Une fille dans la jungle de Delphine Coulin, une fiction historique sur l’immigration en France

Une fille dans la jungle de Delphine Coulin
© Grasset

Le 24 octobre 2016, l’État français procédait au démantèlement de la jungle de Calais. Cette opération visait à mettre à l’abri les migrants qui vivent dans des conditions délicates à Calais et à leur faciliter la demande d’asile. Cette ville portuaire en bordure de la Manche accueillait alors près de 10 000 réfugiés clandestins, selon Le Figaro.

Delphine Coulin décide de mettre en relief ce fait d’actualité. Plutôt que de nous donner des statistiques que les journaux et autres médias nous répètent sans que nous les entendions, cette écrivaine française avait envie de marquer les esprits en nous faisant découvrir le monde de la jungle. Ainsi, dans Une fille dans la jungle, il n’est nullement question de se rendre dans un endroit exotique, mais bel-et-bien de découvrir les conditions des migrants en Europe.

Nourris d’un même objectif, l’Angleterre

Dans ce roman, on va suivre les aventures de six jeunes âgés de 10 à 18 ans. Le lecteur est rapidement plongé au cœur de la jungle, un lieu insalubre, en cours de déforestation. Nous sommes donc pile avant le démantèlement de la zone de Calais. Hawa, Elira, Milad, Jawad, Ali et Ibrahim vivent en ce lieu depuis quelques mois déjà.

Hawa arrive d’Éthiopie après un voyage périlleux. Cette jeune fille fuit sa famille alors qu’elle n’a que 13 ans et que sa mère la promet à un homme de l’âge de son père. Elle s’envole pour le Soudan où elle sera violée et va vivre un an de misère auprès d’un « patron » peu conventionnel. Elle s’évade ensuite vers la Libye où elle sera achetée par des nigériens qui la plongeront dans le noir complet et lui affligeront des coups de fouet quotidiens, avant de se prostituer contre une place sur un bateau en direction de l’Europe à Tripoli. Elle arrive par miracle en Italie, après le naufrage de ce bateau.

Elira vient d’Albanie où elle s’est prostituée « sur un vieux matelas pourri » pour quelques sous. Elle y a fui son père, les violences qu’il lui a fait subir, des sévices dont tout le monde était courant mais personne n’a jamais agi pour la défendre. Dès lors où elle a quitté sa maison familiale, Elira se retrouve comme abandonnée, sans argent. Alors, pour survivre dans le milieu hostile qu’elle côtoie, elle vend son corps régulièrement, en espérant un jour pouvoir être libre. Elle trouve en Hawa un soutien chaleureux.

Milad et Jawad sont frères et arrivent d’Afghanistan. Leur mère a longuement hésité avant de se séparer d’eux. Mais plutôt que de les exposer à la mort (qui peut subvenir quotidiennement dans leur région d’origine), à la violence injustifiée et à l’humiliation que pourraient leur faire subir les talibans, elle décide de les faire partir ensemble, pour que l’un puisse veiller sur l’autre. Elle paie alors des passeurs et espère une vie meilleure pour ses fils. En Bulgarie, ils seront battus et jetés derrière la frontière.

Ali vient aussi d’Afghanistan. À 13 ans, il effectue plus de 10 mois de voyage dans des conditions peu enviables. Gourmand de nature, ce qu’il retient avant tout de ses excursions, ce sont les expériences culinaires que son voyage lui a permis de découvrir. Il a cependant été dépouillé en Grèce et en Macédoine de ses effets. Il passe par l’Italie avant de rejoindre la France.

Ibrahim a lui 16 ans. Originaire également d’Afghanistan, il a été enfermé en Grèce pendant deux mois dans un hôpital psychiatrique, car il n’y avait pas de place dans le centre pour mineurs pour l’accueillir – celui réservé aux adultes étant jugé trop dangereux pour lui.

Ces six individus ont traversé des milliers de kilomètres dans l’espoir de jours meilleurs. Ensemble, ils survivent. Ensemble, ils ont une chance. Leur principale ambition est d’arriver en Angleterre. De Calais, ils ne sont plus qu’à 33 kilomètres de leur rêve.

Pourquoi l’Angleterre ? Milad nous l’explique dans un monologue :

Là-bas, on les traiterait mieux. On disait qu’en Angleterre, on pouvait vivre des dizaines d’années sans avoir affaire à la police : tant qu’on ne faisait rien de mal, ils n’avaient pas le droit de vous contrôler – ce qui semblait logique, mais ce n’était le cas ni en Afghanistan, ni en Iran, ni en Turquie, ni à Calais. […]
Là-bas, ils pourraient trouver un emploi, même à temps partiel, et parfois deux ou trois emplois, parce que les lois étaient moins contraignantes et que les employeurs aimaient les migrants, là-bas, ils ne seraient pas sur leurs gardes en permanence, là-bas, il pourrait étudier la médecine, là-bas, ils pourraient vivre libres, être heureux, tomber amoureux, manger des glaces, des chewing-gums, du ketchup, là-bas, tout serait possible. Ici rien ne l’était.

Delphine Coulin dénonce ici le côté non-attractif de la France pour les migrants : rien n’est mis durablement en place pour les aider et les insérer à la vie active.

Une jungle du pauvre

Au fil des pages tournées, on se rend compte d’à quel point les conditions de ces six adolescents sont précaires. Ils ont froid, n’ont pas de quoi les réchauffer de manière correcte. Ils sont sales, car n’ont pas à leur disposition suffisamment de points d’eau. Les filles parfois évitent même ces zones dans lesquelles elles sont susceptibles de se faire agresser. Ils ont faim, n’ont pas de quoi manger tous les jours en quantité suffisante. Ils ont peur, à ne pas en dormir convenablement durant certaines périodes. Cette jungle est un lieu du « chacun pour soi ». Il faut constamment être à l’affût pour éviter les embrouilles, les vols, les viols ; et éviter la police !

Malgré tous ces éléments négatifs, çette jungle leur paraît être le meilleur pari pour arriver à se rendre en Angleterre. Quand le démantèlement mis en place par le gouvernement français entre en jeu, les six jeunes décident alors de se dissimuler, de rester « clandestinement » en ce lieu qui leur semble leur meilleure option. Car si on les emmène dans des bus, qui peut leur assurer de ce qu’il adviendra de leur avenir ? Ensemble, ils sont forts. Seuls, dispatchés dans les quatre coins de la France, ils le sentent, ils n’auront aucune chance. Alors, ils restent. Seulement, les conditions de vie dans la jungle se dégradent encore.

Cela ressemblait moins que jamais à une jungle, ou alors une jungle froide, de bois et de boue, avec des animaux crottés, et des monstres de métal au loin, sous le crachin. Pas le genre qui fait rêver, avec les perroquets et les feuilles vertes et grasses, où on transpire dans une odeur d’humus. Une jungle du pauvre. Ici, il n’y avait pas un arbre, pas une feuille, pas de chaleur. Rien n’avait de couleur. C’était gris. Ça puait la fumée et les ordures. Et aujourd’hui, c’était silencieux. Cette jungle qui avait été un chaos où des milliers de personnes vivaient, mangeaient, parlaient, se battaient, était devenue un désert, où ils étaient seuls, tous les six.

Comment faire pour s’en sortir ? Vont-ils trouver un moyen de parvenir en Angleterre ? Arriveront-ils tous à survivre ?

J’ai vraiment aimé ce livre qui m’a fait me questionner sur ce démantèlement de la jungle de Calais. Avec ces personnages fictifs, ce « fait d’actualité » devient plus vrai, plus concret. On s’interroge sur ce qui pourrait être fait pour améliorer le sort des migrants. On se demande quelle est la vie de ces personnes anonymes dont on aperçoit le visage dans les médias, si elles ont elles aussi subi des violences démesurées pour en arriver là. C’est difficile pour un pays de se tourner vers les migrants, surtout quand ceux-ci arrivent en nombre trop important. Mais alors, quel dispositif mettre en place pour leur assurer tout de même une vie correcte ?

Delphine Coulin parle de son roman

À l’occasion de la rentrée littéraire de septembre 2017, de nombreux auteurs chez Grasset ont été amenés à présenter leur livre dans de courtes vidéos. Ci-dessous, voici la présentation d’Une fille dans la jungle. C’est en découvrant ce petit film que j’ai eu l’envie de me procurer ce livre et de découvrir Hawa, la fille emblématique de cette jungle.

À propos de ce livre

Titre original Une fille dans la jungle
Auteur Delphine Coulin
Éditeur Grasset
Collection Martine Saada
ISBN 9782246814344
Prix 18 €
Nombre de pages 240 pages
Date de parution 23 août 2017
Ma note ★★★☆☆
Disponible sur Amazon

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