Le Restaurant de l’amour retrouvé de l’écrivaine japonaise Ito Ogawa

Le Restaurant de l'amour retrouvé de Ito Ogawa
Copyright : Philippe Picquier

Ito Ogawa est une écrivaine japonaise connue pour la composition de chansons et l’écriture de livres pour enfants. Son premier roman, Le Restaurant de l’amour retrouvé, est publié en 2008 en langue originelle sous le titre Le Restaurant L’Escargot, 食堂かたつむり. Il va connaître un succès international ; il sort en français en septembre 2013 grâce à la traduction de Myriam Dartois-Ako pour les éditions Philippe Picquier.

Retrouver un sens à sa vie… en redécouvrant sa passion

Rinco, le personnage principal de cette histoire, est une jeune femme âgée de vingt-cinq ans. Après une journée de travail intense dans un restaurant, cette apprentie cuisinière rentre chez elle pour découvrir son appartement vide, « complètement vide ». Le petit ami de Rinco, l’homme avec lequel elle partageait ce logement, l’a quittée après trois ans de vie commune, emportant tout avec lui.

La télévision, la machine à laver et le frigo, jusqu’aux néons, aux rideaux et au paillasson, tout avait disparu.

Troublée par cet abandon soudain, la jeune femme décide de remettre les clés de cet appartement au propriétaire, et de se rendre dans son village d’enfance avec pour seul bagage la jarre de saumure offerte par sa grand-mère quelques années auparavant. Au cours de ce voyage impromptu, interloquée par les événements, Rinco remarque qu’elle n’a plus de voix, que sa voix est devenue « transparente ».

J’avais perdu ma voix.
Cela m’avait un peu surprise, mais pas attristée. Ça ne me manquait pas. J’avais l’impression que mon corps s’était allégé. Et comme de toute façon, je n’avais envie de parler à personne, ça tombait très bien.
Je voulais prêter l’oreille à la voix qui venait de mon cœur, celle que moi seule pouvais entendre.

« Depuis [son] départ à l’âge de quinze ans, [Rinco] n’était jamais retournée dans [son] village natal. » Cela fait presque tout autant de temps qu’elle n’a pas visité sa mère Ruriko. Elle choisit pourtant de se rendre directement chez cette dernière, non pas dans l’idée d’avoir un quelconque échange avec elle, mais dans l’espoir de pouvoir obtenir de quoi financer son nouveau départ.

J’aurais pu croire que mon départ datait d’hier, tellement rien n’avait changé. Seules les couleurs s’étaient fanées, tout avait un peu blanchi, comme un paysage dessiné aux crayons de couleurs qu’on aurait ensuite gommé.

Directement confrontée à son passé, et comme pour trouver un sens à sa vie, la jeune femme se met en tête de créer son propre restaurant. Un restaurant atypique à l’atmosphère intime. Un restaurant dont l’objectif ne serait pas juste de nourrir ses clients, mais aussi de leur apporter une certaine stabilité, une solide maturité pour affronter leurs chagrins d’amour, leurs difficultés de tous les jours. Pour ce faire, Rinco pourra compter sur Kuma, son ami de toujours.

Tout au long de cette œuvre, le lecteur assiste à la construction de ce restaurant et, surtout, à la reconstruction de la vie de Rinco. Car à mesure que la jeune femme va mener à bien son projet, elle va en apprendre plus sur elle-même, et apprendre à gérer ses émotions. Ce travail lui saura d’autant plus bénéfique que le mutisme de la jeune femme va lui permettre d’apprendre à vraiment écouter les autres. Ses plats vont venir adoucir les palais de ses clients, mais aussi, simplement adoucir leurs cœurs.

De sublimes descriptions culinaires

Ito Ogawa, par le biais de ce roman, évoque avec brio les préparations culinaires japonaises, et propose une ribambelle de menus asiatiques. L’écrivaine choisit avec poésie les mots et les expressions pour décrire ses mets. Le lecteur est embarqué dans un véritable voyage au pays du Soleil-Levant, dans un univers plein de traditions et d’authenticité.

Je m’abandonnais à de doux rêves, aussi sucrés qu’un lassi à la mangue.

La liqueur de matatabi de sept ans d’âge, un cadeau de Kuma, avait été fabriquée avec des fruits grignotés par des insectes et ramassés dans la forêt voisine. Ces fruits de la famille du kiwi sont tellement délicieux que même les insectes les mangent, dit-on. Pour obtenir une saveur plus délicate, je l’avais coupée avec du vin blanc. Élaboré par un viticulteur des environs, ce vin aux arômes frais et fruités se mariait bien avec la liqueur de matatabi à la forte personnalité. Le mélange des deux prenait une couleur d’ambre profond, comme de la poudre d’or fondue.

J’ai fait mon choix dans les légumes que j’avais à la cuisine, je les ai taillés en julienne et fait revenir dans du beurre, en commençant par ceux qui mettent le plus longtemps à cuire. Du potiron, pour l’écharpe de Satoru, d’un beau jaune moutarde vif, car elle était jolie. Des carottes aux couleurs du soleil couchant qui emplissaient le ciel de l’autre côté de la fenêtre. Et pour finir, des pommes, parce que c’est ce que m’évoquaient les mignonnes joues rouges de Momo.
Dans la cocotte, un tas d’images se superposaient, fusionnaient au fur et à mesure. On aurait dit un peintre qui choisit d’instinct ses couleurs. Je cuisinais sur le vif, en me fiant uniquement à mon intuition.

Cette narration utilise ainsi un champ lexical lié aux senteurs agrémenté de nombreuses énumérations. L’auteure joue sur les couleurs de ses plats pour recréer un imaginaire fort au sein de son lecteur, et garantir une expérience enrichissante.

Une relation mère-fille insaisissable

Au cœur de cet ouvrage, Ito Ogawa explore les relations mère-fille avec les personnages de Rinco et Ruriko. Au début de cette histoire, ces deux femmes ne se sont pas vues depuis un certain nombre d’années. Au moyen des réflexions intérieures de Rinco, le lecteur devine qu’il y a une source de contrariété profonde, bien que celle-ci ne soit pas explicitement décrite.

Si Rinco est présentée comme une victime dans un premier temps et si son infortune est réelle et ses déboires palpables, l’écrivaine opte pour rapidement renverser la vapeur : Rinco considère sérieusement l’idée de voler purement et simplement sa mère. Il y a sans doute ce côté naïf et juvénile dans ce personnage féminin, ce brin d’adolescence et de spontanéité forcément irréfléchie. Le lecteur se retrouve parfois face à une jeune fille décidée à ne jamais se remettre en question, presque ingrate avec celle qui essaie de lui tendre la main. Mais l’écrivaine choisit aussi de taire les raisons directes de ces actes.

En ce qui concerne le mystère autour de la naissance de Rinco, aussi source de tension entre les deux femmes, il y a un non-dit sans équivoque et des débuts d’explication assez déroutants voire invraisemblables d’un point de vue extérieur. Rien ne laisse supposer que Rinco connaîtra un jour le fin mot de l’histoire ; et toute cette anticipation – créée par l’auteure par une série d’interrogations dans la pensée retranscrite de Rinco – autour de cet événement est vaine pour le lecteur, qui se retrouve au pied du mur, avec un début d’histoire qui ne tient finalement pas la route.

Entre réalisme et bizarreries…

Dans Le Restaurant de l’amour retrouvé, il y a cette volonté de l’auteure de donner des éléments de morale, presque des réflexions globales sur la vie. Par le biais de son personnage principal, elle invite le lecteur à appréhender son quotidien différemment, en oubliant ce qui fait la beauté de son quotidien.

Dans la vie, nous sommes impuissants face à certaines réalités, je le sais bien. Très peu de choses dépendent de notre volonté, dans la plupart des cas, les événements nous entraînent comme le courant d’un fleuve, ils s’enchaînent sans rapport avec notre volonté sur l’immense paume de la main d’une instance supérieure.

Il y a ce qui a disparu pour toujours.
Mais qui, néanmoins, demeure éternellement.
Et puis il y a aussi, si on cherche avec ténacité, tout ce qu’on peut conquérir, toutes ces choses qui nous attendent.

À cela s’ajoutent pourtant de nombreux éléments qui viennent entacher le réalisme de ce roman. Certains événements racontés semblent complètement farfelus. Les improbables mauvaises actions de clients mal-intentionnés paraissent disproportionnées. Le vocabulaire utilisé ici est assez abject et laisse une empreinte déstabilisante sur le lecteur. En outre, quelques pages peuvent déranger les personnes sensibles à la cause animale. La portée de ces passages est sans doute symbolique, mais la justification autour de ceux-ci est moins admissible.

En définitive, ce roman offre une pluralité d’informations sur la culture japonaise. Le lecteur parcourt un univers hors du commun, à la fois enchanteur et improbable, où règnent magie et impudicité.

À propos de ce livre

Titre Le restaurant de l'amour retrouvé
Titre original 食堂かたつむり
Auteur Ito Ogawa
Traducteur Myriam Dartois-Ako
Éditeur Philippe Picquier
Collection Picquier Poche
ISBN 9782809709360
Prix 8 €
Nombre de pages 224 pages
Date de parution 6 janvier 2015
Première publication 17 janvier 2008
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