Un peu de nuit en plein jour d’Erik L’Homme, une poésie sur l’obscurité de notre société

Un peu de nuit en plein jour d'Erik L'Homme
Copyright : Calmann-Lévy

Un peu de nuit en plein jour est un roman d’Erik L’Homme paru le 14 août 2019 aux éditions Calmann-Lévy lors de la rentrée littéraire automnale.

Erik L’Homme est un romancier et journaliste français né en 1967. Titulaire d’une maîtrise en histoire, il commence sa carrière d’écrivain en tant qu’auteur de littérature de jeunesse. En 2001, il publie le premier tome du Livre des étoiles chez Gallimard Jeunesse. Son premier roman Déchirer les ombres paraît aux éditions Calmann-Lévy en 2018.

Un peu de nuit en plein jour, composé tel une fable en regard avec notre société actuelle, propose un univers singulier : ici se dévoile un monde à mi-chemin entre violence et poésie, dans lequel noirceur et lumière s’opposent. Dans ce sombre Paris, Féral, un des « anciens », un des rares à se souvenir des temps lumineux passés, combat jour après jour à mains nues… jusqu’au moment où son destin croise celui de Livie.

Un monde d’obscurité

Féral, Livie et leurs contemporains évoluent dans un monde envahi par une obscurité perpétuelle. Ils ne connaissent pas le bonheur de voir s’épanouir les plantes ; il leur est impossible de profiter pleinement de la nature. Cette terre inféconde conditionne leur vie, leurs actions, leurs mœurs.

Le gris perpétuel du ciel

Erik L’Homme plonge son lecteur dans un monde insolite où l’obscurité est devenue omniprésente, mais où « la nuit reste plus sombre que le jour ». Les yeux des habitants de ce Paris méconnaissable se sont habitués à cette variation infime de lumière. Certains savent ainsi apprécier le crépuscule ininterrompu qu’offre le jour, d’autres se languissent de voir à nouveau le soleil éclairer le ciel.

Un soupirail, ouvrant sur le trottoir, laisse passer la pâle lumière de la ville, un halo vaguement orange la nuit, faiblement blanc le jour, un ni-jour ni-nuit dont il a appris – dont ils ont tous appris – à distinguer les nuances ténues.

Ce « ni-jour ni-nuit », l’auteur le mentionne à plusieurs reprises dans ce texte comme pour insister sur cette particularité du monde et ses répercussions. Il utilise le champ lexical de la pénombre pour ancrer ses propos et l’agrémente parfois de mots composés comme « presque-nuit » ou « clair-obscur » pour souligner cette ambivalence.

L’obscurité est en outre tantôt synonyme d’aveuglement, tantôt synonyme de mort. Cette absence de lumière énigmatique devient, sous la plume d’Erik L’Homme, une allégorie au désespoir ambiant des personnages.

Il ne lui reste plus que ça, Féral, l’orgasme, pour repousser dans un éblouissement l’obscurité qui approche – la sienne –, pour apercevoir les étoiles avalées par la grisaille de la nuit perpétuelle.

L’extinction de l’astre du jour a ainsi des conséquences nombreuses sur les êtres vivants de ce monde, la première étant sans doute l’appauvrissement de la flore.

Une nature en déperdition

Il faut s’imaginer ici un monde où l’obscurité à un impact direct sur la nature. Dans Un peu de nuit en plein jour, les plantes ne sont plus en mesure de pousser naturellement : « la lumière coûteuse de lampes imitant le soleil » sont requises. La flore ne peut bénéficier du « soleil disparu ». Les plantes « meurent peu à peu », laissant Paris en pleine désolation.

Contre toute attente, Féral, personnage principal de ce roman, est un tailleur de haie la journée, s’occupe de Taxus baccata. Il éprouve une certaine affection pour cette nature en déperdition. Il sait de son aïeul que cette dernière évolue de concert avec ce monde plongé dans le noir. Les temps d’aujourd’hui – et, selon toute vraisemblance, de la société actuelle – ne permettent pas aux arbres d’hier de pousser ; de même qu’aujourd’hui naissent des « arbres étranges qui n’existaient pas au temps de son grand-père » à la recherche de « maigre lumière ».

Féral tente son possible pour faire subsister cette pauvre nature. Mais cette quête de fécondité semble compromise par la « nuit perpétuelle » à laquelle s’ajoutent des effluves de soufre insolites. Un danger guette ce Paris atypique. L’auteur décrit un destin sombre pour le monde d’Un peu de nuit en plein jour : un monde où à coup sûr la flore n’existera plus ou peu si personne n’en prend grand soin.

Un territoire régi par les clans

Une certaine obscurité, au sens figuré, règne de surcroît dans cet univers. La cité est régie par des lois, elles-mêmes décidées au sein de clans. La vie en société est revenue à ses instincts primaires. D’un côté il y a les « laissés-pour-compte » qui tentent de conjurer la misère des bas-fonds ; de l’autre, il y a les tout-puissants, ceux qui sont en haut et fixent les lois. Les petites gens n’ont d’autres choix que de résister.

Ainsi la « cogne » se révèle être un moyen pour ceux qui triment de se sentir en vie, de réellement ressentir quelque chose. Le public est nombreux à assister à ce genre d’affrontement. Dans le « cercle de chair », il n’y a pas de « haine », seulement de la « fureur ». C’est « l’exaltant exutoire » écrit le romancier, utilisant le néologisme de forme « exultoir » pour accentuer son propos. Au moment de ces combats, les phrases sont heurtées, et chaque virgule montre une action, donne du rythme à la narration.

Un coup dans les côtes, Féral grimace, balance son genou en avant, rencontre la chair, frappe encore. Enfin ! Il a mal, il ressent la vie, elle irradie avec tous ses affluents, les odeurs et la lumière l’assaillent, il gagne en lucidité, en clarté, tout son être s’emballe. Il entend distinctement à présent, autour de lui, le martèlement des cœurs dans les poitrines.

Ces combats remettent en jeu l’honneur des clans, sont dictés par les mêmes codes. Seuls les grands bals du solstice accordent aux peuples des cavernes une pause. C’est l’occasion de « rappeler le soleil au cœur de la nuit la plus longue ». Ils peuvent alors oublier la « sauvagerie » quotidienne pour vivre un moment de fête, de danse, de folie.

Des personnages au destin inéluctable

Erik L’Homme crée des personnages dont le libre arbitre est remis en question. Ces êtres de papier ne peuvent pas toujours choisir ce qu’ils veulent faire, la liberté ne leur est pas accessible « parce que la Liberté en majuscule n’est permise qu’aux morts », note l’écrivain.

Des prénoms et patronymes révélateurs

Les personnages d’Un peu de nuit en plein jour portent leur nom comme des cicatrices. À ces patronymes arbitraires s’ajoute parfois un surnom qui caractérise aussi leur personnalité et leurs actions. L’écrivain ne les nomme ainsi pas de façon anodine.

Féral, être abîmé, porte un nom qui qualifie une espèce domestique animale retournée à l’état sauvage. Cette nature le caractérise dans son « trop vécu », son expérience « d’avant l’obscurité ». Il a connu un Paris autre, loin de la barbarie de ses habitants. Féral est aussi surnommé « Tueur-de-brebis », un sobriquet qui prend pleinement son sens au moment où l’intrigue s’emballe.

Livie, dont le prénom vient étymologiquement d’une illustre famille romaine, est celle qui touche profondément Féral. Son surnom « Cœur-ardent » dévoile sa fonction dans l’intrigue. D’après le dictionnaire de l’Académie française, la définition de l’adjectif « ardent » est : « Qui est en feu. Qui chauffe intensément et qui donne une sensation de brûlure. » C’est précisément cette chaleur qu’elle apporte à la vie du personnage masculin principal.

En outre existent Gueule-de-chien, seul véritable ami de Féral, le chien étant le meilleur ami de l’homme ; Louis, chef du clan, qui porte le prénom d’un roi de France ; Lucie, sa femme clairvoyante, dont le surnom est « Lucie-bonne-parole » ; Clarisse, peintre à la recherche d’aurores ; Sybille, pianiste d’une grande culture, qui porte un prénom proche du mot « sibylle » qui désignait dans les temps antiques des femmes auxquelles on attribuait la connaissance de l’avenir et le don de prophétie.

Une rencontre avec l’amour, une entrée dans le monde de la poésie

Le jour où tout commence, Féral et Livie assistent chacun au combat de l’autre. Ce n’est pas la première fois qu’ils se voient, mais la première fois qu’ils prêtent vraiment attention l’un à l’autre. Cette attirance physique évolue rapidement en affection plus profonde, malgré « l’avertissement muet » de Gueule-de-chien qui annonce déjà le caractère fatal de cette relation.

Cette histoire d’amour n’est pas censée être : il est compliqué pour des personnes de clans différents de se fréquenter. Erik L’Homme évoque ces difficultés au moyen d’une narration partiellement limitée à la troisième personne du singulier. Ainsi les pensées et points de vue de Féral et Livie sont mis en surbrillance à tour de rôle, décrivant à la fois les émotions de ces personnages tout en conservant une certaine distance entre narration et protagonistes. L’auteur donne ainsi accès au cheminement intérieur de ces « amants malchanceux ».

Livie est aussi celle qui fait entrer la poésie au cœur du quotidien de Féral. Elle lui laisse un jour un recueil de poèmes intitulé Les Songes du chamane, un ouvrage dans lequel son amant plonge de manière aléatoire. Il y a comme une quête de la beauté ici, dans un quotidien où l’obscurité est bien présente.

Une dette de sang qui scelle l’existence

Dès le début d’Un peu de nuit en plein jour, une mystérieuse correspondance est entretenue entre deux interlocuteurs anonymes. Ces deux personnes discutent de la mise à mort imminente d’une troisième personne.

— Ce meurtre me libérera de ma dette ?
— Oui.
— J’ai votre parole ?
— Tu l’as. Une vie pour une vie. Il n’y a pas de marché plus équitable.

La citation ci-dessus montre l’existence d’une dette de sang. Bien que le lecteur ne sache pas précisément de qui il est question, de nombreux indicateurs dans cette énonciation lui permettent de comprendre que cet acte avec préméditation aura une grande incidence sur l’entièreté du récit : le caractère répété de l’échange, les réflexions ouvertes de ses interlocuteurs, la date butoir fixée par le commanditaire.

« C’est la mort qui donne son poids à la vie. », écrit Erik L’Homme. C’est cette mort, sans doute inéluctable, qui donne son poids à cette lecture. Comment d’ailleurs la comprendre dans le contexte « noir » de cette fable ? Est-ce qu’il s’agit d’une histoire de clans ? Le rapport de force entre ceux des caves et les plus puissants est-il la raison de cette condamnation capitale ?

Cette dette contractée mène vers un combat inévitable. La poésie apparaît ici comme le moyen d’obtenir une certaine délivrance, un moyen pour les personnages concernés de s’émanciper de toute obligation, d’exister sans contraintes, possiblement au-delà de la mort.

Une critique vive de notre société actuelle

Au moyen de ce conte poétique, Erik L’Homme expose une critique assez vive de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Il traite ainsi de l’impuissance des petites gens face aux plus puissants (aux politiques ?), de l’influence néfaste des médias et des institutions et de l’irréversible situation dans laquelle notre civilisation s’enfonce.

Les petits contre les puissants

Ce monde « noir » dans lequel l’intrigue d’Un peu de nuit en plein jour se déroule présente une critique ouverte de notre société actuelle. Il s’agit d’une « pénombre qui [fait] suffoquer, noircir, s’étioler », un espace peu propice au bon développement de chacun. Ce monde est, par ailleurs, organisé en fonction de ses clans. Une véritable hiérarchie des pouvoirs est établie, sans doute une façon pour l’auteur de mentionner la supériorité de certains aux dépens des autres (pourtant semblables).

Nous sommes en bas de l’échelle, livrés au bon vouloir des puissants. C’est ça, la vérité.

Cette « vérité » peut être assimilée à la question politique au sein de notre société. D’une part, il y a ceux « en bas de l’échelle » qui ne décident de rien et « subissent ». D’autre part, il y a le « bon vouloir des puissants », des lois et règles instituées dans le but d’organiser la société.

Il y a aussi des « luttes de pouvoir chez les puissants » et des jeunes qui « se sont trompés de révolte ». C’est indubitablement un monde complexe, manquant d’harmonie, dans lequel vivent Féral et Livie, vivent les habitants de notre monde. Il paraît difficile dans cette configuration de trouver un équilibre parfait.

Un accès inadéquat à l’information

L’écrivain s’exprime dans son roman sur les différents moyens contemporains d’accéder à l’information, qu’il s’agisse de l’école (lieu premier de la connaissance), de la télévision (média qui fait état des événements et faits d’actualité), ou de l’opinion publique (la culture de société comme source d’information). Selon lui, ces trois ressources établies ne sont pas nécessairement garantes d’un vrai savoir, d’un réel enrichissement.

L’école, selon Féral, revient à « couper du monde [les enfants] pour leur apprendre le monde », une ineptie sans nom qui rend fou ce personnage. C’est un lieu d’enfermement d’où lui s’est échappé aussi tôt que possible, préférant d’autres chaînes (la liberté étant impossible).

La télévision est d’après ce même personnage un média auquel on ne peut se fier, un support d’information d’autant plus nuisible lorsqu’il s’adresse à des personnes naïves et/ou innocentes comme les enfants. « Il se méfie des images qui tressautent sur l’écran, des marionnettes plates qui agitent leurs doigts comme des illusionnistes, qui roulent des yeux comme des hypnotiseurs et volent aux louveteaux de précieuses heures de vie-la-vraie – cette vie dont ils sont déjà si pauvres. »

Quant à la réalité de la société, elle est telle que beaucoup croient en un monde meilleur aujourd’hui, alors qu’il est résultat des actions humaines dévastatrices selon l’auteur. Se baser sur le modèle sociétal se révèle être un moyen de se perdre. L’objet est ici élevé à la plus haute place au détriment de la nature.

La plupart des gens aujourd’hui rendent un culte aux objets, s’oublient derrière les miroirs qui ont remplacé leurs fenêtres.

Un retour en arrière impossible ?

Il semblerait ainsi, d’après Erik L’Homme, que notre société ait fait fausse route.

Clarisse sent un long frisson la parcourir et l’évidence la saisir une nouvelle fois : elle-même, et puis Sybille, et tous les autres, dans leur égoïsme et leur aveuglement, font fausse route depuis le début… Sybille est persuadée que le monde d’aujourd’hui est une chance, alors qu’il est une punition : les hommes se sont employés à le détruire en même temps qu’ils se détruisaient eux-mêmes.

L’écrivain poursuit son analyse avec une conclusion alarmante. Si l’Homme n’est pas en mesure de se remettre en question dès maintenant, le monde tel qu’il est connu aujourd’hui n’existera plus dans un futur proche. Peut-être est-ce d’ailleurs cet avenir obscur que représente l’univers d’Un peu de nuit en plein jour.

Si nous poursuivons dans cette voie, arrogants et indifférents, si nous continuons à plonger avec délice dans ce chaudron où se concoctent les désastres, c’est le monde lui-même qui finira par disparaître !

Erik L’Homme lance un appel au changement, insistant sur l’assertion suivante : « Par leur impact, les actes comptent davantage que les intentions. » Ce retour en arrière serait possible si l’Homme n’avance plus contre la nature, mais avec elle.

Dans son second roman, Erik L’Homme expose les us et coutumes de la société occidentale dans laquelle les objets ont plus de poids que la nature pourtant source d’émerveillement. Il crée un monde d’obscurité comme pour parler de la pénombre envahissant les temps modernes, positionne la poésie à une place importante car elle libérerait de ces artifices. Un peu de nuit en plein jour est ainsi une fable contemporaine à lire comme une recherche de pureté pour l’humanité, d’un peu plus d’égalité entre les différents « clans » (les différentes communautés).

Deux réflexions sur « Un peu de nuit en plein jour d’Erik L’Homme, une poésie sur l’obscurité de notre société »

  1. Merci pour cette belle chronique, c’est toujours un bonheur pour un auteur d’avoir été vraiment lu.
    Joies et Inspiration pour l’année neuve !

    1. Bonjour,
      Merci d’avoir laissé un indice de votre passage sur cette chronique. Votre roman propose une lecture atypique, avec une critique de notre société que j’ai trouvée fort intéressante.
      Très bonne année 2020 à vous.

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