouvernement a confiance : qui déciderait de se voler lui-même ?

Cuba et ses trésors de guerre appartiennent au peuple, compañera. Nous sommes dans les années 60, mes amis, l’aube d’une nouvelle ère !

À propos de ce livre

Titre Lointaines merveilles
Titre original The distant marvels
Auteur Chantel Acevedo
Traducteur Carole Hanna
Éditeur Points
ISBN 9782757863855
Prix 7.60 €
Nombre de pages 360 pages
Date de parution 11 mai 2017
Première publication 7 avril 2015
Mon appréciation ★★★☆☆
Disponible sur Amazon

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