Tropique de la violence de Nathacha Appanah, Mayotte n’est pas un paradis sur Terre…

Tropique de la violence de Nathacha Appanah
Copyright : Gallimard

Ma première impression en ayant terminé la lecture de ce livre a littéralement était wow. C’était la première fois que je lisais un texte écrit par Nathacha Appanah, et je peux vous dire, d’ores-et-déjà, que ce ne sera pas la dernière fois.

Tropique de la violence relate une histoire difficile, voire trop difficile. Ça aura été vraiment très périlleux pour moi de terminer cette lecture d’un bout à l’autre. Mais pour autant, j’ai beaucoup aimé ce point de vue sur les îles idéalisées par les touristes, cette association du mot tropique au terme de la violence. Si vous n’aimez que les histoires feel good, alors ce livre n’est définitivement pas fait pour vous. Et si vous aimez les histoires noires mêlant tout de même un brin d’espoir, ce livre n’est pas fait pour vous non plus : il n’y a pas d’espoir, que de la peine, mais une certaine beauté liée à ce discours dramatique.

Une traversée pénible sur une île censée être paradisiaque

Nathacha Appanah nous fait découvrir Mayotte à travers l’histoire de Marie. Marie est une jeune infirmière de la métropole qui dépose ses valises sur cette île de l’Océan Indien alors amoureuse d’un ténébreux mahorais. Fraîchement arrivée, elle adore sa vie, son quotidien, Mayotte.

J’ai un tel désir pour ce pays, un désir de tout prendre, tout avaler, gorgée de mer après gorgée de mer, bouchée de ciel après bouchée de ciel.

Au bout de quelques années, son regard change quelque peu sur la région. Elle est souvent réquisitionnée pour travailler sur le cas de personnes ayant fait la traversée entre Anjouan et Mayotte, des personnes ne disposant pas de soins nécessaires sur place qui abandonnent tout dans l’espoir d’être soignées.

La vie de Marie prend un tournant crucial le jour où une mère comorienne, fraîchement arrivée sur ce 101ème département français au moyen d’un kwassa kwassa, une sorte de pirogue, de canot de pêche, lui donne son enfant. Cette mère désemparée en est persuadée, son fils « porte malheur » car ce dernier est né avec des yeux de couleurs différentes. Elle refuse de l’élever. Cette mère l’a même emmailloté tel une momie, et ne veut rien savoir de ce qu’il pourrait lui advenir. C’est donc Marie qui recueillera ce nouveau-né qu’elle nommera Moïse, l’enfant sauvé des eaux.

S’en suit alors un roman sous cinq regards différents, ceux de Marie et Moïse bien sûr, mais aussi ceux de Bruce un adolescent délinquant, Olivier un policier de la région et Stéphane un humanitaire de passage sur l’île. Ces voix distinctes nous permettent de suivre un récit dans lequel Mayotte ne ressemble guère à une île paisible sous le soleil, mais plutôt à un lieu de guerre et de misère dans lequel les jeunes se perdent.

J’ai d’abord été surprise par la rapidité avec laquelle évolue l’histoire, et j’ai finalement rapidement deviné l’une des intrigues déterminantes, le « pourquoi » de certains événements. Malgré tout, l’énoncé de cet épisode, même en sachant qu’il viendrait, était insupportable. La violence des mots, la lourdeur de l’ambiance, la tristesse de ces destins brisés. J’ai été bouleversée par ces questions : « À quoi tient véritablement la déliquescence d’une société ? » et « Comment une simple décision peut-elle altérer définitivement et négativement une destinée ? ».

Tropique de la violence est un livre sérieux, violent, déchirant, rude et, à mon sens, déprimant. J’ai vraiment dû m’accrocher pour aller au bout de cette lecture qui, comme je m’en doutais au fur et à mesure des pages tournées, ne se termine pas sur une note positive. D’ailleurs, des notes positives, je n’en ai trouvé aucune : je me suis même mise à éviter de lire ce texte une fois la nuit tombée, de peur de trop y penser avant de m’endormir.

Nathacha Appanah a délivré un roman percutant qui restera longtemps dans ma mémoire. J’ai adoré le caractère nouveau de cet ouvrage, dans le sens où il narre de façon juste à quel point les îles aux lagons bleus ne sont pas des paradis sur Terre, à quel point la population de ces îles ne va pas à la mer tous les jours et ne mène pas une vie simple, dénuée de malheur parce qu’il y fait beau la plupart du temps. Nathacha Appanah, par cet écrit, nous invite à entrer dans le quotidien de pauvreté des insulaires, et j’ai apprécié la transcription des sentiments d’abandon que ressentent ces personnes.

Pourtant, il n’y a jamais rien qui change et j’ai parfois l’impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l’océan et n’atteint jamais personne. Nous sommes seuls.

D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers et son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que les vies sur les autres terres, n’est-ce pas ?

L’histoire de Moïse m’a bouleversée. Je ne suis pas une adepte des lectures aussi dures que celle-là, mais j’ai vraiment adoré le travail de Nathacha Appanah sur ce personnage. On assiste spectateur à la descente aux enfers de ce jeune homme, un garçon qui semblait avoir tout pour réussir, qui n’a commis qu’une erreur de jugement qui va avoir des répercussions terribles sur son futur.

Tropique de la violence est le lauréat de nombreux prix littéraires dont le Prix Femina des lycéens 2016, le Prix Roman France Télévisions 2017, le Prix du roman métis des lycéens 2017 et le Prix Anna-de-Noailles de l’Académie française 2017 pour ne citer qu’eux. Ce livre sera disponible au format poche dès le 17 mai prochain, dans la collection Folio de Gallimard.

C’est une vie magnifique que d’être un baobab sur une plage.

Quelques mots sur Mayotte et l’immigration en kwassa kwassa

Suite à la lecture de ce livre, j’ai essayé d’en apprendre plus sur l’histoire des kwassas, ces petits bateaux qui sont utilisés par les Comoriens comme moyen de transport pour immigrer à Mayotte, une île devenue un département français en 2011.

Un kwassa kwassa est une légère embarcation jugée instable pour les longs voyages en mer. Chaque année pourtant, de nombreuses personnes originaires de l’archipel indépendant des Comores les empruntent pour tenter de rejoindre Mayotte en faisant une traversée de près de 70 kilomètres, en partant de l’île d’Anjouan. Ces bateaux sont souvent en mauvais état et surchargés de personnes en poids. Et malheureusement, chaque année, de nombreux décès liés à ces tentatives sont ainsi à déplorer dans cette région d’Afrique australe.

Selon un rapport d’information du Sénat sur Mayotte, il y aurait eu environ 7 000 à 10 000 morts dues à la migration en kwassa kwassa seulement de 1995 à 2012. C’est aujourd’hui un réel drame qui touche fortement la population de ces îles qui rêve de meilleurs lendemains. Une des propositions émises par le Sénat est donc de « Mettre fin aux tragédies créées par les trafics de kwassas kwassas entre Anjouan et Mayotte et aux lourdes difficultés engendrées à Mayotte par une immigration non maîtrisée. ».

Les patrouilles frontalières françaises capturent plusieurs kwassa kwassa par nuit. Dans la plupart des cas, les personnes à bord sont expulsées le jour suivant. Cela représente près de 20 000 personnes renvoyées vers les îles des Comores chaque année.

Aujourd’hui, Mayotte possède plus de 250 000 habitants. Selon la ministre des Outre-mer Annick Girardin, « 45% de population étrangère en situation irrégulière » et « 84% de la population de Mayotte vit sous le seuil de pauvreté ». Ces personnes vivent parfois dans des bangas, dans des maisons de tôles, des cases improvisées en matière de construction, bien qu’elles soient parfois câblées en électricité.

Un banga à Mayotte
Copyright : franek2

On est donc loin du camaïeu de bleu des jolies plages de Mayotte. Car bien que les littoraux de l’île sont d’une beauté absolue, les conditions de vie de la population locale sont loin d’être toujours agréables. En ça, Tropique de la violence dessine un portrait plus proche de la réalité de Mayotte et des Comores.

À propos de ce livre

Titre original Tropique de la violence
Auteur Nathacha Appanah
Éditeur Gallimard
Collection Blanche
ISBN 9782070197552
Prix 17.50 €
Nombre de pages 190 pages
Date de parution 25 août 2016
Disponible sur Amazon

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