Le voyage d’Octavio de Miguel Bonnefoy, une fable fantastique au cœur du Venezuela

Le voyage d'Octavio de Miguel Bonnefoy
© Rivages

Après avoir lu Sucre noir, le dernier roman de Miguel Bonnefoy, j’ai eu très envie de découvrir son premier écrit Le voyage d’Octavio. Dans ce roman, l’écrivain franco-vénézuélien à la plume enchanteresse nous offre une parabole sur ce qui fait l’essence même d’une contrée : son histoire et la capacité de ses habitants à la commémorer.

J’ai beaucoup apprécié cette morale qui nous est adressée de façon originale dans un univers tout aussi haut en couleurs que celui proposé par Sucre noir.

L’histoire oubliée de la terre vénézuélienne

Miguel Bonnefoy s’inspire de l’écrivain vénézuélien Andrés Eloy Blanco pour nous conter l’histoire d’un peuple qui oublie ses racines, l’histoire d’un village où se meurt la tradition. Le poème auquel il fait référence s’intitule El Limonero del Señor, le citronnier du Seigneur. L’auteur nous propose ainsi en prologue à son roman cette légende.

En 1908, un bateau en provenance de Trinidad fait débarquer au Venezuela la peste, une maladie qui restera implémentée dans le pays pendant près de cinquante ans avant d’être éradiquée.

Dans un village aux alentours de Caracas, alors que cette infection contagieuse passe au statut d’épidémie nationale, des fidèles décident de manifester leur foi par une grande marche religieuse. Ils portent alors une statue de bois à l’effigie du Nazaréen de Saint-Paul couverte d’ornements en tous genres : orchidées, couronne d’épines, cloches et autres symboles. Afin de partager leur célébration avec tous les habitants de la contrée, ces hommes portent leur idole de maison en maison et le cortège s’accompagne de chants, de musique composée de tambours et de trompettes.

La procession arrive finalement dans une demeure bordée par un citronnier robuste, une maison habitée par un créole peu commode. Le vieil homme refuse catégoriquement l’accès à son antre et chasse les porteurs de la statue avec son fusil. Au moment où ces religieux se décident à quitter la propriété, la couronne d’épines présente sur la tête de la statue reste accrochée à l’une des branches de l’arbre fruitier. L’habitant, peu patient, tire une balle pour séparer le citronnier de la coiffure épineuse. Sous la pression, l’arbuste laisse alors tomber des centaines de citrons qui roulent jusqu’aux maisons du village.

La pulpe de ces agrumes est dès lors utilisée pour les infections, les zestes servent à la préparation des poissons, l’acidité des huiles à la purification de l’air. Dix mois de ces pratiques font reculer la peste de dix ans dans ce village. La maison du créole est rasée, et l’on élève en son lieu une « église aux murs de pierres et au parquet sali face au citronnier ».

Autour de cette église que l’on nomme Saint-Paul-du-Limon comme le village, on construit pierre après pierre les bâtiments qui régissent la communauté : la prison, le cimetière, le moulin, les fermes… Des hommes arrivent de toute part et viennent habiter cette commune qui grandit à mesure que sa notoriété prend de l’ampleur. La flore est adulée, la terre est consciencieusement travaillée, les cultures agricoles sont fructueuses. « C’était une époque simple et créative. »

Mais rien ne dure jamais. Tôle après tôle, la colline est envahie d’hommes fuyant la ville. C’est l’heure de la construction des bidonvilles vénézuéliens. Les politiques se disputent le pouvoir, le marché noir fait rage. Il y a une certaine croissance de la violence : « Beaucoup se [retrouvent] aujourd’hui dans la contrebande souvent par crainte d’être exclus, ou parce qu’il [est] plus dangereux parfois de ne pas y entrer. ». La population se sent dépassée, malheureuse. Les pauvres prient et récitent « leur rosaire en noyaux d’olive » dans l’attente de jours meilleurs.

Puis, « un jour, la statue du Nazaréen [disparaît] sans que personne ne paraisse s’en apercevoir. » À l’évaporation de cette dernière, l’église est délaissée. Le citronnier est abattu sans l’ombre de remords. Personne ne se souvient plus de l’histoire de la ville : « il ne resta qu’une forte odeur de citron et une église dressée au milieu des cyprès, comme un mât solitaire et triste, debout sur une terre sans ancêtres ».

Par cette jolie introduction, Miguel Bonnefoy nous emmène sur les traces d’un peuple qui ne connaît pas son histoire, qui néglige son héritage.

Le point de départ de la culture, l’apprentissage des lettres

Octavio naît et vit sur cette même terre ignorant complètement l’origine culturelle de son village. Il est à l’image même de ceux dont nous parle l’auteur dans son prologue. Qui plus est, cet homme ne sait ni lire, ni écrire. Et loin d’essayer de remédier à cette situation, il garde cette incapacité au fond de lui, tel un terrible secret, et trouve jour après jour des stratagèmes pour garder son défaut sous silence.

Devant les autres, il ne se taisait que pour sentir le silence le protéger à la façon d’une carapace, comme d’autres ne parlaient que pour sentir sur leur langue l’impatience de leurs propos. Étranger à la beauté des phrases, la discrétion était sa demeure.

Alors que Don Octavio se retrouve dans une de ces situations difficiles pour lui, bientôt contraint de confesser sa plus grande honte, il rencontre Venezuela. Cette femme va lui porter secours de manière complètement désintéressée, et bientôt, les deux amis se retrouvent épris l’un pour l’autre.

Venezuela est la personne qui saura comprendre les lacunes d’Octavio. De son côté, lui sera le premier homme à vraiment écouter ce qu’elle a à dire. Aux côtés de cette femme, l’illettré devient savant, peut apprendre sans crainte d’être moqué. Il prend rapidement goût à cette connaissance nouvelle qui s’offre à lui. La lecture et l’écriture lui procurent un certain pouvoir qu’il ne pouvait soupçonner. Et si tout semblait les opposer, peu à peu, Venezuela et Octavio trouvent en l’autre une certaine résonance à leurs attentes.

Tout les opposait. Et pourtant, sans le comprendre, elle déchiffrait peut-être à ses côtés un alphabet qu’elle ignorait, une promesse primordiale, comme sur la pierre, là où rien ne précède et où, cependant, tout semble commencer.

Mais Venezuela ne connaît rien des activités frauduleuses de son amant. Car, en parallèle, Octavio est aussi membre de la confrérie des brigands, une organisation de malfaiteurs qui se réunit au sein de l’église abandonnée de Saint-Paul-du-Limon. Il continue d’officier pour ses amis, même s’il ne trouve pas un intérêt particulier à leurs agissements. Il a toujours travaillé avec ces cambrioleurs qu’il semble connaître depuis toujours, bien qu’il n’ait jamais participé à leurs vols.

Un beau jour, Octavio commet une grossière erreur qui va le contraindre à quitter Venezuela, à fuir sa vie actuelle, à abandonner son bidonville. Il envisage alors d’aller à la rencontre de cette terre qu’il a souvent négligée, et de comprendre ce qui fait réellement sa qualité.

Une épopée fantastique pour restituer l’empreinte culturelle d’un peuple

Octavio se lance sans le savoir à la recherche de l’histoire véritable de son peuple. L’homme va parcourir de nombreux kilomètres et va apprendre à aimer cette terre qui sait offrir des trésors quand on lui porte un peu d’attention. Ce personnage va vivre une ribambelle d’événements magiques, chacun révélateur d’un certain trait de la culture vénézuélienne. Ainsi Miguel Bonnefoy, par cette épopée fantastique, nous emmène à la renaissance de son peuple.

Lorsque Octavio retourne enfin à Saint-Paul-du-Limon, il se sent capable de servir sa communauté. Et c’est alors que réapparaît mystérieusement la statue du Nazaréen de Saint-Paul, une statue symbole de la culture retrouvée, de ce village à nouveau réuni et heureux, possédant de vraies valeurs.

On ne fêtait pas une victoire, on ne consacrait pas un roi. On célébrait aujourd’hui la naissance d’une ville, une histoire qui ne figure pas dans les livres, qui se dresse sur la tradition, et dont les invisibles interprètes méritent d’être honorés.

J’ai beaucoup aimé lire ce roman, même si j’ai été surprise d’y découvrir une part de réalisme magique. J’ai d’ailleurs relu certains passages pour tenter de mieux en dégager l’allégorie. Je crois que Miguel Bonnefoy, en appelant ce village vénézuélien Saint-Paul-du-Limon, voulait accentuer notre regard sur cette statue du Nazaréen, Saint-Paul, comme étant l’essence même de cette terre ; le limon désignant à la fois le citron symbolique, cette culture aux propriétés bienfaisantes et la roche détritique constituant des sols légers et fertiles.
Vous adorerez ce livre si vous aimez vous confronter à une part de fantastique et de magie dans vos lectures. En revanche, si vous êtes plutôt terre à terre, je pense que ce livre sera beaucoup plus difficile pour vous car son texte est criblé de messages cachés.

Selon moi, Le voyage d’Octavio est une lecture curieuse mais très intéressante. Son auteur a un style d’écriture très poétique dans lequel on ressent tout son amour pour son pays d’origine, le Venezuela. Comme dans Sucre noir, j’ai adoré lire les quelques passages où il est question de la flore tropicale et des coutumes sud-américaines, provenant de la terre que l’auteur porte dans son cœur. Ça m’a beaucoup rappelé la Martinique, cette île que je porte dans le mien.

Lorsque je passe une mauvaise nuit, je bois un thé de plantain, en m’assurant que les feuilles ne soient pas brunies. Après déjeuner, je me prépare un sirop d’agave, et s’il fait très chaud, un demi-verre de citronnade. Parfois, avant le soir, je me rince les yeux avec un peu d’eau de rose, ou avec de la sève de dragonnier, et si vraiment les douleurs m’empêchent de me reposer, je frotte mes tempes avec une huile de pépins de raisin.

À propos de ce livre

Titre original Le voyage d'Octavio
Auteur Miguel Bonnefoy
Éditeur Rivages
ISBN 9782743629410
Prix 15 €
Nombre de pages 128 pages
Date de parution 7 janvier 2015
Ma note ★★★★☆
Disponible sur Amazon

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