Le Cri muet de l’iguane de Daniel Picouly, une douce poésie couleur mangue passion

Le cri muet de l'iguane de Daniel Picouly
© Albin Michel

J’ai découvert l’existence de ce livre de Daniel Picouly grâce à Anouck, une blogueuse que j’ai rencontrée sur la toile il y a déjà bien quelques années. Alors que je me penchais sur Adieu Bogota des époux Schwarz-Bart, elle m’a recommandée cette lecture antillaise délicieuse qui a su m’émouvoir. J’en profite donc pour la remercier ici.

Dans Le Cri muet de l’iguane, Daniel Picouly part à la découverte de l’histoire de son grand-père, Jean Jules Joseph. Cet homme à la carrure imposante était un « héros noir de la guerre 14-18 » selon la légende familiale. Quand l’écrivain s’intéresse de près au récit de la vie de son aïeul, il fait une découverte capitale qui vient chambouler cette croyance.

L’auteur nous invite alors à découvrir la Martinique du début du vingtième siècle tout en nous contant avec douceur les épisodes qu’il imagine de la vie de Jean Jules Joseph.

Jean Jules Joseph, héros ?

Jean Jules Joseph, que l’on surnomme Jules, naît le 19 avril 1893 dans le quartier de la Trénelle, à Fort-de-France en Martinique, « un désordre de planches et de misères en équilibre à flanc de morne et prêt à basculer dans le vide. ». Il est le dernier d’une fratrie de six enfants, tous élevés par leur mère Rosalie, une femme fière de son caractère et son indépendance.

Rosalie a toujours su subvenir au besoin des siens. Elle est le poto mitan de la famille, la première femme influente sur le parcours de Jules. Rosalie semblait avoir un instinct de protection, un avis tranché sur bon nombre de choses, et portait un regard aimant envers son petit dernier à qui elle donnait les livres que certains hommes lui laissaient.

Ma mère ne lisait pas ces livres. Elle ne les ouvrait même pas. Elles les respirait comme elle le faisait des légumes et des fruits qu’elle vendait sur le marché. Les yeux fermés, elle soupesait le volume et en humait la tranche, longuement, jusqu’à ce que le parfum de l’histoire lui vienne aux narines. Alors, elle me le tendait avec un sérieux de bibliothécaire. Celui-là sent la mangue. Encore une histoire avec plus de noyau que de chair.

L’autre femme qui possède une place chère au cœur de Jules est Marie, celle qui deviendra son épouse. Jules rencontre Marie en France en 1917. Elle est alors infirmière et s’occupe des blessés de guerre. Impossible de ne pas remarquer leurs différences, « [elle] avait les yeux bleus, [il était] d’un noir absolu. » Pourtant, les deux êtres tombent rapidement amoureux. Comme nous le conte si bien Daniel Picouly, personne ne saura jamais qui des deux fait le premier pas vers l’autre, mais ensemble, ils vont fonder une petite famille et seront bénis de quatre enfants : « une tribu café au lait avec le bonheur au fond du bol ».

Elle les élevait en traçant dans l’espace des lignes invisibles qu’ils respectaient. Des enfants funambules.

Un doute subsiste pourtant. Si comme le pressent Daniel Picouly Jules n’est pas le héros de guerre que sa famille vénère, alors comment celui-ci arrive-t-il en France ? Quel est la raison qui l’emmènera à quitter la Martinique ? Comment a-t-il pu rencontrer Marie ?

Il y a aussi cet iguane, l’animal de compagnie de Jules qui aura un rôle décisif dans sa vie. Tout au long de ce roman, il est présent, silencieux, annonciateur des événements dramatiques comme des événements joyeux. Il est celui qui connaît l’avenir proche, celui qui protège et alerte. Il incarne la réserve et la douleur, une jolie métaphore qui nous accompagnera jusqu’à la fin de ce livre.

Il est immobile, l’œil fixe et partout à la fois, la crête d’épines dressée. Parfois, il donne des coups d’encolure comme s’il voulait hennir, mais aucun son ne vient. Le cri muet de l’iguane. C’est donc ça ! Une douleur qui vous tue de l’intérieur et dont on ne parvient pas à se débarrasser.

Tout dans ce roman m’a rappelée la Martinique. Daniel Picouly recrée l’univers de cette petite île de la Caraïbe si bien que j’avais l’impression d’y être par instants. Il est par exemple question de pain beurre, de confiture de coco, de jus de goyave et de lait au coco. Il est également question de calotte, et de berceuses créoles.

J’ai beaucoup aimé la tendresse avec laquelle l’auteur nous parle de ses proches, de la naissance de la relation entre Jules et Marie, de la complicité de Paulette avec son beau-père. La première partie de ce roman, dans laquelle l’auteur donne la voix à son défunt grand-père, est ma partie préférée de ce livre. Avec beaucoup d’humour et de poésie, il nous livre les pensées que ce dernier aurait pu avoir à son égard. Si Jean Jules Joseph n’est pas le héros de guerre escompté, il est assurément le héros de la famille Picouly, le monument que tous respecte et vénère.

Le rythme lent et appliqué me faisait venir au cœur une lointaine berceuse créole.

Une fiction historique qui retrace l’histoire de la Martinique au début du XXème siècle

Comme je vous le disais précédemment, Daniel Picouly nous fait découvrir ici la Martinique au début du vingtième siècle. Son grand-père étant né en 1893 et n’ayant quitté sa Martinique natale qu’en 1916, il aurait vécu quelques événements incontournables de l’histoire de cette île des Petites Antilles.

L’éruption de la Montagne Pelée en 1902

Le 8 mai 1902, l’éruption de la Montagne Pelée détruit la ville de Saint-Pierre avec une éruption volcanique sans précédent. Ce jour-là, près de 30 000 personnes meurent en seulement deux minutes.

Au moyen de la figure de style de la personnification, Daniel Picouly donne une conscience à la Montagne Pelée. Celle-ci décide donc consciemment de donner des signes avant-coureurs aux pierrotins, et se réjouit d’avance de son éruption à venir. Comme pour punir les hommes, elle aurait agi avec force pour leur montrer que la nature possède bien les clés de l’avenir.

Je ne veux pas prendre les hommes en traître. Je vais les prévenir qu’ils vont mourir. Je suis d’autant plus encline à être honnête que je sais qu’ils n’en tiendront pas compte. C’est ce que j’aime dans cette engeance : sa bêtise.

Fuyez !
Mais fuyez donc !
Non, ils restent.
Alors, je crache une cendre dure. Ils l’entendent rouler sur le sol mais ne comprennent pas que je joue aux dés avec eux.

Voyez l’eau ! Elle est boueuse, rouge, puante, fumeuse ! Qu’est-ce que vous voulez de plus pour comprendre ? Que j’inonde ? que je balaie tout ?
D’accord ! vous l’aurez voulu.

L’auteur décide de revenir sur les quelques semaines qui ont précédé cette catastrophe pour intensifier son discours. Il nous mentionne également ici le Belem, un trois-mâts à coque, navire de commerce français, qui échappe miraculeusement à l’éruption.

L’assassinat d’Antoine Siger en 1908

Antoine Siger est né à Case-Pilote en Martinique. Il s’intéresse durant de nombreuses années à la vie politique de l’île avant de devenir maire de la ville de Fort-de-France en 1907. Le mercredi 29 avril 1908, bien qu’il soit contesté par une foule de manifestants en Martinique, Antoine Siger fait une apparition publique durant laquelle il est cruellement assassiné. Il avait alors 59 ans. Ce crime est aujourd’hui encore impuni.

Dans cette fiction, Daniel Picouly nous explique les tensions qui régnaient entre les différents partis politiques en Martinique, ce qui a conduit à ce tragique événement.

Des soldats d’outre-mer pour la guerre de 1914-1918

Le service militaire des français d’outre-mer a longuement fait débat. L’abolition de l’esclavage ayant eu lieu en 1848, les habitants des anciennes colonies françaises – la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion – sont devenus dès lors des citoyens français. Mais ils ne possèdent ni les mêmes droits ni les mêmes devoirs civiques que les métropolitains. Avec l’arrivée de la première guerre mondiale, la conscription est revendiquée sur les territoires outre-mer pour faire reconnaître leur appartenance à la mère patrie, pour faire valider le fait que les hommes de ces régions sont aussi des français à part entière.

Si les politiques ont d’abord longuement hésité sur le pied d’égalité que cela représenterait pour les hommes originaires des « vieilles colonies », les lois se sont rapidement assouplies quand la guerre a pris de l’ampleur et que les dégâts humains sont devenus importants. En 1915, on sollicite alors tous les hommes en bonne santé, âgés de 19 à 46 ans. C’est de Martinique que les soldats antillais et guyanais partaient pour les ports de Bordeaux, Nantes et Saint-Nazaire : des traversées qui s’effectuaient en bateaux pour une durée de douze à treize jours complets.

Daniel Picouly nous conte la traversée en mer de ces hommes.

À propos de ce livre

Titre original Le cri muet de l'iguane
Éditeur Albin Michel
ISBN 9782226314611
Prix 21.50 €
Nombre de pages 352 pages
Date de parution 1 avril 2015
Ma note ★★★★☆
Disponible sur Amazon

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