Petit éloge des fantômes de Nathacha Appanah, accepter de vivre avec le poids du passé

Petit éloge des fantômes de Nathacha Appanah
© Gallimard

Après avoir lu Tropique de la violence, je me devais de lire un autre écrit de Nathacha Appanah, cette écrivaine franco-mauricienne dont je vous parlais il y a quelques temps, dont la plume est si percutante. Mon choix s’est porté sur Petit éloge des fantômes, un magnifique recueil de nouvelles. Et je dois bien l’avouer, je ne m’attendais pas à être autant touchée par l’écriture de cette romancière, ce qui fut une très belle surprise pour moi.

Composé de sept petites histoires, ce livre est un condensé de narrations autour de la thématique du fantôme, de la présence des esprits et de leurs possibles agissements sur autrui. J’ai littéralement pleuré à la lecture de Mes fantômes bien aimés, une histoire dans laquelle Nathacha Appanah nous décrit son affection pour ses grand-parents trop vite partis, une histoire dans laquelle j’avais l’impression de retrouver un bout de mon île la Martinique, bien que celle-ci soit à des milliers de kilomètres de l’Océan Indien.

Ce livre, Nathacha Appanah nous l’indique dans une note, a été écrit pour nous aider à apprivoiser nos fantômes — les absences, les non-dits, l’enfance, les rêves, la mort et la trahison — avec l’idée que si nous arrivons à les confronter réellement, alors, nous serons capables de faire face à notre vie quotidienne, pour enfin avancer. J’ai simplement adoré ce livre. C’est mon coup de cœur littéraire de ce mois-ci.

Affronter la mort

Nathacha Appanah use de sa plume pour nous parler du deuil de la plus intimiste des façons qu’il soit. Qu’il s’agisse de nos aînés, d’un frère ou d’une sœur, d’un parent ou encore d’un ami, la mort d’un proche apparaît avant tout comme une douleur, une réalité que l’on n’arrive pas à dépasser.

À chacun sa façon pour essayer de guérir de cette perte humaine. Il y a ceux qui ressassent en vain les souvenirs, comme la petite-fille devenue adulte qui regrette ses grands-parents dans Mes fantômes bien aimés, elle qui n’arrive pas à mettre des mots justes sur tout ce qu’ils ont été. Car cela a un côté rassurant que d’exprimer l’empreinte des vies de nos proches sur la nôtre. Ils ont existé, ont donné, ont vécu, même s’ils sont partis.

Je suis restée debout, un peu gauche, tenant son amour à bonne distance car, qui sait, cela pourrait fissurer le beau masque d’adulte que je m’étais confectionné et me faire flancher.

Jamais ma grand-mère ne se séparait de moi sans me donner quelque chose, un bonbon, une pièce de monnaie, un fruit, une cuillerée de son repas, une gorgée de son thé, un bout de son pain.

Il y a ceux qui voient encore régulièrement la personne qu’ils ont perdue. Bien sûr, leur esprit leur « joue des tours ». Mais n’est-ce pas agréable que de pouvoir encore voir cette personne ? Avons-nous seulement le droit de nous complaire devant l’apparition de ces fantômes ? Sont-ils présents pour nous rassurer ou nous délivrer un message ?

Pourquoi devrais-je refuser cette vie-là, que les autres appellent délire, fantômes, hallucinations mais qui est ma version à moi du vivant, du présent, du palpable, du survivable ?
Oui, pourquoi devrais-je me débarrasser de mon fantôme ? Je suis bien comme cela.

Finalement, il n’y a pas de solution miracle pour affronter la mort. Il convient surtout à chacun d’observer le temps de pause qui lui paraît nécessaire pour « se sentir mieux ». L’écrivaine franco-mauricienne nous entraîne sur la longue route de la reconstruction avec elle. À mi-chemin entre l’écrit à caractère autobiographique et la fiction, elle nous fait découvrir ses croyances, je dirais même son espoir, et sa souffrance à cœur ouvert.

J’ai été touchée par chacun de ces écrits car, comme ces personnages, comme Nathacha Appanah, comme tout le monde sur cette Terre finalement, j’ai connu ces moments difficiles, j’en connaîtrai d’autres. Je crois que l’auteure a su retranscrire ses émotions de manière brillante à travers chacune de ses phrases. Qui ne s’est jamais questionné sur la vie après la mort, la place qu’occupent aujourd’hui ses proches disparus, la manière de combler l’absence causée par leur départ ?

Affronter l’absence

Car après l’acceptation de la mort, c’est bien l’absence qui se révèle la plus difficile à encaisser. Ce trou béant que personne ne voit mais qui pourtant continue de blesser intimement. Ce vide immense que l’on ne sait pas comment remplir mais qui ne cesse parfois de se faire ressentir.

S’il y avait une personne, à chaque fenêtre, qui m’observait, combien d’yeux ça ferait ? Que verraient-ils ? Verraient-ils une femme amputée de sa sœur ? Verraient-ils une femme hantée ?

Là-dessus, j’ai apprécié l’idée du fantôme salvateur ; de cet être invisible, pourtant bien réel, qui apaise l’esprit. Nathacha Appanah explore tout particulièrement cette notion dans La vague, comme pour nous affirmer l’omniprésence de la personne qui nous a quittés, le fait qu’elle soit encore avec nous, qu’elle puisse avoir un effet positif sur nous. Et si penser à elle n’était pas si mal au fond ? C’est peut-être là où se trouve à terme le réconfort.

Opposé à ce fantôme salvateur, il y a celui dont on doit se défaire, le fantôme du passé. Car l’absence, c’est aussi le départ de cet autre qui un jour a fait partie intégrante de notre vie. Sans que cette personne soit nécessairement morte, sa disparition peut laisser une trace indélébile dans notre quotidien. Nathacha Appanah l’évoque dans Les jonquilles, une nouvelle que j’ai également beaucoup aimée. Ici, affronter l’absence, c’est accepter le passé tel qu’il a été et avancer en regardant vers l’avenir. C’est admettre que cette personne dont on n’a plus de nouvelles n’ait pas eu envie de tout partager avec soi. C’est accepter les non-dits, ne pas idéaliser ce qu’a été l’autre et comprendre son besoin d’émancipation. Parfois il ne faut pas tenter de résoudre les équations du passé, car même si la blessure est encore vive, cette absence est peut être celle qui est essentielle.

Affronter l’inexplicable

Enfin, Nathacha Appanah nous invite aussi à réfléchir à toutes ces choses sur lesquelles l’être humain n’a pas d’emprise.

Tout d’abord, la nature. Les avancées scientifiques et technologiques ont permis de nombreux progrès en matière de prévision météorologique et environnementale. Mais aujourd’hui, nous ne sommes pas pour autant en mesure de détecter avec précision le lieu et l’heure d’un tremblement de terre, ni la trajectoire qu’empruntera un cyclone à l’approche des terres. Et pire encore, nous ne pouvons pas empêcher qu’un séisme ou un ouragan se produise. Alors comment expliquer l’insolite, les dégâts et parfois les miracles ?

C’était donc ça un cyclone, ai-je pensé, un fantôme qui venait le soir, pendant que vous étiez endormi, et qui, d’un revers de la main, balayait tout.

Et la mort, qui peut dire avec certitude vers quoi elle destine les êtres vivants ? Nathacha Appanah nous propose une vision assez poétique de ce monde d’incertitude dans lequel nous vivons. Finalement, l’homme doit apprendre à vivre sans crainte. Et parfois, le simple fait de croire en quelque chose suffit à l’endurcir pour affronter les mystères de la vie.

Je terminerais cette chronique en disant simplement ceci : Petit éloge des fantômes ne m’a coûté que deux euros mais possède aujourd’hui une valeur sentimentale des plus importantes à mes yeux. Il y a longtemps que je n’avais pas été autant bouleversée seulement à la lecture de nouvelles. Tout le monde devrait se procurer ce recueil dont les textes donnent matière à réfléchir sur l’essence même de nos vies.

À propos de ce livre

Titre original Petit éloge des fantômes
Auteur Nathacha Appanah
Éditeur Gallimard
Collection Folio 2€
ISBN 9782070465910
Prix 2 €
Nombre de pages 112 pages
Date de parution 25 août 2016
Ma note ★★★★★
Disponible sur Amazon

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