Love story à l’iranienne de Jane Deuxard et Deloupy, des témoignages poignants

Love story à l'irannienne de Jane Deuxard et Deloupy
© Delcourt / Mirages

Lorsque je me suis décidée à prendre cette bande dessinée, je ne connaissais pas grand chose de son contenu. J’ai justement choisi de la lire parce que je savais que j’allais découvrir un univers qui ne m’est pas familier, j’avais envie de voyager dans ce pays au destin si incertain qu’est l’Iran.

C’est ainsi que par le biais de ce joli roman graphique, j’ai pu découvrir le magnifique travail de Jane Deuxard et de Deloupy. Jane Deuxard est le pseudonyme d’un couple de journalistes indépendants. Ce sont une femme et un homme qui se rendent de façon clandestine en Iran pour enquêter sur la vie des locaux. Cet anonymat leur permet de recueillir des témoignages poignants en toute discrétion, d’éviter la censure et de se protéger du gouvernement iranien qui pourrait les arrêter, les mettre en prison ou pire encore. Ils s’allient à l’illustrateur Deloupy pour nous offrir cette bande dessinée dont la portée est inestimable.

Quand l’amour est à l’épreuve…

Love story à l’iranienne est un recueil bouleversant d’histoires vraies. Cet ouvrage nous propose des portraits de femmes et d’hommes iraniens âgés entre 20 et 30 ans. Ces personnes proviennent de tous les milieux sociaux et vivent dans différentes régions du pays, ce qui nous donne un panel assez complet du ressenti global de la jeunesse iranienne. Elles nous décrivent leur quotidien, la politique du pays telle qu’elles la perçoivent, leur incapacité à avoir une relation amoureuse au sein de cette société pleine de contradictions. Ce sont des témoignages vivants, émotionnels, saisissants.

On apprend qu’en Iran les hommes et les femmes ne peuvent pas converser librement dans les espaces publics à moins qu’ils aient un quelconque lien de parenté. Le seul endroit où les jeunes peuvent donc se rencontrer sans être surveillés est l’université. Selon Jamileh, une iranienne de 29 ans originaire de Chiraz, c’est la raison pour laquelle les jeunes se ruent vers ces structures d’enseignement. En restant à la maison, « on choisit [ton conjoint] pour toi ».

On est en présence d’une société dans laquelle le mariage arrangé est encore une pratique courante. Selon la tradition, la mère d’une femme est approchée par la future belle-famille afin de convenir d’une rencontre entre les deux jeunes. Après la première visite, si la famille de l’homme est encore intéressée, elle passe à un coup de fil à celle de la femme pour obtenir les faveurs du père quant à une éventuelle fréquentation des deux prétendants. Au bout d’un mois ou deux, on marie les deux êtres.

Il n’est pas rare non plus que malgré le fait qu’un jeune soit tombé amoureux, ses parents continuent d’exercer une certaine pression sur lui pour qu’il rencontre de potentielles futures prétendantes. Dans ces conditions, l’amour a peu de chances. L’amour fait en réalité partie de la loterie, les jeunes doivent souvent apprendre à aimer leur conjoint. Il s’agit plutôt d’une transaction financière. L’homme doit être en mesure de subvenir aux besoins de sa femme, avoir une situation professionnelle stable, une voiture et un appartement, s’il veut espérer pouvoir se marier.

Quant à ce qui est de leur droit de disposer librement de leur corps, celui-ci n’existe qu’après le mariage. La virginité apparaît comme un sujet sensible. Traditionnellement, la femme ne doit pas avoir de relations sexuelles avant le mariage. Il est même courant que les belles familles exigent un test de virginité. On apprend ici que les reconstitutions de l’hymen sont de plus en plus nombreuses, bien que cette opération ait un coût élevé.

Enfin, pour ce qui est de la liberté d’expression et le droit à l’information, la musique est bannie du domaine public en Iran, sauf si elle est religieuse. Les instruments sont interdits et la télévision n’en montre jamais. La censure est également très courante : via Internet, l’accès à des chaînes étrangères est difficile, uniquement disponible via proxy. La télévision par satellite est également interdite depuis 1994, bien qu’environ 70% des familles iraniennes possèdent une parabole.

Love story à l'iranienne de Jane Deuxard et Deloupy
Un extrait du témoignage de Gila et Mila
Copyright : Delcourt
Love story à l'iranienne de Jane Deuxard et Deloupy
Un extrait du témoignage de Gila et Mila
Copyright : Delcourt
Love story à l'iranienne de Jane Deuxard et Deloupy
Un extrait du témoignage de Gila et Mila
Copyright : Delcourt
Love story à l'iranienne de Jane Deuxard et Deloupy
Un extrait du témoignage de Gila et Mila
Copyright : Delcourt

Cette bande dessinée m’a ouvert les yeux sur les conditions des jeunes iraniens. J’ai vraiment adoré en apprendre plus sur ce régime et cette société qui représentent un véritable challenge aussi bien pour les femmes que pour les hommes. Sont abordées dans cet ouvrage les trois problématiques suivantes : Comment les jeunes se rencontrent-ils dans cette société qui ne l’autorise pas ?, Comment font-ils pour flirter, jouir de leur jeunesse et construire leur avenir ? et Comment choisissent-ils leur femme ou leur mari ?.

Certaines des personnes rencontrées par Jane Deuxard sont optimistes quant à l’évolution des mœurs, mais il y a aussi ces regards tristes qui m’ont beaucoup touchée. Je pourrais recommander cette lecture à toutes les personnes qui souhaitent avoir un regard nouveau sur des choses de notre quotidien qui semblent banales, ces libertés dont nous ne sommes pas entièrement conscients.

Love story à l'iranienne de Jane Deuxard et Deloupy
Un bonheur interdit pour les jeunes iraniens…
Copyright : Delcourt

Un petit mot sur cette enquête

Les journalistes étrangers ne sont pas les bienvenus dans ce pays du Moyen-Orient, une situation qui s’est retrouvée d’autant plus dégradée en 2009, avec les manifestations qui ont suivi la réélection à la présidence de Mahmoud Ahmadinejad. Le résultat de ce vote est lourdement contesté par les autres candidats, par nombre de pays dans le monde entier et surtout par la population iranienne, ce qui donne lieu à des violences conséquentes, notamment dans la ville de Téhéran, capitale de l’Iran.

Alors quand Jane Deuxard arrive dans ce pays, elle doit absolument se camoufler pour se noyer dans la masse. La femme adopte donc le voile, qui est obligatoire pour toutes les femmes dans tous les espaces publics du pays, ainsi que le manteau trois-quart.

Aussi, comme je le soulignais un peu plus tôt, les hommes et les femmes n’ont pas le droit de se fréquenter dans l’espace public s’ils ne sont pas mariés ou n’ont pas de liens de parenté. Le binôme d’enquêteurs se fait donc passer pour un couple marié, portant à longueur de journée des bagues aux doigts, de fausses alliances. Sans ça, ils ne pourraient pas, par exemple, louer une chambre d’hôtel ou marcher librement dans les artères de la ville.

Les patrouilles de police étant omniprésentes dans les rues iraniennes, le couple préfère toujours couper court à leurs interrogations pendant leur passage, pour ne pas soulever les doutes. Cela mettrait en danger les iraniens qui acceptent de témoigner, et pourrait aussi couper court à leur voyage. Nous sommes donc en présence d’une enquête réalisée sous haute tension.

Les conditions dans lesquelles Jane Deuxard évolue en Iran sont donc bien difficiles. Malgré tout, ce couple s’arme de courage chaque jour pour libérer la parole des iraniens. Je souhaite saluer ici leur travail et ce recueil de témoignages poignants.

À propos de ce livre

Titre original Love story à l'iranienne
Auteur Jane Deuxard
Illustrateur Deloupy
Éditeur Delcourt
Collection Mirages
ISBN 9782756069210
Prix 17.95 €
Nombre de pages 144 pages
Date de parution 13 janvier 2016
Ma note ★★★★★
Disponible sur Amazon

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