Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs de Daniel Maximin, une connivence indéniable

Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs de Daniel Maximin
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Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs est un beau livre de Daniel Maximin publié dans la collection « Terres d’Outre-mer » de la maison d’édition HC Éditions, une parution en coédition avec les éditions de la RMN-Grand Palais. L’écrivain propose dans cet ouvrage d’entrer dans l’intimité de la relation qu’entretenaient le poète martiniquais Aimé Césaire et le peintre cubain Wifredo Lam.

Daniel Maximin s’accompagne pour la réalisation de cet ouvrage de l’écrivaine Anne Zali, conservatrice générale de la Bibliothèque nationale de France et rédactrice de la préface ; et l’historienne Anne Egger, essayiste diplômée d’un doctorat en Histoire de l’art ayant reconstitué la bio-bibliographie de Wifredo Lam.

D’insolites bâtisseurs : l’architecte des mots Aimé Césaire et le créateur de formes Wifredo Lam

Aimé Césaire est un poète, dramaturge, essayiste et politicien français né en Martinique en juin 1913. Il est un des membres fondateurs du mouvement littéraire de la négritude. Aux côtés de Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas, Aimé Césaire crée L’Étudiant noir en 1935. Il commence l’écriture de son Cahier d’un retour au pays natal en 1936. Ce poème long sort en 1939 dans un journal parisien appelé Volontés, avant de paraître au format livre en France en 1947 aux éditions Bordas.

Wifredo Lam est un artiste peintre et sculpteur cubain né à Sagua La Grande en décembre 1902. Il étudie pendant près de cinq ans la peinture à la Escuela de Bellas Artes de La Havane, avant de quitter son pays en 1923 pour l’Espagne dans l’idée de perfectionner son art. Il y rencontre entre autres Picasso, Fernand Léger, Henri Matisse, Georges Braque et Joan Miró. Wifredo Lam fusionne ses sources d’influences pour développer un style unique caractérisé par l’importance des figures hybrides.

Au mois de mars 1941, après quelques mois passés en France, Wifredo Lam embarque sur un navire en compagnie, entre autres, de Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers et André Breton. De nombreux artistes et intellectuels fuient alors l’Europe nazie pour New York. Le bateau fait une escale forcée d’un mois en Martinique, où Lam, alors âgé de trente-huit ans, rencontre Césaire, vingt-sept ans, en avril 1941.

Anne Zali décrit la connivence artistique indéniable de ces deux artistes d’« alchimie somptueuse ». De cette rencontre naîtront une amitié sans failles et un véritable « pont du lumière » entre deux œuvres déjà foisonnantes. Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs permet de ce fait une entrée élégante dans les élucubrations artistiques de ces deux hommes.

Un dialogue original entre deux œuvres caribéennes majeures : le Cahier du retour au pays natal et la Jungle

Daniel Maximin choisit de donner la voix aux deux œuvres majeures d’Aimé Césaire et Wifredo Lam, de les faire communiquer telles des êtres de chair possédant leur propre âme. Grâce à la figure de style de la personnification, l’auteur offre ici « l’intime dialogue de […] deux chefs-d’œuvre » qui « échangent un secret ».

De cette conversation originale imaginée entre le Cahier d’un retour au pays natal et la Jungle, nés respectivement de Césaire et Lam, la relation entretenue par les deux artistes est dévoilée en filigrane. Chacun a su puiser son inspiration en l’autre, chacun a su dynamiser la création artistique chez son pair. De cette alliance est né un univers coloré manifeste – métaphoriquement chez le poète, littéralement chez le peintre – perceptible dans leurs différentes compositions artistiques.

Daniel Maximin révèle en outre un pan intime de l’amour réciproque éprouvé par Césaire et Lam. En 1941, une des premières excursions en terre martiniquaise de Wifredo Lam et son actuelle épouse Helena Holzer a lieu en compagnie d’Aimé et Suzanne Césaire au cœur de la forêt d’Absalon. Wifredo Lam s’inspire subséquemment des paysages caribéens décrits dans le Cahier d’un retour au pays natal pour peindre sa célèbre Jungle, un tableau qu’il compose alors que son épouse lui traduit en espagnol les célèbres vers du poème de Césaire.

La Jungle de Wifredo Lam
[Fair use] : La Jungle de Wifredo Lam (1943), gouache sur papier. Œuvre exposée au Museum of Modern Art de New York.

Aimé Césaire et Wifredo Lam sont animés d’une même passion quant à leurs réalisations. Leur muse est une source de création qu’ils protègent secrètement. Le seul écrit dans lequel Aimé Césaire mentionne sa femme Suzanne est Histoire de vivre, un texte paru en 1944 au sein de la revue Tropiques ; il ne sera jamais réédité. À l’heure où Césaire rédige ces quelques vers, Wifredo Lam peint quant à lui une série de portraits d’Helena Holzer à Cuba.

Ce « coup de foudre éternel » de deux frères de cœur se manifeste aussi par des regards croisés. Aimé Césaire cite souvent Wifredo Lam dans ses écrits. Il parle de lui comme d’un poète capable de délivrer des œuvres aussi belles que vivantes, représentant amoureusement la Caraïbe. Césaire et Lam ont d’ailleurs tous deux été profondément marqués par leurs séjours respectifs à Haïti, « véritable terre poétique d’initiation ».

Wifredo Lam c’est un pas de plus vers la Caraïbe : c’est la Caraïbe, et c’est le peintre, le peintre ainsi que je l’entends. Ce n’est pas pour moi uniquement un phénomène pictural, Lam est un poète. C’est la peinture de quoi ? C’est la peinture de l’initié. C’est la lumière que j’ai choisi de projeter sur lui.

Et ce que dit la peinture de Wifredo Lam, c’est précisément la création, c’est le soleil, c’est la Jungle, c’est l’arbre, et finalement c’est la lutte, c’est la gourde de vie, c’est le germe, et c’est la lutte incessante de la vie contre la mort. Et regardez le caractère dramatique de plusieurs de ses tableaux, et bien c’est, finalement, malgré le malheur qui n’est pas nié, c’est en définitive, malgré tous les avatars, la vie plus forte que la mort.

Le dernier recueil de poésie d’Aimé Césaire paraît aux éditions du Seuil en 1982, année de la mort de Wifredo Lam. Il s’intitule Moi, laminaire… (« laminaire » engloutissant le patronyme de Lam) et s’ouvre par un poème intitulé Calendrier lagunaire. Aimé Césaire choisit de faire figurer sur sa tombe des vers issus de ce texte (présentés ci-après). Comme une façon de réitérer son affection pour son ami peintre, il lui dédicace aussi ses ultimes poèmes. Les cendres « fertiles » de Wifredo Lam sont dispersées sur sa terre cubaine, dans le respect de ses dernières volontés.

J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires

Toutes ces informations, et bien plus encore, sont distillées au sein de la conversation menée par le Cahier et la Jungle. Daniel Maximin expose avec perspicacité l’étendue d’une relation singulière reliée par une expérience commune du mélange des cultures dans la Caraïbe. Ces propos sont agrémentés de tableaux, de lettres reproduites et autres illustrations montrant l’évolution de la relation de Césaire et Lam au cours des années.

Un ultime dialogue entre les œuvres de Césaire et Lam : la série d’eaux-fortes Annonciation et ses poèmes

Daniel Maximin introduit l’aboutissement de plusieurs mois de travail des deux artistes avec émotion. Courant 1981, Wifredo Lam invite Aimé Césaire à composer un poème pour chacune des eaux-fortes constituant sa série Annonciation, une série que Daniel Maximin qualifie de « tableau final de leur fraternité ». Ce sont les mois qui précèdent la mort de Wifredo Lam intervenant le 11 septembre 1982.

Annonciation est une collection de dix peintures atypiques qui contrastent fortement avec l’atmosphère de la Jungle, œuvre lumière dans laquelle la nature est luxuriante. Loin des paysages et personnages colorés de cette dernière, Annonciation propose des squelettes en danse macabre, des pièces aux tons dénués de vives couleurs dont l’aspect presque monochrome tranche particulièrement avec les premières œuvres du peintre. Wifredo Lam utilise les techniques de l’eau-forte et de l’aquatinte pour créer ces univers funèbres.

Césaire & Lam : Insolites bâtisseurs permet le parcours de l’ensemble des eaux-fortes de la série Annonciation auxquelles sont juxtaposés les poèmes composés par Aimé Césaire pour ces toiles. Un échange orchestré avec somptuosité. Chaque texte du poète-décidé peut être compris en adéquation à chaque illustration du peintre-combattant. C’est par ailleurs ici que l’on retrouve Insolites bâtisseurs, une des eaux-fortes du peintre cubain associée à un poème éponyme de l’écrivain martiniquais publié au sein de Moi, laminaire…

Insolites bâtisseurs de Wifredo Lam
[Fair use] : Insolites bâtisseurs de Wifredo Lam (1969), eau-forte et aquatinte.

tant pis si la forêt se fane en épis de pereskia
tant pis si l’avancée est celle des fourmis tambocha
tant pis si le drapeau ne se hisse qu’à des hampes desséchées
tant pis
tant pis
si l’eau s’épaissit en latex vénéneux
préserve la parole
rends fragile l’apparence
capte aux décors le secret des racines
la résistance ressuscite
autour de quelques fantômes plus vrais que leur allure
insolites bâtisseurs

Insolites bâtisseurs (Aimé Césaire)

En définitive, ce beau livre d’une grande richesse positionne les œuvres majeures de ces deux bâtisseurs dans un contexte précis qui permet l’appréhension de la dynamique artistique entre Césaire et Lam, ces « frères de lumière » caribéens. Par son ton romanesque, Daniel Maximin conte subtilement l’histoire de ces deux amis qui trouvaient en l’autre un écho à sa lutte.

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