Sucre noir de Miguel Bonnefoy, à la recherche du véritable trésor

Sucre noir de Miguel Bonnefoy
© Rivages

Miguel Bonnefoy est un auteur franco-vénézuélien dont j’avais très envie de découvrir la plume. Il est l’auteur du roman Le Voyage d’Octavio, un livre qui a remporté de nombreuses distinctions telles que le Prix de la Vocation et le Prix des cinq continents de la francophonie "mention spéciale" ; et a été nominé au Prix Goncourt du premier roman. J’ai finalement décidé de lire Sucre noir, un roman paru aux éditions Rivages en août 2017.

S’il y a un détail de ce livre qui m’a profondément touchée, c’est la capacité de son auteur à nous décrire admirablement les odeurs, les ambiances et les émotions de son histoire. J’ai été particulièrement sensible à toutes ces descriptions et à la pertinence du message délivré par ce roman.

Une légende de pirates

Sucre noir démarre par la légende du pirate Henry Morgan. Le capitaine Henry Morgan et son équipage ont navigué toutes les mers. Ils ont affronté de terribles tempêtes, ont combattu de bien nombreux adversaires, ont festoyé à de nombreuses occasions à bord de leur navire. Mais la fête est bel et bien terminée quand leur bateau fait naufrage et se retrouve « planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt ». Quel endroit plus poétique que de s’enfoncer poupe la première dans un manguier de plusieurs mètres !

Parfois, une brise passait, chargée d’un parfum d’amandes sèches et l’on sentait craquer tout le corps du navire, depuis la hune jusqu’à la cale, comme un vieux trésor qu’on enterre.

Les semaines passent sans que personne ne trouve une solution pour déloger le navire du sommet de son arbre fruitier. Les conditions de vie des marins se dégradent sensiblement jour après jour, et les esprits s’échauffent peu à peu alors que la nourriture commence à se faire rare. L’équipage survit difficilement à bord de son navire.

Quand la pénurie de provisions est clairement identifiée, « l’équipage décide d’envoyer un canot à terre afin d’explorer les alentours ». Une fois à terre, les personnes réquisitionnées pour cette épopée sauvage se rendent alors véritablement compte de l’emprise de la nature sur le bateau.

Toute sorte de fleurs tropicales passaient à travers les écoutilles. Une verdure épaisse avait envahi les poutres. Des feuillages entouraient les armoires en citronnier et des meubles lourds, verts de fougères, craquaient vaguement dans l’ombre.

Mais Henry Morgan n’a aucune envie de quitter son navire. Personne, hormis son second, ne soupçonne à ce moment qu’un trésor « [dort] en silence, sous les planches terreuses », que celui-ci est la véritable raison pour laquelle Henry Morgan ne peut décemment s’imaginer abandonner ce bateau, ses richesses.

Après moult rebondissements – la dégradation des relations entre les membres de l’équipage, l’arrivée d’une tempête fracassante, la famine omniprésente dans laquelle se retrouvent ces hommes – le navire est dans un état assez catastrophique. Comble de leurs malheurs, un autre orage pointe son nez à l’horizon. Un marin avertit alors Henry Morgan que « la quille vient de casser », que « l’étrave est éventrée, la carène fendue », que « le navire s’effrite comme un morceau de sucre ». Se priver du poids du trésor permettrait d’alléger la charge de la frégate… Mais pour ce capitaine plein d’audace, hors de question de balancer son or, plutôt mourir.

La mort doit bien avoir un prix.

Comme pressenti, le bateau s’enfonce peu de temps après dans les abîmes profondes, entraînant avec lui ses derniers habitants. Et c’est ainsi qu’un trésor composé de pierres précieuses se retrouve enfoui dans les profondeurs la nature luxuriante caribéenne.

À la recherche du véritable trésor

Dans cette même contrée, près de trois siècles plus tard, s’est installé tout un village. Chacun y réside de la manière la plus simple, proche de la nature, d’une vie dénuée de superflu et de convoitise.

C’est ici que vit la famille Otero, à l’orée de la forêt. Le père, Ezequiel Otero, est un homme de confiance, content de sa condition de fermier qu’il considère être un honnête labeur qu’a aussi exercé son père. Son épouse, Candelaria de Otero, s’applique à l’entretien de la maison et la création de petits plats goûteux pour toute la famille. Leur fille, Serena, a la main verte, une certaine aisance avec la pratique de la botanique, mais rêve d’amour, à l’image des jeunes filles de son âge.

Le destin de cette famille sera perturbé par l’arrivée de Severo Bracamonte dans leur plantation de cannes à sucre. Ce jeune homme d’une vingtaine d’années a toujours entendu parler de la légende de Henry Morgan. Selon ses recherches, il en est sûr, le trésor perdu de ce capitaine malheureux se trouve ici, à proximité de la ferme des Otero. Contre toute attente, Ezequiel accepte que l’homme demeure dans sa bâtisse le temps de ses recherches, et en échange Severo lui promet de partager avec lui ses trouvailles.

L’avantage d’être pauvre, sourit-il, c’est qu’on peut toujours s’enrichir.

La quête de Severo démarre alors. Quotidiennement, l’homme étudie des cartes, explore la région de fond en comble, s’applique à l’ouvrage. Mais jamais rien ne sort de la terre qu’il fouille. Le chercheur d’or ne s’avoue pourtant pas vaincu. Il va faire appel à Serena, à son regard si aiguisé en ce qui concerne la flore vénézuélienne : « Je connais la science, tu connais le terrain. Aidons-nous. ».

Si ces deux personnages n’ont présenté aucun intérêt l’un pour l’autre à leur rencontre, très loin de là même, bientôt ils forment une équipe sans pareille. L’homme s’occupe de déchiffrer ses plans et bêcher la terre, quand la femme invente un nom pour les plantes inconnues qui égayent les chemins qu’ils parcourent. Et, peu à peu, Severo va délaisser son envie d’or, pour assouvir son désir d’accompagner Serena où qu’elle aille.

Severo ajouta que la canne à sucre l’avait tellement envoûté qu’elle lui avait appris la sagesse, les rythmes lents de la nature, et les plantations étaient devenues pour lui plus précieuses que tout l’or du monde.

J’ai adoré ce roman dans lequel l’homme est en quête d’un trésor, un trésor perdu, qui lui fera perdre de vue l’essentiel. Car cette histoire originale ne se termine pas ici. Chacun de ces personnages aspire à trouver sa véritable fortune, celle qui fera de sa vie une richesse. L’auteur nous conte ainsi le récit d’une poursuite sans fin, vaine, écartée des réalités de la vie. Et c’est en refermant ce livre que l’on comprend la vraie portée de ce texte.

Dans une interview, Miguel Bonnefoy donne la raison pour laquelle il choisit ce titre pour son deuxième roman. Sucre noir fait ainsi allusion à l’or noir, le pétrole, qui au Venezuela est une véritable source conflit. Comme dans son texte, la quête au « trésor vénézuélien » est une bataille cinglante quotidienne que se livrent les industries pétrolières, alors que, sans doute, les richesses de ce pays sud-américain se trouvent ailleurs, dans son cadre tropical, sa flore si diversifiée et ses cultures agricoles.

Parmi les citations que j’ai préférées dans ce roman, il y a bien évidemment celles susmentionnées, mais aussi les deux que vous trouverez suite à ce paragraphe. Comme je vous le disais en préambule, Miguel Bonnefoy a selon moi un don singulier pour les jolies phrases mêlées aux senteurs sucrées. Je suis assez sensible à ce détail qui apporte tout de suite une autre dimension à son texte.

Son baiser prit une couleur d’or et de miel. À son parfum, il reconnut les notes vanillées de l’ananas, ses lèvres exhalant des fraîcheurs herbacées et des saveurs d’agave, comme une longue traînée de braise, et la chaleur de celles qui ont une flamme à la place du cœur.

Il se laissait assoupir dans des odeurs de camphre et d’amandiers. Parfois, dans le calme de la nuit, il éprouvait la nostalgie du passé. Quand on évoquait devant lui l’adolescent rêvant à de fabuleux trésors, croyant à un destin extraordinaire, il ne se reconnaissait pas dans ce portrait. Il lui fallut beaucoup de temps avant de prêter à ces moments d’égarement les audaces délicieuses de la jeunesse.

À propos de ce livre

Titre original Sucre noir
Auteur Miguel Bonnefoy
Éditeur Rivages
ISBN 9782743640576
Prix 19.50 €
Nombre de pages 208 pages
Date de parution 16 août 2017
Ma note ★★★★★
Disponible sur Amazon

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