L’Africain de J.M.G. Le Clézio, un hommage respectueux à l’homme qu’a été son père

L'Africain de J.M.G. Le Clézio
Copyright : Mercure de France

Il y a maintenant presque quinze ans, J.M.G. Le Clézio nous proposait de découvrir un écrit à caractère autobiographique relatant son enfance, plus précisément la période durant laquelle il a vécu au Nigéria avec son frère et ses parents. J’ai eu envie de découvrir cet ouvrage dans lequel il rend hommage à cette douce époque et à son père, celui qu’il surnomme L’Africain.

Ce livre se lit rapidement car il ne possède qu’une centaine de pages et est entrecoupé, à la manière de tous les mémoires de la collection Traits et portraits de la maison d’édition Mercure de France, de jolies images provenant des archives de l’auteur.

Rencontre avec cet autre, son père

Tout être humain est le résultat d’un père et d’une mère. On peut ne pas les reconnaître, ne pas les aimer, on peut douter d’eux. Mais ils sont là, avec leur visage, leurs attitudes, leurs manières et leurs manies, leurs illusions, leurs espoirs, la forme de leurs mains et leurs doigts de pied, la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux, leur façon de parler, leurs pensées, probablement l’âge de leur mort, tout cela est passé en nous.

Ainsi démarre le préambule de ce livre. J.M.G. Le Clézio fait ici état de son héritage : comme chacun d’entre nous, il est né d’un père et d’une mère, est créé à leur image. Pour mieux comprendre ce qu’il est et d’où il vient, l’auteur choisit d’utiliser le procédé d’introspection. Il décide alors de faire un bond dans le passé, de remonter le temps. Car si cet écrivain a toujours vécu avec sa mère depuis sa naissance, ce n’est qu’à l’âge de huit ans qu’il a enfin l’occasion de connaître véritablement son père.

Ce dernier arrive en Afrique en 1928 par la Gold Coast, à Accra. Il vient alors de passer deux années entières en Guyane anglaise en tant que médecin itinérant sur les fleuves. De cette expérience, il a appris la dureté des conditions des plus démunis, et les maigres moyens des locaux quant à la question sanitaire. Il passera plus de vingt ans en Afrique « durant lesquels il a vécu en brousse […], seul médecin sur des territoires grands comme des pays entiers, où il avait la charge de la santé de milliers de gens ».

Quand J.M.G. Le Clézio rencontre son père, en 1948, cet homme lui semble usé, vieilli prématurément, « rendu amer par la solitude d’avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde ». Il y a une certaine imperméabilité de l’enfant vis-à-vis de l’homme qu’était alors son père. Comme s’il s’agissait d’un rendez-vous raté, l’écrivain narre son incompréhension des manies et des rituels qu’observe ce médecin épuisé. Cet homme qu’il n’a jamais connu est trop dur, autoritaire, taciturne, inflexible, intraitable en ce qui concerne l’hygiène ; seulement doux et généreux avec les Africains, du point de vue de l’enfant.

Il était trop différent de tous ceux que je connaissais, un étranger, et même plus que cela, presque un ennemi.

On comprend alors le choc des cultures, la brutalité de ces deux mondes (européen et africain) qui s’entrechoquent. L’adulte qu’est aujourd’hui J.M.G. Le Clézio comprend que cette rencontre aurait pu être le socle de retrouvailles fantastiques, mais il leur a manqué, à son frère et à lui, une pointe de maturité pour comprendre ces différences.

Sans doute les choses se seraient-elles passées autrement s’il n’y avait pas eu la cassure de la guerre, si mon père, au lieu d’être confronté à des enfants qui lui étaient devenus étrangers, avait appris à vivre dans la même maison qu’un bébé, s’il avait suivi ce lent parcours qui mène de la petite enfance à l’âge de raison. Ce pays d’Afrique où il avait connu le bonheur de partager l’aventure de sa vie avec une femme, à Banso, à Bamenda, ce même pays lui avait volé sa vie de famille et l’amour des siens.

Dépaysement de l’enfant occidental

À la découverte de ce « nouveau monde », l’auteur est baigné dans l’ensemble des traditions des habitants de son village.

C’est ainsi qu’il nous raconte, non sans humour, la découverte des corps pour l’enfant qu’il a été. Par ces corps impudiques, il découvre également la vérité de la vieillesse, qui jusqu’alors ne lui avait jamais apparue comme ayant de véritables conséquences sur l’être humain, la beauté physique.

En Afrique l’impudeur des corps était magnifique. Elle donnait du champ, de la profondeur, elle multipliait les sensations, elle tendait un réseau humain autour de moi.

On découvre également la faune et la flore africaine à mesure que l’auteur nous fait part de ses souvenirs. Il se rappelle de toutes les saveurs qui l’ont bercé, les préparations à base d’ignames, les limettiers, les papayers, les goyaviers, les manguiers, les confitures et les sorbets exotiques que lui préparaient les femmes du villages. Culinairement, c’est une découverte formidable, un véritable trésor que l’auteur chérissait.

En ce qui concerne, les petites bêtes, il est question de termites, de fourmis, de moustiques, d’insectes en tout genre, de margouillats et de scorpions. Pour des garçons de jeune âge comme son frère et lui, certains représentaient un jeu dont les deux ne se privaient absolument pas !

J’ai beaucoup aimé lire ce livre car on y sent l’amour de cet auteur pour sa tendre enfance. On ressent également cette envie de pouvoir renouer avec le passé, de pouvoir refaire cette rencontre avec cet homme étranger qu’était alors son père. J.M.G. Le Clézio nous invite à prendre le temps de mesurer nos souvenirs, même si ceux-ci ne sont pas parfaitement corrects, même si ceux-ci marquent pleinement notre passage à l’âge adulte.

La mémoire d’un enfant exagère les distances et les hauteurs.

À propos de ce livre

Titre original L'Africain
Auteur J.M.G. Le Clézio
Éditeur Mercure de France
Collection Traits et portraits
ISBN 9782715224704
Prix 15.50 €
Nombre de pages 112 pages
Date de parution 15 mars 2004
Mon appréciation ★★★★☆
Disponible sur Amazon

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