Encore de Hakan Günday, les dessous de l’immigration au Moyen-Orient

Encore de Hakan Günday
© Le Livre de Poche

Je me suis intéressée à ce livre à la minute où je me suis aperçue qu’il était question de la condition des migrants dans notre société actuelle. On est tous au courant de la présence de ces personnes clandestines, notamment dans la plupart des pays d’Europe. Mais à part des statistiques qui nous sont reportées de temps en temps dans les médias, nous intéressons-nous seulement à leur existence propre ?

Encore est un roman écrit par Hakan Günday il y a cinq ans sous le titre original Daha, qui a la même signification. Cet auteur de littérature turque propose un récit cinglant dans lequel il dénonce des vérités dérangeantes sur notre perception de l’autre et sur le quotidien des personnes qui tentent d’échapper aux conditions catastrophiques de leur pays. Cet ouvrage a été traduit en français par Jean Descat.

Gazâ « la guerre sacrée », un prénom révélateur

Encore, c’est avant tout l’histoire d’un enfant brisé qui grandira dans l’ombre de ses toutes premières transgressions. Gazâ est un jeune turc, habitant le village de Kandalı, aux abords de la mer Égée. C’est un garçon brillant, intelligent, qui ne cesse d’être félicité pour ses prédispositions scolaires. Ahad, le père de Gazâ, n’a que faire de ces résultats brillants, il a une toute autre vision de ce que doit être la vie future de son unique fils. Il est impératif que ce dernier s’initie à l’affaire familiale. Mais cet homme singulier ne possède pas un métier conventionnel : Ahad est un passeur de clandestins.

Ce travail consiste à entreposer des réfugiés dans un endroit insalubre qu’il appelle son « dépôt ». Là, ces personnes sont emprisonnées pendant plusieurs jours dans une citerne bien dissimulée sous une plaque d’égout. Elles vivent dans des conditions inhumaines : elles n’ont alors que très peu de nourriture, seulement un seau pour deux pour faire leurs besoins, et elles subissent des violences répétées. Une fois la date de départ du convoi négociée, elles sont ensuite installées dans la caisse d’un camion qui les emmène à un port ouvert sur la mer Égée. Ici, ces réfugiés pourront enfin espérer partir pour la Grèce, le lieu de tous leurs rêves. Ces migrants proviennent de nombreux pays du Moyen-Orient, d’Afghanistan, d’Arménie, d’Azerbaïdjan, d’Irak, d’Iran, du Kazakhstan, du Kirghizistan, d’Ouzbékistan, du Pakistan, de Syrie, ou de Turkménistan… Daha, « encore », c’est le seul mot que connaissent les réfugiés quand ils arrivent en Turquie, celui qui pourrait leur permettre d’avoir « encore » un peu d’eau, « encore » de quoi manger…

Ahad gagne ainsi sa vie, sans se préoccuper du bien-être des personnes qui lui sont affectées. Il est même aidé par l’élu de la ville, la corruption fait rage. Ce père de famille introduit son fils à ce business lucratif alors que le jeune homme n’est seulement âgé que de 9 ans. Tout ce que cet enfant va vivre et subir dès lors, n’est que malheur, souffrance et autres aliénations.

Suivant les indications de son père, Gazâ se transforme rapidement en quelqu’un que lui même n’arrive pas à totalement comprendre. Un jour, à cause d’une erreur bête et par souci de désinvolture quant aux ordres donnés par son père, Gazâ cause la mort de Cuma, un jeune Afghan avec lequel il s’entendait pourtant relativement bien. Celui-ci lui avait adressé une grenouille de papier, un origami que Gazâ va conserver avec lui comme rappel de sa négligence. Cet épisode ne va pourtant pas l’adoucir, bien au contraire. Gazâ s’endurcit pour devenir petit à petit une personne sans cœur. À force de détachement, on assiste à la naissance d’un tyran, un monstre, un être qui va pécher au-delà de ce qu’il aurait pensé un jour possible. Il va même jusqu’à tester les attitudes des personnes qu’il garde enfermées, comme s’il s’agissait d’expériences de laboratoire. Gazâ perd ainsi entièrement son innocence au fil des années durant lesquelles il s’occupe des réfugiés à la demande d’Ahad.

Gazâ souffre de l’absence de sa mère, se fait martyriser et abuser dès son plus jeune âge, a une relation conflictuelle avec son père, ne peut rêver d’une vie normale… Mais pour autant, on ne peut cautionner que ce soit là, la raison de ses actes. Cet enfant/adolescent va se transformer en un être ignoble, notamment vis-à-vis de personnes qui aspirent à une vie meilleure, loin des guerres de leurs pays. Le lecteur est sans cesse partagé entre son besoin de protéger cet enfant et son envie de le voir s’arrêter complètement de manigancer, de maltraiter, de s’engouffrer dans la voie du mal. Mais aucune issue ne semble possible. Alors, quand par un accident tragique et traumatisant Gazâ semble entrevoir une parcelle de liberté, on s’attend à ce que ce personnage devienne plus raisonnable. Les démons du passé ne sont pourtant jamais très loin…

Hakan Günday, dénonciateur d’un mal grandissant

Hakan Günday dénonce avec force dans ce livre une société dans laquelle personne ne prête attention à la condition des migrants. Beaucoup s’enrichissent à l’heure où des personnes fuient avec tristesse leur pays, et on s’aperçoit même que le gouvernement semble être complètement au courant des agissements sur ses terres. Tout le monde tourne les yeux, c’est un problème de société, qui ne « nous » concerne pas personnellement… Se positionne-t-on seulement à la place de l’autre, celui qui est né dans le mauvais pays, au mauvais moment ?

Et en particulier ces gens que l’on appelle les clandestins… Nous faisions tout notre possible pour qu’ils ne nous restent pas en travers du gosier. Nous avalions notre salive et nous expédions tout le contingent là où il voulait aller… Commerce d’une frontière à l’autre… D’un mur à l’autre…

Tous deux étaient en larmes. Ils n’avaient pas d’illusions, ils étaient conscients de tout ignorer de leur avenir. En ce jour où le soleil brillait si fort qu’il éclairait jusqu’à l’intérieur de notre bouche, ils faisaient leurs premiers pas dans les ténèbres.

Cet auteur de littérature turque se moque aussi ouvertement de notre utilisation d’Internet à plusieurs reprises. On a tendance à tout reporter sur les réseaux sociaux pour se sentir moins seuls. Mais qu’en est-il des vraies relations, des relations humaines ? Aujourd’hui, on préfère aller sur la toile qu’aller à la rencontre de l’autre. On ne cherche plus à communiquer, seulement se faire entendre.

Je pensai faire un pas de plus en accédant à un réseau Internet où l’on pouvait nouer des relations. Mais ce fut une totale déception. Je me rendis compte tout de suite que je m’étais fourvoyé. Je pouvais toujours délirer et aborder les sujets les plus divers avec les autres internautes, cela ne m’avançait à rien. Je compris qu’Internet n’était qu’une drogue parmi tant d’autres. C’était un peu comme lire dans les pensées de gens que je croisais dans la rue. Ce n’était pas ce dont j’avais besoin. Il y avait bien assez de voix à l’intérieur de mon propre cerveau…

Toutes les informations dont j’avais besoin se trouvaient là où les ignorants vont chercher la lumière, à savoir sur Internet.

En ce qui concerne la structure de ce texte, Hakan Günday découpe son histoire en 4 grandes parties tirées de techniques de peinture utilisées à l’heure de la Renaissance : sfumato, une technique qui rend les contours invisibles en mêlant les tons et les couleurs dans une ombre diffuse utilisée pour le passage du clair à l’obscur ; cangiante, une technique qui consiste à utiliser une autre couleur dans le traitement des ombres au lieu d’utiliser un ton plus clair ou plus foncé de la même couleur, qui crée le passage soudain à une couleur différente ; chiaroschuro, une technique qui utilise le contraste entre l’ombre et la lumière pour conférer un aspect dramatique ; unione, une technique qui ressemble au sfumato mais qui n’implique que des couleurs vivantes et brillantes.

L’auteur décompose ainsi l’histoire pour nous faire apprécier les ombres et les lumières du destin de Gazâ, comment le garçon s’assombrit dans la première partie de ce roman, comment il renaît pendant une courte période de son adolescence, puis se perd à nouveau, avant d’atteindre une lumière inespérée.

Une conclusion satisfaisante

Est-ce que je peux dire que j’ai aimé cette histoire ? Non, pas réellement. Cette lecture nous met en évidence bien des dysfonctionnements de notre société. Je pense que c’est un livre important si l’on souhaite réfléchir à la question du clandestin… Mais, à de nombreuses reprises, je dois bien l’avouer, j’ai aussi failli lâcher la lecture de ce texte. On est dans un style noir, aux côtés d’un personnage haineux, méprisant et égocentrique. Parfois, Gazâ ne comprend même pas pourquoi ces gens viennent lui « pourrir sa vie ». S’ils n’existaient pas, il pourrait faire autre chose de son temps. Selon ses propres mots, ces personnes sont folles pour vouloir faire un tel voyage, car « Il faut être fou pour pouvoir supporter tout ça. ». Gazâ est égoïste, antipathique, mais aussi, sans aucun doute, trop jeune pour avoir un regard juste sur son quotidien. En grandissant, on croit qu’il apprend de ses erreurs, que peut-être il va finalement faire mieux, et nous délivrer un quelconque message positif. Il n’en est rien. Il reste manipulateur, joueur, perturbé, complètement cassé.

Je suis malgré tout contente d’avoir pu finir ce livre. Si toute cette violence et cette arrogance de Gazâ m’a désolée, j’ai aussi apprécié la fin de cette histoire. Sans trop en dévoiler, je dirais que ce personnage va être amené à envisager ce qu’il a vécu en tant que passeur, non plus comme étant la victime (même s’il en était probablement une), mais comme étant une personne ayant été indifférente à l’histoire de ceux qui l’ont entouré. En ce sens, il progresse enfin, et c’est ce développement personnel que j’ai envie de retenir.

Il s’agit d’une lecture complexe que je pourrais recommander à toutes les personnes qui veulent se confronter aux idées d’un humain inhumain qui ne cherche pas à s’affranchir de ses fautes. C’est aussi un point de départ quant au positionnement de l’autre dans nos vies, quant à l’indifférence que l’on éprouve face aux personnes que l’on voit dans les médias, pour lesquelles on se lamente pendant 5 minutes.

À propos de ce livre

Titre Encore
Titre original Daha
Auteur Hakan Günday
Traducteur Jean Descat
Éditeur Le Livre de Poche
ISBN 9782253068839
Prix 8.10 €
Nombre de pages 480 pages
Date de parution 8 mars 2017
Première publication 23 octobre 2013
Ma note ★★☆☆☆
Disponible sur Amazon

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