Le Restaurant de l’amour retrouvé de l’écrivaine japonaise Ito Ogawa

Le Restaurant de l'amour retrouvé de Ito Ogawa
Copyright : Philippe Picquier

M’intéressant de plus en plus à la littérature asiatique, j’ai été tentée de découvrir l’œuvre de Ito Ogawa, une écrivaine japonaise connue au pays du Soleil-Levant pour la composition de chansons et l’écriture de livres pour enfants. C’est ainsi que je découvre son premier roman Le Restaurant de l’amour retrouvé, traduit en français par Myriam Dartois-Ako pour les Éditions Philippe Picquier.

Retrouver un sens à sa vie… en redécouvrant sa passion

Rinco, le personnage principal de cette histoire, est une jeune femme âgée de vingt-cinq ans. Après une journée de travail intense dans un restaurant turc, cette apprentie cuisinière rentre chez elle pour découvrir son appartement vide, « complètement vide ». Le petit ami de Rinco, l’homme avec lequel elle partageait ce logement, l’a quittée après trois ans de vie commune, emportant tout avec lui.

La télévision, la machine à laver et le frigo, jusqu’aux néons, aux rideaux et au paillasson, tout avait disparu.

Troublée par cet abandon soudain, la jeune femme décide de remettre les clés de cet appartement au propriétaire, et de se rendre dans son village d’enfance avec pour seul bagage la jarre de saumure offerte par sa grand-mère quelques années auparavant. Au cours de ce voyage impromptu, interloquée par les événements, Rinco remarque qu’elle n’a plus de voix, que sa voix est devenue « transparente ».

J’avais perdu ma voix.
Cela m’avait un peu surprise, mais pas attristée. Ça ne me manquait pas. J’avais l’impression que mon corps s’était allégé. Et comme de toute façon, je n’avais envie de parler à personne, ça tombait très bien.
Je voulais prêter l’oreille à la voix qui venait de mon cœur, celle que moi seule pouvais entendre.

« Depuis [son] départ à l’âge de quinze ans, [Rinco] n’était jamais retournée dans [son] village natal. » Et cela fait presque tout autant de temps qu’elle n’a pas visité sa mère Ruriko, avec laquelle elle entretient une relation des plus déconcertantes.

Aujourd’hui pourtant, elle choisit de se rendre directement chez sa mère. Non pas dans l’idée d’avoir un quelconque échange avec elle, mais dans l’espoir de pouvoir obtenir de quoi financer son nouveau départ. Si la jeune femme pense pouvoir récupérer de l’argent sans être aperçue, elle va rapidement déjanter, et devoir faire face à son passé.

J’aurais pu croire que mon départ datait d’hier, tellement rien n’avait changé. Seules les couleurs s’étaient fanées, tout avait un peu blanchi, comme un paysage dessiné aux crayons de couleurs qu’on aurait ensuite gommé.

De ce bref premier entretien avec sa génitrice, Rinco comprendra bien vite qu’il n’ait aucunement question que celle-ci lui donne de l’argent, pas aussi facilement.

C’est de là que va naître chez Rinco l’envie de créer son propre restaurant. Un restaurant atypique à l’atmosphère intime. Un restaurant dont l’objectif ne serait pas juste de nourrir ses clients, mais aussi de leur apporter une certaine stabilité, une solide maturité pour affronter leurs chagrins d’amour, leurs difficultés de tous les jours. Pour ce faire, Rinco pourra compter sur Kuma, son ami de toujours.

Tout au long de ce roman, on va assister à la construction de ce restaurant, mais surtout à la reconstruction de la vie de Rinco. Car, à mesure que la jeune femme va mener à bien son projet, elle va en apprendre plus sur elle-même, et apprendre à gérer ses émotions. Ce travail lui saura d’autant plus bénéfique que le mutisme de la jeune femme va lui permettre d’apprendre à vraiment écouter les autres. Ses plats vont venir adoucir les palais de ses clients, mais aussi, simplement adoucir leurs cœurs.

De sublimes descriptions culinaires

Selon moi, le meilleur de ce roman réside en la capacité de l’écrivaine à nous évoquer les préparations culinaires, et présenter les plats typiques japonais. On y ressent tout l’amour de Ito Ogawa pour les plats qu’elle nous conte, et c’était un plaisir de voyager dans cet univers plein de traditions et d’authenticité. C’est une des particularités de la littérature japonaise que j’affectionne tout particulièrement.

Je m’abandonnais à de doux rêves, aussi sucrés qu’un lassi à la mangue.

La liqueur de matatabi de sept ans d’âge, un cadeau de Kuma, avait été fabriquée avec des fruits grignotés par des insectes et ramassés dans la forêt voisine. Ces fruits de la famille du kiwi sont tellement délicieux que même les insectes les mangent, dit-on. Pour obtenir une saveur plus délicate, je l’avais coupée avec du vin blanc. Élaboré par un viticulteur des environs, ce vin aux arômes frais et fruités se mariait bien avec la liqueur de matatabi à la forte personnalité. Le mélange des deux prenait une couleur d’ambre profond, comme de la poudre d’or fondue.

J’ai fait mon choix dans les légumes que j’avais à la cuisine, je les ai taillés en julienne et fait revenir dans du beurre, en commençant par ceux qui mettent le plus longtemps à cuire. Du potiron, pour l’écharpe de Satoru, d’un beau jaune moutarde vif, car elle était jolie. Des carottes aux couleurs du soleil couchant qui emplissaient le ciel de l’autre côté de la fenêtre. Et pour finir, des pommes, parce que c’est ce que m’évoquaient les mignonnes joues rouges de Momo.
Dans la cocotte, un tas d’images se superposaient, fusionnaient au fur et à mesure. On aurait dit un peintre qui choisit d’instinct ses couleurs. Je cuisinais sur le vif, en me fiant uniquement à mon intuition.

Pour moi qui suis assez sensible à la narration de couleurs et de senteurs, c’était une expérience très enrichissante.

Un certain manque de réalisme

Malgré ce point des plus positifs, si je dois parler de mon appréciation globale du livre, je dois dire que je suis assez déçue.

De nombreux éléments viennent entacher le réalisme de ce roman. Ce n’est probablement pas une mauvaise chose en soi, mais je n’ai pas réussi à me défaire de ces détails qui m’ont fortement dérangée à la lecture.

Ainsi, je n’ai pas su apprécier l’évolution de la relation mère/fille entre Rinco et Ruriko. La jeune femme m’a semblé injustement contrariée par sa mère. Et si dans les premières lignes de ce roman j’avais de la compassion pour elle, celle-ci s’est vite changée en énervement. Les déboires de Rinco sont réels, et son infortune n’en est que plus palpable, mais j’ai eu beaucoup de mal avec son peu de considération en ce qui concerne Ruriko, qu’elle était prête à voler purement et simplement. J’ai eu l’impression d’être en présence d’une adolescente décidée à ne jamais se remettre en question, presque ingrate avec celle qui essaie de lui tendre la main. S’il existait une profonde raison pour ce sentiment, alors j’aurais probablement souhaité lire davantage à ce sujet.

Autre élément de discorde plus important selon moi : certains événements racontés semblent complètement farfelus. Difficile pour moi de véritablement commenter cette phrase sans vous en expliquer les tenants, mais je vous dirais simplement ceci : le mystère autour de la naissance de Rinco et les improbables mauvaises actions de clients mal-intentionnés m’ont vraiment incommodée. Tous les sous-entendus abjects concernant ces deux faits spécifiques m’ont écœurée.

Enfin, toujours en essayant de rester suffisamment évasive quant au dénouement de cette histoire, je pense qu’il y a quelques pages qui feront frissonner d’horreur les personnes sensibles à la cause animale. Je crois comprendre la portée de ce passage, mais je n’arrive pas pour autant à m’ôter de l’esprit toute la justification imbuvable qui existe autour de celui-ci. Je connais d’ailleurs au moins une personne qui serait révoltée à la lecture de ces quelques paragraphes.

Ce livre plaira sans doute à toutes les personnes qui adorent lire de jolis passages culinaires, et qui ne seront pas gênés par les points susmentionnés. Mais si comme moi, vous êtes plutôt terre à terre et détestez lire des faits improbables contés comme s’ils reflétaient la réalité, alors je pense que ce livre, malgré quelques appréciables passages, n’est pas fait pour vous. Je termine tout de même cette chronique sur cette citation que j’ai trouvée juste.

Il y a ce qui a disparu pour toujours.
Mais qui, néanmoins, demeure éternellement.
Et puis il y a aussi, si on cherche avec ténacité, tout ce qu’on peut conquérir, toutes ces choses qui nous attendent.

À propos de ce livre

Titre Le restaurant de l'amour retrouvé
Titre original 食堂かたつむり
Auteur Ito Ogawa
Traducteur Myriam Dartois-Ako
Éditeur Philippe Picquier
Collection Picquier Poche
ISBN 9782809709360
Prix 8 €
Nombre de pages 224 pages
Date de parution 6 janvier 2015
Première publication 17 janvier 2008
Disponible sur Amazon

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