Qui a tué mon père de l’écrivain Édouard Louis, un pamphlet percutant

Qui a tué mon père de Édouard Louis
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Édouard Louis est un écrivain français né en 1992. Après la parution de ses deux premiers récits à caractère autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence, il revient sur le devant de la scène littéraire avec Qui a tué mon père, un troisième ouvrage relativement court publié aux éditions du Seuil au mois de mai 2018. Qui a tué mon père existe également au format poche depuis le mois de septembre 2019 aux éditions Points.

Dans cet écrit, l’auteur se questionne sur la relation complexe qu’il a toujours entretenue avec ses parents, notamment avec son père, une figure distante symbole à la fois de haine et d’amour. Édouard Louis juxtapose l’histoire de sa vie de famille à l’histoire politique de la France. Il part de son expérience individuelle pour rendre compte de l’expérience commune des Français dans la société actuelle ; Édouard Louis retrace ici un parcours à la fois singulier et pourtant semblable à celui de tant d’autres Français.

Des conflits familiaux latents… exposés

Dès les premières lignes de Qui a tué mon père, Édouard Louis présente l’image d’un homme et son fils dont la distance, malgré la proximité physique, est palpable. Il y a comme un rendez-vous manqué entre ces deux hommes pourtant unis par les liens du sang, pourtant réunis dans un même endroit.

Ils sont près l’un de l’autre mais ils ne se trouvent pas. Parfois leurs peaux se touchent, ils entrent en contact mais même là, même dans ces moments-là ils restent absents l’un de l’autre.

Édouard Louis choisit le champ lexical de l’espace pour faire entendre cette misère émotionnelle. Le contact n’a pas lieu. « Peut-être qu’il neige », écrit-il. Il y a ce froid dévorant, la figure d’un enfant qui tente de se faire entendre de son père, et pourtant cette communication coupée, rompue. L’incipit de Qui a tué mon père expose ainsi une difficile relation père-fils, une nette cassure qu’il semble impossible de réparer.

Cette relation continue d’être décrite par le biais d’une narration non linéaire, des souvenirs choisis de manière arbitraire par l’auteur. Le quotidien du jeune garçon qu’il était est rythmé par la présence, mais aussi les absences de son père, un homme dont la pensée paraît insaisissable, un être que le narrateur lui-même a encore du mal à comprendre : « Je n’ai appris à te connaître que par accident. Ou par les autres. ».

Néanmoins, à mesure que le récit se construit se dessine tout de même un portrait en relief de cette figure paternelle. Cet homme a vécu son enfance dans une famille pauvre. Le foyer dans lequel il grandit est rapidement abandonné par le père de famille, un alcoolique au caractère violent. De ses jeunes années, il s’est forgé un principe auquel il tient : « Je ne poserai jamais la main sur un de mes enfants ». Indépendamment de cette résolution ferme, cet homme est aussi décrit comme ayant « une obsession de la masculinité ». Il « [méprise] tous les signes de féminité chez un homme », et selon lui, « un homme ne [doit] jamais pleurer ». C’est ici que naissent les premières discordes entre ce père et son fils.

Ce machisme non dissimulé du père implique jour après jour pour le fils une série de comportements à avoir, une ligne de conduite à observer. Sans le savoir, l’enfant qui expérimente alors ses premières expériences sociales comme sexuelles (au sens le plus simple du terme, à savoir la découverte de la sexualité) déroge à ces règles implicites. Ses transgressions vont peu à peu l’éloigner de son père. Cet homme ne veut pas que son fils danse ni que celui-ci se comporte de manière efféminée. Il n’admet simplement pas que son fils puisse être homosexuel, il « [aurait] préféré avoir un autre fils que [lui] ».

Si ce fils n’est pas ce que son père aurait souhaité, la réciproque est également vraie : le narrateur attendait une tout autre figure paternelle.

Pendant toute mon enfance j’ai espéré ton absence.

Et pourtant, envers et contre tout, par d’autres actes aussi dérisoires qu’importants, on sent l’amour qui lie les deux hommes. Un amour compliqué, un amour imparfait.

Il me semble souvent que je t’aime.

La force de cet ouvrage ne réside pas simplement à l’exposition de ce cadre familial des plus dévastateurs. Édouard Louis ne dissocie pas l’histoire de sa famille à celle de la politique menée en France, et dès les premières pages de Qui a tué mon père, il introduit également son discours final.

Une France qui « fait ployer le dos encore plus » selon l’écrivain

Édouard Louis propose d’entrée de jeu la phrase suivante, une phrase qui met en relief les différences sociales entretenues par la politique.

Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre.

Alors que l’écrivain décrit dans quelles conditions il revoit son père dans son premier chapitre, il émet d’abord subtilement la place de la politique dans la détérioration de la santé de son géniteur. Édouard Louis constate que son père est affaibli, loin d’être l’homme qu’il a toujours connu. Ce père d’à peine cinquante ans « [appartient] à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce ».

Car selon Édouard Louis, le gouvernement français n’est pas innocent quant à la condition physique de son père. Les politiciens des dernières décennies ont tous joué un rôle dans son état de santé. Et maintenant que l’écrivain est sur la voie de la réconciliation avec son père, ce dernier ne peut profiter pleinement de ses mouvements. L’écrivain condamne : « ce qu’ils ont fait de ton corps ne te donne pas la possibilité de découvrir la personne que tu es devenu ».

Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique.

Édouard Louis cite, énumère et critique violemment le gouvernement français. Si son père est victime d’un accident de travail qui le contraint à l’immobilité, avec son dos broyé, chaque décision politique va, selon l’écrivain, tour à tour remettre en question le statut de cet homme dans la société. D’abord ses médicaments ne seront plus remboursés, ce qui le plonge dans une situation financière précaire. Puis considéré comme un « assisté » de l’État qui ne « souhaite pas travailler », il est invité à reprendre une vie professionnelle malgré sa santé désastreuse. Les entreprises sont ensuite autorisées à faire travailler plus d’heures par semaine leurs employés ; ce qui continue de fragiliser le dos de cet homme… D’humiliation en humiliation, le gouvernement français fait, selon Édouard Louis, ployer encore plus le dos à son père.
Il fait alors le parallèle suivant.

Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir.

Une conclusion acerbe

Cette plume nouvelle apporte un regard très frais sur les conditions de vie des Français d’aujourd’hui. Elle se veut tranchante par instants, révélatrice d’un mal en voie de guérison à d’autres moments. Édouard Louis a un regard encore imprégné de souffrance sur ce qu’a été son enfance et son adolescence. Il choisit d’analyser des moments brefs de son passé, comme pour expliquer encore leur impact sur sa vie d’adulte d’aujourd’hui.

Cet écrit se révèle être aussi virulent, guidé par un désir de « vengeance » de l’auteur qui souhaite faire entrer les noms de certains politiciens dans l’Histoire de France.

Je veux que ces noms deviennent aussi inoubliables qu’Adolphe Thiers, que le Richard iii de Shakespeare ou que Jack l’Éventreur. Je veux faire entrer leurs noms dans l’Histoire par vengeance.

Finalement, une certaine atmosphère alarmante règne tout au long de cet ouvrage. Le lecteur parcourt avec effroi, presque peur, la fin de Qui a tué mon père en se demandant « Mais que peut-il arriver de pire encore à ces petites gens déjà “broyées” par les décisions politiques mentionnées par l’auteur ? ».

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