Le lion de Joseph Kessel, une parution littéraire qui fête ses soixante ans

Le lion de Joseph Kessel
© Gallimard

J’avais très envie de relire Le Lion de Joseph Kessel, un roman qu’il me semble avoir lu étant jeune mais dont il ne me restait que de vagues souvenirs. Je suis contente d’avoir pu m’imprégner de cette histoire une nouvelle fois. Je pense que je comprends aujourd’hui d’autant mieux la portée de ce texte, je n’en retiens probablement pas les mêmes choses.

Joseph Kessel est un aventurier, aviateur, journaliste et romancier français. Il écrit cet ouvrage suite à un voyage qu’il effectue au Kenya, on ressent cette authenticité au fur et à mesure que l’auteur nous décrit l’odyssée de son personnage principal. Ce livre fête son soixantième anniversaire ce mois-ci, il a été publié pour la première fois en avril 1958 chez Gallimard.

Des relations humaines, des relations animales

Le Lion est un exposé sur la complexité des relations entre les êtres humains. C’est un manifeste de la difficulté à se faire comprendre au sein d’une même famille et de la capacité à appréhender l’environnement qui nous entoure, parfois mieux que les personnes qui nous côtoient.

Ce roman nous décrit l’histoire folle de la relation entre Patricia, une jeune fille âgée de 10 ans et King, un lion majestueux dit le « roi de la réserve » dans laquelle vit cette enfant. Patricia est la fille de Sybil et John Bullit, l’administrateur de la réserve. Ils accueillent dans leur parc naturel un narrateur dont on ne connaît pas le prénom, un passionné de la nature et des bêtes sauvages.

Plus on avance dans la lecture de ce livre, mieux on discerne les divergences qui peuvent exister entre les différents personnages. Sybil est une mère désireuse de voir sa fille se construire un bel avenir, hors de la brousse et des savoirs de la nature, effrayée à l’idée que ce lion, qui reste sauvage, ne vienne à blesser sa jeune fille. John est un père moins exigeant qui, comme sa fille, a connu la vie de la classe alors qu’il rêvait de liberté sauvage. C’est un personnage fier de son statut, parfois imbu de sa personne. Patricia, quant à elle, nous apparaît comme une amoureuse de la nature qui désirerait à la fois jouir pleinement de son quotidien dans la jungle et rendre heureux ses parents qu’elle aime tant. Mais c’est aussi une petite fille gâtée, capricieuse, qui ne recule devant rien pour obtenir ce qu’elle veut. Le narrateur est entraîné, bien malgré lui, dans ces disputes silencieuses, alors que sa volonté première est de pouvoir observer de près les animaux de cette jungle africaine.

La relation que partage Patricia et King est au cœur de toutes les discordes. Elle est pourtant composée d’amour, de respect et de déférence. On assiste spectateur à cette terrible amitié, une aventure hors du commun qui nous donne envie de comprendre l’incompréhensible. J’ai d’ailleurs particulièrement apprécié le regard du narrateur à ce sujet, qui est souvent tout aussi spectateur que le lecteur face aux événements incroyables de cette histoire.

Un rire enfantin, haut et clair, ravi, merveilleux, sonna comme un tintement de clochettes dans le silence de la brousse. Et le rire qui lui répondit était plus merveilleux encore. Car c’était bien un rire. Du moins, je ne trouve pas dans mon esprit, ni dans mes sens, un autre mot, une autre impression pour ce grondement énorme et débonnaire, cette rauque, puissante et animale joie.
Cela ne pouvait pas être vrai. Cela tout simplement ne pouvait pas être.

Le narrateur vit aux premières loges cette complicité entre cette gamine et ce lion particulièrement imposant. Il ne peut que s’émerveiller devant une telle alchimie entre deux êtres qui n’ont a priori rien en commun. Ici, on se questionne : la nature n’est-elle pas plus simple à appréhender que le caractère humain ? Qui est le sauvage ? Qui est animal ?

L’époque colonialiste revisitée

Joseph Kessel nous parle aussi de l’époque colonialiste avec cet écrit, dans lequel parfois, les mots employés pour affirmer l’infériorité des personnes de couleur sont durs. À travers ses résumés dignes de paragraphes de presse, on apprend à quel point les différences raciales sont présentes. La vie d’un homme Noir est même moins importante que celle d’un lion.

Défense ou pas défense, nous tirons. L’un de nous a touché. Mais c’était un Noir, tué raide. Nous sommes allés prévenir le chef du village le plus proche. Un vieux Nègre. […]
Très digne. Il nous a dit : « Vous avez eu de la chance que ça n’ait pas été un lion. Votre père ne vous l’aurait pas pardonné. »

Les hommes de couleur sont des serviteurs, des chauffeurs, des sauvages. La famille de Patricia admire leur force, tout en gardant ses distances avec une certaine condescendance. Dans ce roman, les habitudes occidentales sont juxtaposées aux coutumes africaines. Ces dernières sont considérées comme s’il s’agissait d’excentricités. C’est intéressant ici de voir comment l’autre, la personne différente de soi, est jugée comme celle qui est étrange ; c’est intéressant comme la personne qui regarde cet autre ne se positionne jamais comme étant elle, bizarre aux yeux des gens qu’elle juge étranges.

Un voyage au cœur du Kenya

S’il y a un livre qui m’aura fait voyager cette année, c’est bien celui-ci. Joseph Kessel fait un magnifique travail de reportage au sein de cet ouvrage. Les descriptions des paysages du Kenya sont somptueuses, on s’y croirait. J’avais la sensation que, moi aussi, je pouvais apercevoir la douce neige du Kilimandjaro tomber au loin, et l’aube tropicale se lever et donner naissance à des jolies ombres scintillantes.

Le soleil encore doux prenait en écharpe les champs de neige qui s’étageaient au sommet du Kilimandjaro. La brise du matin jouait avec les dernières nuées. Tamisés par ce qui restait de brume, les abreuvoirs et les pâturages qui foisonnaient de mufles et de naseaux, de flancs sombres, dorés, rayés, de cornes droites, aiguës, arquées ou massives, et de trompes et de défenses, composaient une tapisserie fabuleuse suspendue à la grande montagne d’Afrique.

La Réserve était immense. Elle s’étendait sur des dizaines de lieues, brousse tantôt courte et tantôt boisée, tantôt savane et tantôt collines et pitons. Et toujours la masse colossale du Kilimandjaro, sommé de ses neiges, veillait sur les espaces brûlants et sauvages. Les bêtes étaient partout. Jamais je n’avais vu galoper autant de zèbres, courir tant d’autruches, bondir tant de gazelles et d’antilopes, ni des troupeaux de buffles aussi denses, ni de familles de girafes aussi nombreuses.

J’ai adoré lire la beauté de cette jungle kenyane.

En définitive, Le Lion est assez facile à lire et possède un dénouement tranchant. On pourrait analyser les actions qui déclenchent ce revirement de situation final comme étant la volonté de Kessel de nous montrer comment une réaction peut rapidement mener à une situation irréversible. Je crois que ce livre est intéressant dans le sens où chaque comportement semble influer de manière tragique sur les événements qui se déroulent.

À propos de ce livre

Titre original Le lion
Éditeur Gallimard
Collection Folio
ISBN 9782070368082
Prix 7.80 €
Nombre de pages 256 pages
Date de parution 7 mars 1972
Première publication 25 avril 1958
Ma note ★★★★☆
Disponible sur Amazon

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