La Part du fils de Jean-Luc Coatalem, un récit de filiation touchant

La part du fils de Jean-Luc Coatelem
Copyright : Stock

La Part du fils est un ouvrage à caractère romanesque de l’écrivain français Jean-Luc Coatalem paru le 21 août 2019 aux éditions Stock. Ce dix-neuvième écrit de l’auteur est sélectionné parmi les finalistes du prix Goncourt 2019.

Jean-Luc Coatalem est un romancier, nouvelliste et journaliste, ancien rédacteur en chef de Géo, un magazine mensuel sur le voyage et la connaissance du monde. Cet écrivain, récompensé du prix Femina essai en 2017 pour son œuvre Sur les traces de Paul Gauguin parue chez Grasset, est aussi un passionné de voyages autour du monde. Il grandit à Madagascar après une enfance en Polynésie française.

Un récit de filiation

La Part du fils est un récit de filiation dans lequel l’auteur met en lumière son enquête pour savoir ce qu’est devenu son grand-père, Paol Coatalem. Ce dernier est arraché à sa famille subitement le premier jour du mois de septembre 1943, pour ne plus jamais revenir sur ses pas.

La conscience d’un héritage

Jean-Luc Coatalem connaît cette histoire familiale que trop bien. Du moins, il en connaît la souffrance, la douleur et le mutisme. Depuis toujours, la « disparition » de Paol Coatalem est un sujet tabou au sein de ses proches. Cette absence est son héritage émotionnel, un héritage symbolique, personnel, subjectif.

L’auteur se sent pourtant proche de ce grand-père qu’il n’a pas connu, le père de son père. À mesure qu’il prend de l’âge, il ressent le besoin de comprendre ce qui s’est passé. La Part du fils est la manifestation de cette nécessité, un détour essentiel de l’écrivain pour parvenir à lui-même.

Il y a ainsi une volonté de la part de Jean-Luc Coatalem de se dire soi par un substitut de l’autobiographie. La linéarité chronologique n’a pas d’importance dans ce récit. La forme du recueil est celle de l’investigation. Cette vie qui n’a plus de matérialité prend à nouveau forme de manière fictive.

À Kergat, le nom de Paol est inscrit sur la liste des victimes de la guerre dans la nef de l’église. Au cimetière, il est gravé en lettres dorées sur le caveau familial qui ne le contient pas. Dans les allées ratissées, ce cône de granit, posé au-dessus d’un vide, est notre amer.

La tension entre factuel et fictif

Il y a pourtant cette incapacité à pouvoir « tout » raconter : si Jean-Luc Coatalem parvient à reconstituer une trame générale de ce qu’a été la fin de la vie de son aïeul, nombreuses sont encore les zones d’ombre de son histoire. La frontière entre réalité et fiction est alors bien maigre. L’auteur de La Part du fils choisit de remplacer autant que possible ce qu’il ne sait pas au moyen de son imagination.

Paol était surtout ce que je ne savais pas, ce que je ne saurais jamais, n’apprendrais en aucun cas. Allant vers lui, j’avais fait au mieux un peu de chemin vers moi…

Paol Coatalem est une victime de l’Histoire, une figure destituée sans statut véritable si ce n’est qu’il est détenteur de la mention honorifique « Mort pour la France ». Ce récit, l’écrivain le dédie d’ailleurs à son père, un geste d’offrande pour restituer la mémoire de son père à lui. Jean-Luc Coatalem redonne une existence, une légitimité à son ancêtre. Il « lui [rend] […] un peu de sa vie forte et fragile ». Alors pour combler les « blancs », il invente.

Ce poids de mémoire close était devenu le mien. J’en restais meurtri, dépossédé de ma propre histoire. Qu’aurais-je pu faire sinon la remonter, l’éclaircir et la raconter ? Écrire comme un travail de deuil. Une effraction et une floraison. Une respiration entre deux apnées.

Les difficultés de la restitution

Pour rétablir la vérité, l’auteur de La Part du fils rencontre de nombreuses embûches. Une pluralité d’expressions relate ses investigations infructueuses et ses pertes de mémoire : « en vain », « sans doute », « je crois », « peut-être »…

Certaines phrases, longues, proposent des accumulations. Jean-Luc Coatalem donne un rythme heurté à la lecture dans ces paragraphes, comme pour dire l’emballement de son émotion quand il doit imaginer un passage de la vie de son grand-père.

La vérité d’un homme, ce peut être aussi sa souffrance.

La complexité de cette restitution existe aussi dans l’idée que Paol Coatalem a eu une vie banale, de personne ordinaire. Son histoire est une « histoire banale de soldat français ». Il n’y a donc pas de témoignage intact, ni de mémoire de son existence. Raconter Paol Coatalem, c’est alors sans doute déclencher des éléments de similarités dans de nombreuses familles françaises.

La « part du fils »

La « part du fils » à laquelle fait référence le titre du livre, c’est avant tout ce besoin irrépressible de savoir. C’est comprendre pour avancer, se reconstruire. C’est aussi endosser la souffrance du père, recevoir en legs une attente qui restera à jamais inassouvie.

Ce besoin de comprendre

Voilà, et puis tu sais, bien après, je crois que, enfant de déporté, tu ne fais toute ta vie qu’attendre un retour, tu ne fais qu’espérer une porte qui claque, une voix hypothétique, la sonnette, un précipité de pas, mais comme personne ne vient, que tout est vide, que le monde n’est qu’absence et brouillard, tu te résous à croire aux fantômes, aux ombres et aux intersignes dans les arbres et dans les nuages, et tu finis par transmettre ça, sans le vouloir, et c’est pour cette raison que tu es là, cet après-midi, à Kergat, sous la pluie et dans la prairie détrempée, parce que c’est ta part à toi, mon fils, et qu’il n’y a rien d’autre à faire que ça, peut-être, si c’est ta voie et ta nécessité, redire avec tes mots le naufrage, le courage et la peur de ceux qui furent les nôtres, et enfin les laisser partir, disparaître pour de bon…

En définitive, Jean-Luc Coatalem propose un récit à mi-chemin entre fiction et réalité, constitué de ses recherches et analyses, pour donner à corps à son grand-père Paol Coatalem. Il parle de cet homme qu’il n’a pas connu avec pudeur, avec une réserve émotionnelle touchante, des mots choisis en pleine mesure : il lui redonne une substance qui lui est propre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.