Paul et Virginie de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, une œuvre classique inspirante

Paul et Virginie de Jacques-Henri Bernadin de Saint-Pierre
Copyright : Gallimard

En lisant l’œuvre contemporaine Genie and Paul de Natasha Soobramanien, une écrivaine de nationalités anglaise et mauricienne dont je vous parlerai prochainement, j’ai découvert le texte classique Paul et Virginie. Le premier roman de la jeune britannique étant construit comme une allégorie à cet écrit, j’ai eu envie de me le procurer afin d’en dégager les nombreuses références.

Paul et Virginie a été écrit par Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, un écrivain et botaniste français né en 1737. Alors adolescent, Bernardin de Saint-Pierre a traversé l’Atlantique en bateau avec son oncle pour se rendre en Martinique. Puis, dans ses années plus matures, il habite plusieurs mois à la Réunion (alors appelée l’Île Bourbon), à l’Île Maurice (alors appelée l’Île de France), et en Afrique du Sud. Il s’inspire de ces lieux pour ses célèbres écrits.

La première édition de Paul et Virginie paraît en mars 1788 dans le tome 4 de la troisième édition des Études de la Nature, un ouvrage dans lequel Bernardin de Saint-Pierre tente de décrire littéralement l’harmonie, le fonctionnement et l’histoire générale de la nature.
L’une des premières versions de Paul et Virginie est accessible en libre consultation sur le site de la Bibliothèque nationale de France, car l’œuvre relève aujourd’hui du domaine public.

Paul et Virginie

Les aventures épisodiques de Paul et Virginie se déroulent à l’Île de France. Le narrateur de cette histoire se balade à l’intérieur des terres de l’île quand il aperçoit deux petites cabanes en ruine. Intrigué par ces vestiges de maisonnettes, il interroge à ce sujet un jour un homme « déjà sur l’âge » qui passait par-là. Ce dernier lui apprend alors que ces deux masures ont été habitées il y a environ vingt ans par deux familles atypiques.

Madame de la Tour arrive sur l’île avec son mari, un homme qu’elle a épousé sans le consentement de sa famille fortunée. Des suites d’une maladie, celui-ci vient à mourir, laissant la jeune femme veuve et enceinte. Dotée d’un certain courage et accompagnée de Marie son esclave, madame de la Tour prend la décision de subsister par ses propres moyens et de cultiver la terre. À la recherche de l’endroit parfait pour mettre son plan d’action à exécution, elle fait la rencontre de Marguerite.

Marguerite est une femme « vive, bonne et sensible » provenant d’une famille simple et honnête de Bretagne. Elle s’exile dans la gorge d’une montagne après être tombée enceinte d’un homme qui n’avait nulle envie de la marier ; fuyant sa faute, ses proches, son pays natal. Marguerite y vit avec son nouveau-né Paul, et son esclave Domingue. Les deux femmes, prises de compassion l’une pour l’autre, choisissent alors de vivre ensemble.

Elles partagent le bassin rocailleux en deux. C’est là que sont construites leurs deux cases, et c’est ici que vient au monde la fille de madame de la Tour Virginie. « Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle sera heureuse. Je n’ai connu le malheur qu’en m’écartant de la vertu. »
La vie poursuit alors son cours. Les deux amies filent du coton pour entretenir leurs familles. Elles élèvent Paul et Virginie comme frère et sœur. Marie est chargée des tâches ménagères ; Domingue, lui, s’occupe des cultures des deux terrains. J’ai particulièrement apprécié ici le passage dans lequel Bernardin de Saint-Pierre décrit ces plantations tropicales : on y retrouve l’amoureux de la nature qu’il était.

Il cultivait indifféremment sur les deux habitations les terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait les semences qui leur convenaient le mieux. Il semait du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux ; et au pied des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se plaisent à grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates qui y viennent très sucrées, des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent ; le long des rivières et autour des cases, des bananiers qui donnent toute l’année de longs régimes de fruits avec un bel ombrage, et enfin quelques plantes de tabac pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maîtresses.

Les années passent ainsi, dans la joie et la bonne humeur de ces deux familles. Une certaine paix règne dans ces deux foyers étrangers au monde extérieur. Paul et Virginie grandissent entourés d’amour et croient naïvement en la bonté de l’autre. Ce sont deux gamins qui apprennent le travail des terres et la douceur de l’univers champêtre dès leur plus jeune âge : ils vivent heureux, indifférents à ce qui pourrait exister « ailleurs ».

Ils ne s’inquiétaient pas de ce qui s’était passé dans des temps reculés et loin d’eux ; leur curiosité ne s’étendait pas au-delà de cette montagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur île ; et ils n’imaginaient rien d’aimable où ils n’étaient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l’activité de leurs âmes. Jamais des sciences inutiles n’avaient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d’une triste morale ne les avaient remplis d’ennui. Ils ne savaient pas qu’il ne faut pas dérober, tout chez eux étant commun ; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni menteur, n’ayant aucune vérité à dissimuler.

Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l’envie ni l’ambition ne les tourmentaient. […]
En vivant donc dans la solitude, loin d’êtres sauvages, elles étaient devenues plus humaines.

Au moment de l’adolescence, l’amitié que Virginie ressent pour Paul commence peu à peu à se transformer. La jeune femme est étonnée de ce sentiment nouveau qu’elle ne sait nommer. « Elle pense à l’amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l’eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis ; et elle soupire. »

Cependant, alors que son amour pour Paul grandit, Virginie doit s’embarquer pour la métropole. Madame de la Tour y a une grande tante fortunée en train de dépérir. Cette dernière est décidée à faire hériter Virginie de ses richesses si en contrepartie la jeune fille accepte de lui porter compagnie et d’avoir une éducation digne de ce nom. Virginie quitte donc son île natale, et de cette décision naîtra une série de malheurs…

J’ai adoré ce texte dans lequel l’auteur nous porte à réfléchir sur la capacité de chacun à faire le bien et sur les qualités humaines. Bernardin de Saint-Pierre fait un parallèle entre la richesse des cœurs et l’abondance démesurée de biens matériels. Je crois que j’ai été assez impressionnée par la facilité que j’ai eu à lire cette œuvre. Loin d’être verbeuse, elle est simple d’appréhension, possède des descriptions joliment travaillées, et plonge son lecteur dans une flore luxuriante. Je suis assez fan de ce genre de lecture que je pourrais recommander à tous. Le récit de Paul et Virginie, pourtant vieux de plus de deux siècles, possède un côté assez moderne de par son style et son discours. C’était assez surprenant et intéressant pour moi de pouvoir rapprocher cette fable à notre société actuelle.

Aussi, j’ai beaucoup apprécié cette édition proposée par Jean Ehrard, ancien professeur et spécialiste de la littérature du siècle des Lumières. Cet écrivain nous propose une chronologie de la vie de Bernardin de Saint-Pierre, ainsi que de nombreuses notes sur l’évolution du texte au fil des éditions et les définitions des termes relatifs à la faune et la flore de l’Île Maurice.

Bernardin de Saint-Pierre sur l’esclavage

Cette édition de la collection Folio classique de Gallimard nous permet d’apprécier également quelques extraits de Voyage à l’Île de France. Parmi les extraits choisis par l’éditeur, il y en a un qui a retenu mon attention : Réflexions sur l’esclavage.

La lettre XII de Bernardin de Saint-Pierre s’intitule Des Noirs. L’écrivain y raconte le sort réservé aux Noirs de l’Île de France et y expose les pratiques atroces de l’esclavage. On retrouve en cet écrit un post-scriptum très intéressant dans lequel l’auteur pose une question à ces confrères européens : « Est-ce donc à nous à être leurs bourreaux ? ».

Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l’Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l’Amérique afin d’avoir une terre pour les planter : on dépeuple l’Afrique afin d’avoir une nation pour les cultiver.

Bernardin de Saint-Pierre explique au destinataire de cette lettre l’injustice que subissent les esclaves sur les terres qu’il parcourt. Selon lui, le Code noir pourrait tout aussi bien ne pas exister tant les maîtres de ces esclaves en arrivent à des punitions exécrables. Et ces hommes noirs n’ont aucune chance de s’en sortir : « Si les malheureux voulaient se plaindre, à qui se plaindraient-ils ? leurs juges sont souvent leurs premiers tyrans. ».

L’auteur dénonce également les sophismes tenus par les personnes favorables à l’exploitation des Noirs et critique vivement certains philosophes de son époque sans les nommer. Il terminera son argumentaire de la manière suivante.

Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de courage n’aient guère parlé de l’esclavage des Noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin. Ils parlent de la Saint-Barthélémy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si ce crime n’était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de l’Europe prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer tout d’un coup des gens qui n’ont pas nos opinions qu’à faire le tourment d’une nation à qui nous devons nos délices ? Ces belles couleurs de rose et de feu dont s’habillent nos dames, le coton dont elles ouatent leurs jupes, le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner, le rouge dont elles relèvent leur blancheur, la main des malheureux Noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes !

À propos de ce livre

Titre original Paul et Virginie
Préface Jean Ehrard
Éditeur Gallimard
Collection Folio classique
ISBN 9782070316243
Prix 6 €
Nombre de pages 352 pages
Date de parution 28 mai 2004
Disponible sur Amazon

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