Umami de Laia Jufresa, un roman polyphonique sur le deuil et l’absence

Umami de Laia Jufresa
Copyright : Buchet/Chastel

Umami est un roman de l’écrivaine mexicaine Laia Jufresa paru en France aux éditions Buchet/Chastel au mois de mai 2016. La traduction de cet ouvrage est proposée par Margot Nguyen Béraud.

Née en 1983, Laia Jufresa étudie avec passion le graphisme et les lettres. Elle est diplômée de La Sorbonne à Paris, et publie son premier recueil de contes El Esquinista en 2014. Laia Jufresa écrit en outre pour de nombreux journaux et magazines, pour la radio (BBC) et la télévision (Netflix). Umami, son premier roman, sort originellement en 2015 chez Literatura Random House.

Au sein de cet ouvrage, Laia Jufresa propose le récit des habitants de la Cour Cloche-en-terre (La Privada Campanario[1] en espagnol) de la ville de Mexico au Mexique. Ces personnages résident dans des maisons dont l’appellation correspond à la carte des saveurs de la langue humaine. Ces cinq maisons portent ainsi les noms « Acide », « Amère », « Salée », « Sucrée » et « Umami ». Laia Jufresa utilise cette particularité pour aborder les thèmes difficiles que sont la mort, la perte et l’absence au cours de son œuvre.

Une énonciation singulière

La construction d’Umami est originale. Laia Jufresa choisit cinq narrateurs distincts pour conter son histoire. Trois d’entre eux s’expriment à la première personne du singulier, Ana, Alfonso et Luz ; deux à la troisième du singulier, Marina et Pina, montrant une certaine prise de recul avec leurs actions de la part de l’auteure.

Bien que ces cinq narrateurs dévoilent une histoire commune globale, Laia Jufresa décide de les intégrer chacun à un moment différent de l’intrigue. Ainsi, Ana, une adolescente qui souhaite devenir agricultrice s’exprime en 2004 ; Marina, une jeune femme avec des problèmes de nutrition et une tendance à inventer des couleurs, en 2003 ; Alfonso, un anthropologue veuf, spécialiste en alimentation précolombienne, en 2002 ; Luz, la petite sœur d’Ana, en 2001 ; et Pina, l’amie d’Ana, une fille abandonnée par sa mère, en 2000.

Malgré ces cinq énonciations originales, d’immuables événements nourrissent la trame principale : Chela abandonne sa fille Pina ; Luz meurt noyée ; Noelia, l’épouse d’Alfonso, perd son combat contre le cancer ; Marina arrive à la Cour Cloche-en-terre avec l’intention d’échapper à l’autorité de ses parents ; Marina devient amie avec Linda, la mère de Luz, Olmo, Ana et Theo ; Ana décide de planter une milpa[2] dans l’arrière-cour ; Chela revient après trois ans d’absence pour mieux disparaître à nouveau… Cependant, l’ordre dans lequel sont racontés ces événements n’est pas chronologique. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas énoncés par un seul même personnage.

Laia Jufresa introduit goutte-à-goutte des éléments d’apparence superflue qui se révèlent être importants à mesure que le lecteur poursuit sa lecture. Les traits distinctifs de chaque habitant de la Cour Cloche-en-terre apparaissent et aident à nuancer les propos et émotions des uns et des autres. La perte humaine semble peser, d’une manière ou d’une autre, sur chacun des personnages. Laia Jufresa aurait pu opter pour un schéma quinaire traditionnel pour conter son histoire (état initial, complications, dynamique, résolution, état final), mais le choix de traiter chaque événement ainsi contribue à maintenir l’intérêt du lecteur. Cette structure permet en outre d’accéder au passé grâce au point de vue de Luz, une fille de cinq ans morte noyée.

Aussi, une mise en abyme existe ici : Alfonso est en train d’écrire un livre sur sa femme décédée qu’il décide d’intituler Umami comme le livre de l’auteure. Ce personnage écrit à propos de ce livre :

Tenter de dire qui était ma femme est aussi indispensable qu’impossible à expliquer, comme l’umami, ce goût imprégnant les papilles sans pour autant se laisser saisir, naviguant tranquille entre salé et sucré, tantôt comme ci, tantôt comme ça.
(Intentar decir quién era mi mujer es tan indispensable como imposible de explicar, como el umami, ese gusto que impregna las papilas gustativas sin dejarse atrapar, navegando tranquilo entra salado y dulce, unas veces así, otras asá.)

Il ajoute :

Peut-être que c’est uniquement ça l’amour. Ou l’écriture. S’efforcer de mettre quelqu’un en mots tout en sachant qu’il restera pour les autres un kaléidoscope : ses mille reflets dans l’œil d’une mouche.
(Tal vez es sólo eso el amor. O la escritura: el esfuerzo por poner a una persona en palabras a sabiendas de que nadie es para los otros más que un caleidoscopio: sus mil reflejos en el ojo de una mosca.)

Un jeu avec le langage, des jeux de mots

Laia Jufresa joue avec le langage comme pour atténuer les déclarations les plus sérieuses qui sont traitées au sein de son œuvre. Son écriture est très rythmique, ludique.

Marina, poétesse à ses heures perdues, invente des noms de couleurs : « hôpistache » (hospitache) est le vert pistache des hôpitaux (el verde pistacho de los hospitales), « blanssible » (blansible) est le blanc des possibles (el blanco de lo posible), « mauvasile » (moradicomio) est le mauve oppressant des blouses de l’hôpital (el morado opresivo de las batas de un manicomio), « ferrouge » (róxido) est le rouge de l’oxydation (el rojo de lo oxidado), « amarose » (amarosa) est la couleur de la fleur de l’amarante (la color de la flor del amaranto), « verdage » (verdaje) est la couleur du discours écologique, le vert « chantage » (el color del discurso ecológico, el “verde chantaje”), etc. L’invention de ces expressions traduit la volonté de l’artiste-peintre (dont l’activité est proche de celle de l’auteure, aussi graphiste) de décrire son quotidien, la tentative de cette jeune femme qui souffre de dépression de se connecter au monde comme elle le peut.

La petite Luz invente aussi des mots, des verbes et des expressions. Ces expérimentations verbales sont souvent dues à son inexpérience ou ses incompréhensions. Quand Luz réfléchit sur le monde qu’il l’entoure, elle exprime des choses ingénues, d’une naïveté propre à son jeune âge. Laia Jufresa utilise son personnage pour poser sur les adultes (et leurs agissements) un regard différent. Cette part d’innocence qui n’existe pas chez les adultes qui entourent Luz est perçue comme un véritable dommage pour l’enfant, probablement aussi pour l’écrivaine.

Laia Jufresa, par le biais du personnage de Noelia, déclare qu’un seul language, une seule langue, ne peut pas toujours traduire une réalité donnée. Le vocabulaire est souvent moins étoffé que ne le sont les vraies émotions. Si ce personnage-ci (si son auteure réellement) invente des mots, c’est pour décrire au mieux les événements de la vie. Pour Noelia, par exemple, la condition d’une femme sans descendance devrait bénéficier également d’un mot, la « fillitude » (hijitud).

Tous ces jeux de mots permettent au lecteur de respirer un peu, d’oublier finalement que l’œuvre dans sa globalité explore les relations humaines dans leur complexité. À noter qu’il faut souligner ici l’excellent travail de traduction de Margot Nguyen Béraud. Cette traductrice littéraire a dû faire preuve d’ingéniosité pour transmettre les sentiments décrits par l’auteure lors de ses créations linguistiques.

Une question de goûts

La Cour Cloche-en-terre, où s’installe l’intrigue d’Umami, se compose de cinq maisons : la maison Acide, la maison Amère, la maison Salée, la maison Sucrée et la maison Umami. Au début de l’ouvrage, un dessin de Laia Jufresa superpose la carte de la langue humaine à la carte de la fameuse Cour Cloche-en-terre. La disposition des maisons est la même que celle des parties de la langue qui peuvent reconnaître les goûts. L’auteure choisit avec beaucoup d’attention où vivent ses personnages.

Dans la maison Acide vivent Pina et son papa Beto. La fillette, comme son père, souffre de l’absence de Chela. Pina peut parfois se montrer intolérante et faire l’usage de paroles acerbes, virulentes envers ceux qu’elle aime. Elle a un avis bien tranché, des opinions sans appel. L’acidité est aussi une saveur aigre, mordante – comme le sont les réactions de Pina.

Dans la maison Amère vit Marina, une femme qui a des problèmes pour se nourrir. Marina est une jeune adulte qui éprouve encore de l’amertume vis-à-vis de ses parents. Le goût amer est une saveur aigre et généralement désagréable : précisément ce qu’expérimente la jeune femme quand il s’agit de manger, précisément ce qu’elle ressent quant à son enfance.

Dans la maison Salée vit la famille Walker Pérez qui se compose de Linda et Victor, deux musiciens de l’Orchestre symphonique national, et leurs enfants Theo, Ana, Olmo et Luz (jusqu’à sa mort). Linda est une personne aux émotions fortes. Quand elle est heureuse, son visage reflète ce sentiment de joie. Mais depuis la perte de sa fille, elle erre dans sa maison, les yeux enflés. Elle pleure toute la journée, une situation que vit difficilement Ana. Ses larmes sont salées, comme le nom de cette maison.

Dans la maison Sucrée est établie l’Académie de musique qui appartient à Linda et Victor. C’est le seul lieu où il n’y a tangiblement pas de tristesse dans la Cour Cloche-en-terre. C’est un antre de la douceur, un havre de repos et de paix où la douleur est absente. Le sucré est effectivement une saveur agréable.

Enfin, dans la maison Umami vivent Alfonso et Noelia (jusqu’à sa mort tragique). Alfonso, spécialiste en alimentation, est à la recherche du goût umami, des aliments et/ou plats qui mènent à cette délicieuse sensation. Umami est l’une des cinq saveurs fondamentales qui peut être décrite comme savoureuse. Umami est aussi l’un des sujets qu’abordent Noelia et Alfonso le jour de leur rencontre. Umami est la saveur que ce mari éploré évoque quand il parle de son épouse défunte.

En définitive, Laia Jufresa offre un ouvrage dont l’écriture est singulière, dont la structure est mémorable. L’écrivaine mexicaine y aborde des thèmes difficiles comme la perte, l’absence, le deuil, sans pour autant négliger l’aspect inventif de la langue. Le caractère non-chronologique et polyphonique d’Umami est intelligemment orchestré. Il confère à cette œuvre son atmosphère unique.

Notes    [ + ]

  1. Les expressions en espagnol données dans cette chronique sont celles originellement écrites par Laia Jufresa dans son roman publié dans la collection « Mapa de las lenguas » de la maison d’édition Literatura Random House, une division de Penguin Random House à Madrid. ISBN 9786073128230.
  2. Une milpa est un « système de culture écologique très répandu en Amérique centrale et en Amérique du Nord, associant principalement trois plantes sur une même parcelle : le maïs, la courge et les haricots ». Cette explication est disponible en fin de l’ouvrage des éditions Buchet/Chastel.

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