Mon Frère de Daniel Pennac, un récit-hommage à celui qui le protégeait

Mon frère de Daniel Pennac
Copyright : Gallimard

J’ai eu la chance d’entendre Daniel Pennac interpréter le texte de son dernier ouvrage Mon Frère lors du Festival des mots libres de la ville de Courbevoie en juin dernier. Ce jour-là, il était aux côtés de Laurent Natrella, comédien émérite de la Comédie-Française, et ensemble, les deux hommes nous ont donné une représentation des plus théâtrales de l’ouvrage.

Replonger dans la lecture de ce texte avait donc une saveur particulière pour moi. C’était en réalité la deuxième fois que je le découvrais, mais cette fois-ci, mon émotion était autre. Si j’ai adoré assister à la « pièce » proposée par Pennac et Natrella, j’ai été également bouleversée par la lecture de ce texte qui m’était à la fois familier et nouveau, un drôle de paradoxe.

L’écrivain nous offre à travers cet écrit un regard à la fois attendrissant et déchirant sur la vie qu’a menée son frère – tragiquement disparu il y a près de onze ans aujourd’hui – et il juxtapose son histoire avec les aventures anecdotiques du personnage Bartleby.

Bartleby, the scrivener de l’écrivain Herman Melville

L’histoire courte Bartleby, the scrivener nous est proposée par Herman Melville, un romancier et poète américain du XIXe siècle. Cet écrivain est plus notablement connu pour son œuvre romanesque Moby Dick, devenue un grand classique de la littérature américaine ; et son premier récit à caractère autobiographique Taïpi.

Ici, la traduction française de Bartleby le scribe qui nous est proposée est celle de Pierre Leyris pour Gallimard en 1995. Les extraits du texte original qui sont choisis par Daniel Pennac sont en réalité ceux issus de son spectacle. L’écrivain français avait choisi d’utiliser la forme du monologue du notaire pour pouvoir le jouer seul sur scène – ce qu’il fit une centaine de fois au Théâtre de La Pépinière. La nouvelle n’est donc pas présentée dans son intégralité, mais le nécessaire à sa compréhension est bel et bien compris dans le découpage fait par son acteur ici.

On pourrait se questionner sur les raisons pour lesquelles Daniel Pennac choisit cette nouvelle plutôt qu’une autre pour nous parler de son défunt frère. Tout au long de Mon Frère, il nous confie peu à peu les motivations de ce choix. On apprend en premier lieu que l’envie de monter ce spectacle lui vient un jour alors qu’il pensait à son frère, mort depuis seize mois à ce moment-là. Les deux hommes avaient un certain plaisir à évoquer le personnage de Bartleby, un personnage fort par son inactivité. Un personnage complexe dont la tristesse est bien réelle.

Daniel Pennac nous informe bien plus tard sur ce qui, selon lui, fait la force de Bartleby. Il s’impose sans véritablement imposer. « [Il] est là mais il n’est pas l’acteur de ce qui s’y joue. » Il est, simplement.

Nous n’avons pas encore admis que Bartleby ne fait rien ni ne fera rien, n’explique rien ni n’expliquera rien, qu’il n’est là que parce qu’il est là, qu’en réalité depuis le début il ne se passe presque rien et qu’il ne se passera plus rien jusqu’à la fin.

La façon dont la société perçoit ce protagoniste curieux est particulièrement intéressante. On veut savoir qui il est, comprendre ce qu’il attend de la vie, résoudre son mystère. Mais peut-être n’y a-t-il rien que l’on puisse réellement saisir, sinon accepter son caractère et sa souffrance.

Ce frère, un mystère à part entière

Daniel Pennac conjugue l’histoire indémodable de Bartleby au présent. À travers son récit, ses descriptions, on apprend à connaître la personne qu’a été son frère ; on cherche à apprécier ce qu’était l’essence de sa vie, la nature profonde de son être. On tente de le comprendre, de savoir quel genre de personne il était. Finalement, on voudrait le décrypter comme on décrypterait le personnage de Bartleby. Mais sans doute est-ce un objectif vain…

Cet homme a aimé, a pleuré, a souffert, a ri, a vécu. Il a surtout été le pilier de sa famille, celui que tout le monde aimait, celui qui rendait bien souvent le sourire à son frère. Son existence a compté, et c’est probablement cette assertion que l’on doit retenir. Il a compté.

Chacun de nous à notre façon l’avait installé à une hauteur dont il aurait bien aimé descendre, mais comment faire ? Son extrême gentillesse, sa serviabilité, son calme, sa discrétion, son refus de dramatiser, sa lucidité, son attention, son ironie douce avaient fait de lui la référence implicite des uns et des autres. En sa présence, on ne se fâchait pas. Il incarnait l’équilibre familial.

Mon Frère est un sacré coup de cœur littéraire pour moi. Ce livre est relativement court – surtout si l’on ne considère pas le texte de Melville – mais extrêmement efficace. J’ai été touchée par cet agencement original entre texte classique et contemporain ; mais surtout j’ai été touchée par la tendresse avec laquelle Daniel Pennac nous parle de celui qui a toujours été son « défenseur naturel ». J’ai vraiment eu le sentiment que l’auteur a sélectionné avec soin chacun des mots qu’il utilise au sujet de son frère. Il nous parle ainsi de son travail, de sa vie de famille, de sa tentative de suicide, de ses aléas du cœur, de sa maladie, de la fin de sa vie… Et pourtant, le tout ne donne pas un ensemble triste car Daniel Pennac ne manque pas d’humour et sait comment apporter un soupçon de légèreté à son récit. Ses phrases semblent d’une simplicité et sont pourtant tellement percutantes, une véritable prouesse littéraire.

Selon moi, Daniel Pennac nous exprime aussi parfois son incapacité à toujours discerner le pourquoi des actions de son frère. Sans doute, ce dernier est-il encore un mystère non résolu pour lui… On ressent en tout cas énormément de respect de la part de l’écrivain pour cet homme qui lui a beaucoup apporté.

Près de onze années se sont écoulées depuis que Daniel Pennac a perdu celui dont « les mains discrètement protectrices » empêchaient de « tomber ». Avec ce livre, il lui rend un très bel hommage.

Je ne sais rien de mon frère mort si ce n’est que je l’ai aimé. Il me manque comme personne mais je ne sais pas qui j’ai perdu. J’ai perdu la gratuité de cette affection, l’agrément de cette compagnie, la profondeur de ce silence, la distance de cet humour, la délicatesse de cette attention, la sérénité de ce jugement, cette intelligence des situations, la paix. J’ai perdu ce qui restait de douceur au monde. Mais qui ai-je perdu ?

À propos de ce livre

Titre original Mon frère
Auteur Daniel Pennac
Éditeur Gallimard
Collection Blanche
ISBN 9782072786303
Prix 15 €
Nombre de pages 144 pages
Date de parution 5 avril 2018
Disponible sur Amazon

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