Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé, un hommage tendre à sa grand-mère

Victoire, les saveurs et les mots de Maryse Condé
Copyright : Gallimard

Toujours dans l’optique d’approfondir mes connaissances en matière de littérature antillaise, j’ai décidé de lire Maryse Condé. Je n’avais, jusqu’à récemment, jamais lu un ouvrage de cette écrivaine dans sa globalité : cela faisait donc un certain temps que j’y réfléchissais. J’avais hâte de découvrir son style littéraire jugé atypique, et hâte de m’imprégner de son œuvre si importante.

Au vu de sa large bibliographie, j’ai voulu choisir un livre avec une intrigue qui me parle, qui me touche personnellement. Alors quand j’ai découvert il y a quelques mois que Maryse Condé a eu la volonté de plonger au cœur de la vie de sa grand-mère, une femme de caractère qu’elle n’a jamais rencontrée, j’étais certaine de commencer par cette lecture. À l’image de J.M.G. Le Clézio avec son ouvrage L’Africain, Maryse Condé rend ici hommage à son ancêtre de plus belle des manières.

La vie de Victoire Élodie Quidal

Victoire Élodie Quidal, la grand-mère de Maryse Condé, naît à la Treille, une localité proche de Grand-Bourg à Marie-Galante en Guadeloupe. Sa mère, Eliette Quidal, alors âgée de quatorze ans, ne survit pas à son accouchement ; c’est donc sa grand-mère Caldonia qui s’occupe de son éducation. Victoire apprend ainsi la rigueur et reçoit également un enseignement religieux. Mais elle n’apprendra jamais à lire ni à écrire, ni à manier le français aussi bien qu’elle le souhaiterait.

Victoire possède un talent enviable pourtant, elle sait comment mélanger les saveurs de manière subtile, préparer un repas original qui égaye les papilles. C’est grâce à ce pouvoir culinaire qu’elle est engagée en tant que cuisinière au service du couple Walberg, Boniface et Anne-Marie. De la confiance de cette relation naîtront les plus belles réalisations gastronomiques de Victoire.

J’ai été beaucoup touchée par cet ouvrage. Quand j’ai commencé la lecture de ce texte, j’étais d’abord surprise de la spontanéité et de l’audace de Maryse Condé. L’écrivaine guadeloupéenne parle crûment de ses ancêtres, avec une pointe d’humour, toujours en gardant à l’esprit qu’elle en rajoute sûrement un peu, annonçant au lecteur qu’elle a comblé les trous pour lesquels aucun document ne peut attester de la véracité des faits. Je me suis posée cette question : « Est-ce que j’aurais osé parler ainsi des miens ? ». Mais c’est là sans doute que réside la beauté de ce livre. Maryse Condé a su s’éloigner suffisamment d’un point de vue affectif pour nous raconter d’une voix qui se veut parfois tranchante la réalité de sa grand-mère. Elle évoque ainsi les décisions catégoriques de cette dernière, sa vie romantique et sexuelle, son activité culinaire, les premières heures de sa maternité.

J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la description des relations mère/fille entre Victoire et Jeanne, la mère de Maryse Condé, l’unique fille de Victoire. On y sent de l’amour, on y sent de la rage, parfois de l’envie, et aussi de la honte. La famille, c’est de l’ordre du compliqué. La romancière n’aurait pas pu mieux décrire ces ressentiments. Pour donner la meilleure éducation qu’il soit à Jeanne, Victoire passe par de nombreuses humiliations, qui peu à peu vont l’éloigner de sa fille.

L’une comme l’autre semblaient inaptes à ces tendres épanchements, naturels entre une mère et sa fille unique. Pourtant une forme de communication les liait l’une à l’autre, souterraine comme un chemin secret. Du jour au lendemain, cela cessa, remplacé du moins chez Jeanne par une sourde hostilité.

Elle ne se consolait pas de la rancune de son enfant et la comprenait mal. Elle s’abîmait dans sa cuisine, ses dons atteignant alors leur perfection de fantaisie et d’inventivité, même si les Walberg, ne recevant plus, étaient les seuls à en profiter. Elle le savait, Jeanne avait honte d’elle.

On observe malgré les non-dits la reconnaissance de Jeanne pour tout ce que sa mère a fait pour elle. Dès que la jeune femme, devenue institutrice, est en mesure d’assurer un toit à Victoire, elle se hâte de lui demander de vivre avec elle. Ces deux êtres entretiennent une relation que les mots ne peuvent décrire, où l’amour semble se dissimuler sous un poids de pierre. Maryse Condé nous écrit au sujet de Jeanne, sa mère : Je n’ai jamais cessé de l’entendre s’exclamer d’un ton dont je saisissais l’ambiguïté : « Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais sans elle, je ne serais pas là où je suis aujourd’hui. ».

Enfin, il y a également une certaine poésie récitée par Maryse Condé dans ce roman. Sans cesse, elle nous fait un parallèle entre le métier de cuisinier et le métier d’écrivain. Probablement pour se rapprocher du côté artistique de sa grand-mère, l’écrivaine, à plusieurs reprises dans son texte, compare son travail créatif au poste qu’occupait son ancêtre, qui nécessitait tout autant de précision et d’innovation. Peut-être qu’elle tient son propre don de sa grand-mère.

Sans parler, tête baissée, absorbée devant son potajé tel l’écrivain devant son ordinateur. Elle ne laissait à personne le soin de hacher une cive ou de presser un citron comme si, en cuisine, aucune tâche n’était humble si on vise à la perfection du plat. Elle goûtait fréquemment, mais, une fois la composition terminée, ne touchait pas.

C’est à regret qu’elle [Victoire] confiait à Anne-Marie le secret de ses compositions culinaires afin que celle-ci les baptise et les fasse imprimer. Comme un écrivain dont l’éditeur décide du nom, de la couverture, des illustrations de l’ouvrage, c’était en partie se dessaisir sa création. Elle aurait préféré en conserver le mystère.

Comme beaucoup d’artistes et d’écrivains, Victoire se souciait peu de la reconnaissance de l’Autre. Au contraire, sa timidité lui faisait chérir l’anonymat. En cuisinant, elle ne se souciait que de répondre à son exigence intérieure.

C’était simplement un réel plaisir de lire Victoire, les saveurs et les mots. Ce texte m’a donné l’impression d’entendre une histoire familière des Antilles d’antan. Je n’ai qu’une envie, plonger à nouveau dans un texte de cette écrivaine guadeloupéenne.

La culture antillaise dans sa splendeur

Il était important que je souligne ici la place de la culture antillaise dans cet ouvrage. Tout d’abord, Victoire étant une cuisinière hors pair, on découvre par la plume de Maryse Condé une ribambelle de plats qui m’ont rappelées les îles caribéennes. Ainsi, l’écrivaine nous parle par exemple des blan manjé koko, des ouassous, des veloutés de giraumons, des douslèt, des gratins de christophines ou de bananes poto et des mangues vertes. Les compositions de Victoire m’ont systématiquement transportée aux Antilles !

Danila et Victoire volaient de la cuisine à la salle à manger, les bras chargés de boudin, de burgots, de palourdes farcies, de feuilletés de crabe, de vol-au-vent de lambis, de salade d’avocat. Sans compter les plats de résistance : bélélé, colombo, calalou, courts-bouillons de poisson et autres délices de la cuisine créole.

Le créole est également souvent utilisé ici. Quel plaisir de lire d’entendre toutes ses sonorités si chères à mes oreilles ! Maryse Condé accentue sa narration dès que possible au moyen d’expressions créoles. Lorsqu’elle nous parle d’une personne, comme pour insister sur la perception qu’aurait eu un antillais à l’égard de celle-ci, Maryse Condé la surnomme en créole de maléré, de bòbò, de vié nèg, de vayan nèg, de ti nèg, de doudou, de madanm, de ti bolòm, ou encore de ti moun an mwen.

D’autres fois, des proverbes créoles sont énoncés entièrement comme « Maché kochi. Maché kan mèm. » ou encore « La bayè ba, sé la bèf ka janbé. ». J’ai eu une pensée pour mon père quand elle donne les paroles de cette chanson antillaise : « Zanfan si ou vouè papa mò / Téré li an ba tono la / Sé pou tout gout ki dégouté / I tonbé an goj a papa »… Les paroles ne sont pas exactement les mêmes en Martinique, en tout cas les paroles d’après la mémoire de mon père, mais j’ai bien compris à quel air elle faisait référence.

Parlant du créole, Maryse Condé nous offre cette magnifique citation :

Le créole […] est notre langue maternelle, le trait d’union entre nous. Soyons-en fiers.

À propos de ce livre

Titre original Victoire, les saveurs et les mots
Auteur Maryse Condé
Éditeur Gallimard
Collection Folio
ISBN 9782070355259
Prix 7.80 €
Nombre de pages 320 pages
Date de parution 15 mai 2008
Première publication 11 mai 2006
Disponible sur Amazon

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