Une journée dans la mort de l’Amérique de Gary Younge, une non-fiction sur la violence armée aux États-Unis

Une journée dans la mort de l'Amérique de Gary Younge
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Une journée dans la mort de l’Amérique est un ouvrage de Gary Younge paru dans la collection « En lettres d’ancre » des éditions Grasset au mois d’octobre 2017. Il est traduit en langue française par Colin Reingewirtz.

Une journée dans la mort de l’Amérique est un reportage précieux sur la violence des armes aux États-Unis. Statistiquement parlant, en moyenne sept enfants ou adolescents sont tués par balle chaque jour sur le sol américain. En 2013, l’année choisie par Gary Younge pour l’ensemble de ses recherches, 6,75 enfants et adolescents par jour ont été ainsi assassinés selon la banque d’informations CDC Wonder[1].

Pour les besoins de son essai, Gary Younge choisit une journée au hasard de cette année afin de retracer la vie des jeunes qui ont été violemment abattus. Ce document a pour but de sensibiliser à la violence armée tout en rendant hommage à la mémoire de ces disparus. Le samedi 23 novembre 2013, dix enfants et adolescents sont tués par balle sur le territoire des États-Unis. Ils sont de genre masculin, mais d’origines ethniques différentes. Parmi eux il y a sept Afro-Américains, deux Hispaniques et un Blanc.

À noter que Gary Younge annonce ceci dans son prologue : « Il ne s’agit pas d’une sélection des cas les plus sensationnels, mais du récit des décès advenus ce jour-là. » Il ne sélectionne donc pas les histoires les plus dramatiques, mais conte la triste réalité de ce qui s’est produit un jour comme un autre.

Dix familles anéanties

Jaiden, 9 ans (Grove City, Ohio) ; Kenneth, 19 ans (Indianapolis, Indiana) ; Stanley, 17 ans (Charlotte, Caroline du Nord) ; Pedro, 18 ans (San José, Californie) ; Tyler, 11 ans (Marlette, Michigan) ; Edwin, 16 ans (Houston, Texas) ; Samuel, 16 ans (Dallas, Texas) ; Tyshon, 18 ans (Chicago, Illinois) ; Gary, 18 ans (Newark, New Jersey) ; Gustin, 18 ans (Goldsboro, Caroline du Nord) sont les dix enfants et adolescents dont la vie s’arrête tragiquement.

Gary Younge va tenter pour chacun d’entre eux de rentrer en contact avec leur famille, d’en apprendre plus sur leur personnalité, leurs traits de caractère ; de conter au mieux la dernière journée qu’ils ont vécu. Ainsi certains de ces jeunes ont été victimes de tirs par accident, d’autres de la violence armée liée aux gangs et que d’autres encore ont simplement été tués parce qu’ils étaient au mauvais endroit au mauvais moment. Chacune de ces histoires, chacune pour une raison différente, est profondément poignante.

Tout au long de ces récits, l’auteur prend soin de donner le contexte social dans lequel ces jeunes vivaient. Il explique ce qu’est le second amendement de la Constitution des États-Unis. Il enseigne ce qu’est la vie d’une famille dont les revenus sont moindres, obligée de vivre dans des quartiers pauvres où les jeunes sont souvent confrontés aux histoires de gangs. Il donne matière à réfléchir sur la manière dont sont traités les délits selon les différences raciales : selon ses sources, les Afro-Américains ont six fois plus de probabilités que les Blancs d’être incarcérés aux États-Unis.

Gary Younge explique aussi qu’aucun de ces meurtres n’a reçu une couverture médiatique importante, seulement parfois une mention du nom de la personne décédée dans le journal local, et encore. C’est comme si la vie de ces jeunes importe peu pour les médias, car malheureusement, leurs meurtres apparaissent comme un fait divers banal. Un enfant a été tué dans un quartier chaud de Newark : quelle surprise… Les médias sont blasés, indifférents. Ce sont des cas trop habituels pour que cela soit noté à l’échelle nationale. L’auteur britannique déplore ce manque d’intérêt des médias car comment faire reculer cette proportion à la violence, si personne ne s’inquiète de ce sujet.

À ceux que l’on abat tous les jours dans des endroits et des circonstances variés, il manque la masse critique et la dimension tragique qui attirent les médias nationaux à la manière des tueries dans les écoles et les églises. Loin de mériter l’attention médiatique, ces coups du sort quotidiens ne sont qu’une mort tout à fait banale. C’est un bruit blanc maintenu suffisamment bas pour que le pays entier puisse poursuivre tranquillement ses occupations : c’est une confluence entre culture, politique et économie qui garantit chaque jour à plusieurs enfants américains de sortir de leur lit mais de ne jamais s’y recoucher, tandis que le reste de la nation dormira sur ses deux oreilles.

Les familles, quant à elles, tentent tant bien que mal de survivre. Elles se sentent seules et démunies, impuissantes face au manque de moyens mis en œuvre pour parfois simplement trouver et condamner la personne responsable de leurs maux. Car on remarque aussi que peu des meurtriers de ces jeunes ont été traînés en justice : aujourd’hui, il reste même des cas pour lesquels le coupable n’est pas officiellement connu. C’est, entre autres, cette injustice palpable qui détruit les familles endeuillées.

La mère de Samuel, dont le fils ne semblait avoir aucune histoire, déclare à ce sujet : « Et qui sait de qui il s’agit ? Ç’aurait pu être quelqu’un qu’il connaissait. Ç’aurait pu être quelqu’un qui habitait la porte à côté. Tu tires juste pour tirer ? Tu fais ce que tu veux ? Alors qu’est-ce que tu veux faire ? »

La mère d’Edwin, dont le fils a été tué par son amie par accident, dénonce : « Elle n’a pas été emprisonnée. Elle n’a subi aucune poursuite. J’ai appelé la police pour qu’ils m’expliquent pourquoi elle n’était pas derrière les barreaux. Elle est libre. Elle n’a même pas été réprimandée. Ils ont dit que la justice serait rendue. Qu’il y aurait une procédure. Mais ça fait plus d’un an. Quelqu’un doit être tenu responsable de ces actes. »

La terrible réalité des armes

Aujourd’hui, les statistiques ne vont pas en s’améliorant. D’après le site The Brady Campaign to Prevent Gun Violence, une organisation américaine à but non-lucratif qui milite pour le contrôle des armes à feu et contre la violence armée, chaque année, 2 737 enfants et adolescents meurent par balle soit environ 7,5 enfants et adolescents par jour. Aux États-Unis, une maison sur trois avec enfants est équipée d’armes à feu, et près d’1,7 million d’enfants vivent dans une maison avec une arme à feu déverrouillée et chargée.

Les Américains ne sont pas plus violents par nature que n’importe quel autre peuple. Si leur société est aussi mortelle, c’est parce que les armes y sont très largement disponibles.

Contrastant très fortement avec une narration fictive dans laquelle l’espoir est permis, Une journée dans la mort de l’Amérique offre une lecture pesante. Le lecteur ne peut espérer une issue positive quant à la vie qui lui est racontée, car comme annoncé en préambule, l’enfant dont il est question est mort. Gary Younge permet ici d’appréhender le quotidien des familles sur le sol américain, notamment celui des familles dont le revenu ne suffit pas à garantir la stabilité d’un foyer hors d’une zone à risque. Les sentiments d’amertume et d’impuissance des dix familles endeuillées de cet ouvrage sont palpables. Il s’agit pourtant d’une journée comme une autre… Si l’accès aux armes était mieux contrôlé, le taux de mortalité des jeunes serait-il moindre ? Quelle est la part de responsabilité du gouvernement dans ces décès précoces ?

Pour découvrir un extrait de ce livre en anglais, rendez-vous sur cet article du Guardian.

Notes    [ + ]

  1. Centers for Disease Control and Prevention Wide-ranging ONline Data for Epidemiologic Research (CDC WONDER) est une ressource publique états-unienne permettant la consultation de données relatives à la santé des résidents américains. https://wonder.cdc.gov

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