Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs de Daniel Maximin, une connivence artistique indéniable

Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs de Daniel Maximin
Copyright : HC Éditions

Je suis tombée complètement par hasard sur cet ouvrage, Césaire & Lam, qui figurait sagement sur une étagère de la bibliothèque de ma ville. Dans ce livre proposé par HC Éditions dans sa collection Terres d’Outre-mer, Daniel Maximin nous propose d’entrer dans l’intimité de la relation qu’entretenaient Aimé Césaire, illustre poète martiniquais, et Wifredo Lam, célèbre peintre cubain.

Pour ce faire, l’écrivain guadeloupéen s’accompagne de Anne Zali, conservatrice générale de la Bibliothèque nationale de France, que l’on retrouve à la rédaction de la préface ; et Anne Egger, essayiste diplômée d’un doctorat en Histoire de l’art, qui a reconstitué la bio-bibliographie de Wifredo Lam.

Un dialogue original entre deux œuvres majeures, le Cahier et la Jungle

Daniel Maximin choisit de donner la voix à deux œuvres majeures de ces deux artistes, le Cahier d’un retour au pays natal et la Jungle, et de les faire communiquer comme si elles avaient une âme propre et qu’elles pouvaient tour à tour se répondre. Par cette personnification, l’auteur nous présente « l’intime dialogue de leurs deux chefs-d’œuvre » qui « échangent un secret ».

De cette conversation originale imaginée entre le Cahier et la Jungle, nés respectivement de Césaire et Lam, on apprend énormément sur les relations qu’ont entretenues les deux hommes. Chacun a su puiser son inspiration en l’autre, chacun a su dynamiser la création artistique chez son pair. De cette alliance est né un univers coloré manifeste – littéralement chez le peintre, métaphoriquement chez le poète – que l’on retrouve dans leurs différentes compositions. Ainsi, Daniel Maximin nous partage un pan intime de leur amitié, leur amour réciproque ; et tout au long de ce premier chapitre, de nombreux faits majeurs de la vie des deux hommes sont énoncés.

The Jungle de Wifredo Lam
Fair use : La Jungle de Wifredo Lam, 1943, gouache sur papier, œuvre exposée à The Museum of Modern Art de New York.

Ainsi, en 1941, l’une des premières excursions en terre martiniquaise de Lam et son actuelle épouse Helena Holzer aurait eu lieu dans la forêt d’Absalon, alors qu’ils étaient accompagnés d’Aimé et Suzanne Césaire.
Wifredo Lam s’inspire des paysages caribéens décrits dans le Cahier d’un retour au pays natal pour peindre sa célèbre Jungle, un tableau qu’il compose alors que son épouse lui traduit en espagnol les célèbres vers du poème de Césaire.

Le seul écrit dans lequel Aimé Césaire mentionne à jamais Suzanne, sa femme, est Histoire de vivre. Celui-ci paraît en 1944 au sein de la revue Tropiques ; il ne sera jamais réédité. À l’heure où Césaire rédige ces quelques vers, Lam peint une série de portraits de Helena à Cuba.

Courant 1981, Wifredo Lam, sentant sa mort prochaine, propose à Césaire de composer un poème pour chacune des eaux-fortes de sa série Annonciation, que Daniel Maximin qualifie de « tableau final de leur fraternité ».
Cette collection de dix peintures contraste avec la Jungle, œuvre lumière dans laquelle la nature semble ravir les cœurs. Loin de ces paysages colorés, Annonciation propose des squelettes en danse macabre, des pièces aux tons dénués de vives couleurs. C’est d’ailleurs ici que l’on retrouve Insolites bâtisseurs, une des eaux-fortes de cette série.

Aimé Césaire a souvent mentionné Lam dans ces écrits. Il parle de lui comme d’un poète, d’un homme capable de délivrer des œuvres aussi belles que vivantes, représentant amoureusement la Caraïbe. Césaire et Lam ont d’ailleurs été profondément marqués par leurs séjours respectifs à Haïti, véritable terre poétique d’initiation.

Wifredo Lam c’est un pas de plus vers la Caraïbe : c’est la Caraïbe, et c’est le peintre, le peintre ainsi que je l’entends. Ce n’est pas pour moi uniquement un phénomène pictural, Lam est un poète. C’est la peinture de quoi ? C’est la peinture de l’initié. C’est la lumière que j’ai choisi de projeter sur lui.

Et ce que dit la peinture de Wifredo Lam, c’est précisément la création, c’est le soleil, c’est la Jungle, c’est l’arbre, et finalement c’est la lutte, c’est la gourde de vie, c’est le germe, et c’est la lutte incessante de la vie contre la mort. Et regardez le caractère dramatique de plusieurs de ses tableaux, et bien c’est, finalement, malgré le malheur qui n’est pas nié, c’est en définitive, malgré tous les avatars, la vie plus forte que la mort.

Si Aimé Césaire a choisi de faire figurer sur sa tombe son poème Calendrier lagunaire qui démarre par les vers suivants : J’habite une blessure sacrée / J’habite des ancêtres imaginaires, Wifredo Lam souhaitait être incinéré. Ses cendres fertiles ont été dispersées sur la terre cubaine, dans le respect de ses dernières volontés.

Le dernier recueil de poésie de Césaire paraît en 1982, année de la mort de Wifredo Lam. Celui-ci s’intitule Moi, LAMinaire, et s’ouvre par ce fameux poème Calendrier lagunaire. Comme une façon de réitérer son affection pour son ami peintre, Aimé Césaire choisit de délivrer ses ultimes poèmes en hommage à celui-ci.

Ce n’est dernier pas le premier hommage que Césaire rend à un de ses amis. En 1978, au moment de la mort du poète guyanais Léon Gontran Damas, il écrit les vers suivants.

Léon G. Damas
feu sombre toujours . . .
(in memoriam)

des promesses qui éclatent en petites fusées
de pollens fous
de fruits déchirés
                 ivres de leur propre déhiscence
la fureur de donner vie à un écroulement de paysages
(les aperçus devenant l’espace d’un instant
l’espace entier et toute la mémoire reconquise)
une donne de trésors moins abyssaux
que révélés (et dévoilés tellement amicaux)

et puis ces détonations de bambous annonçant sans répit
une nouvelle dont on ne saisit rien sur le coup
sinon le coup au cœur que je ne connais que trop

soleils
oiseaux d’enfance déserteurs de son hoquet
je vois les négritudes obstinées
les fidélités fraternelles
la nostalgie fertile
la réhabilitation de délires très anciens
je vois toutes les étoiles de jadis qui renaissent et sautent de
    leur site ruiniforme
je vois toute une nuit de ragtime et de blues
traversée d’un pêle-mêle de rires
et de sanglots d’enfants abandonnés

et toi

qu’est-ce que tu peux bien faire là
noctambule à n’y croire de cette nuit vraie
salutaire ricanement forcené des confins
à l’horizon de mon salut

frère
                feu sombre toujours

Annonciation, l’ultime dialogue entre les œuvres de Césaire et Lam

Dans une des magnifiques sections de ce livre, il nous est offert de découvrir une à une les eaux-fortes de la série Annonciation en parallèle aux poèmes composés pour ces toiles. Cette fois, nous sommes réellement en présence d’un échange orchestré par Wifredo Lam et Aimé Césaire.

On peut ainsi lire chacun des textes du poète-décidé et se projeter dans chacune des illustrations du peintre-combattant.

Découvrir cet ouvrage m’a été extrêmement enrichissant. J’ignorais beaucoup du parcours de Wifredo Lam et Aimé Césaire, et pouvoir positionner leurs œuvres dans un contexte précis m’a permis de mieux comprendre la dynamique artistique entre ces deux hommes, ces frères de lumière caribéens. J’ai apprécié le ton romanesque avec lequel Daniel Maximin nous conte cette histoire de deux amis qui trouvaient en chacun un écho à sa lutte.

À propos de ce livre

Titre original Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs
Auteur Daniel Maximin
Préface Anne Zali
Éditeur HC Éditions
Collection Terres d'Outre-mer
ISBN 9782357200265
Prix 22.50 €
Nombre de pages 96 pages
Date de parution 17 mars 2011
Disponible sur Amazon

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