Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill, une sacrée épopée américaine

Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill
© Gallimard

Aujourd’hui je vous propose de découvrir le roman qui m’a probablement le plus marquée en ce début d’année 2018 : Les fantômes du vieux pays de Nathan Hill. Cette lecture a eu le mérite de me faire passer par toutes les émotions, et j’ai été agréablement surprise de la facilité avec laquelle j’ai pu lire ses 700 et quelques pages. À aucun moment je ne me suis sentie dépassée par la grosseur de ce livre, si bien que j’ai pu l’achever en moins de cinq jours.

Je dois également saluer l’excellent travail de traduction de Mathilde Bach pour ce roman. Toutes les petites notes rédigées par ses soins nous permettant de mieux appréhender l’histoire des États-Unis étaient appréciables : j’ai pris plaisir à les déchiffrer.

Nathan Hill nous offre une caricature fascinante de la société américaine avec cet ouvrage : on y parcourt son histoire, ses faiblesses et ses réalités. Ainsi démarre celui-ci…

Sur fond de comédie dramatique

À la une sur toutes les chaînes d’informations nationales, on apprend que le gouverneur Packer, candidat à la présidentielle, est agressé en public par une femme de la plus drôle des manières : Faye Andresen-Anderson lui assène un lancer habile de cailloux et de gravillons dans l’œil. Son acte semble curieux, non prémédité… Mais c’est tout de même très rapidement le lynchage public pour cette femme, a priori sans réel mobile, que l’on surnomme déjà Calamity Packer sur l’ensemble du pays.

Samuel Anderson, professeur d’anglais à l’Université de Chicago, semble peu préoccupé par l’actualité politique, ni par l’actualité de manière générale. Il est bien trop ancré dans son quotidien d’encadrant universitaire, doit gérer des étudiants qui n’ont rien envie d’apprendre au sujet d’Hamlet de Shakespeare, et s’autorise quelques heures de divertissement journalières sur son jeu préféré World of Elfscape, un jeu de réseau connecté dans lequel il est sujet d’elfes, d’orques et de dragons.

Seulement voilà, Calamity Packer est en réalité la mère de Samuel ! Une mère qui l’a abandonné lui et son père alors qu’il venait d’avoir ses onze ans. Tout ce que les médias racontent au sujet de Faye, cela semble disproportionné au jeune homme. C’est carrément invraisemblable, impensable, et surtout non fidèle au caractère qu’il croit connaître de sa mère. Mais, pour éviter de sérieux ennuis financiers et judiciaires avec son éditeur, Samuel propose malgré tout un marché à ce dernier : écrire un livre d’actualité sur qui est cette femme, Calamity Packer, et en quoi ses agissements politiques nuisent au pays. Samuel se lance donc à la rencontre de celle qui a disparu de sa vie des années plus tôt, cette femme mystérieuse qui semble avoir de multiples facettes dans sa personnalité.

Par un jeu malin de regards interposés, Nathan Hill nous invite à voyager outre-Atlantique grâce à la richesse de ses personnages si clairement identifiés. Cet auteur nous propose de comprendre la société américaine actuelle grâce à ces différentes thématiques : l’addiction aux jeux en réseau, la dépendance à Internet, le rapport des jeunes (et moins jeunes) avec les réseaux sociaux, l’aspect coûteux d’une nutrition saine sur le sol américain, la manipulation politique, l’influence des médias sur la population, la fine limite entre le bien et le mal, et les divergences d’opinion sur ce qu’a été l’Histoire des États-Unis selon les américains.
J’ai été impressionnée par l’intelligence du scénario qui se défile sous nos yeux au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture de ce livre.

Le Nix, fantôme du vieux pays

Le titre original de ce livre The Nix fait référence à un fantôme des légendes norvégiennes que l’on peut retrouver dans le livre Folktales of Norway écrit par Reidar Christiansen.

Le père de Faye, originaire de « la ville la plus haute de Norvège » selon ses propres termes, lui parle un jour de ce fameux nix, appelé le nøkk en norvégien. Il lui conte alors l’histoire d’un esprit de l’eau qui vogue le long des côtes à la recherche d’enfants, en particulier les enfants aventureux qui se promènent seuls dehors. Ce nix se jouerait de ces gamins, les pousserait à leur perte. Selon lui, la morale de cette légende serait « Ne te fie pas aux choses qui sont trop belles pour être vraies. ». Selon sa fille, l’enseignement à retenir serait plutôt « Les choses que t’aimes le plus sont celles qui un jour te feront le plus de mal. ».

Le personnage de Faye est sans cesse tourmenté par son passé. On est en présence d’une femme qui ne sait comment se définir vis-à-vis de ses envies, une femme qui se questionne en permanence sur la différence entre ce qu’elle doit faire et ce qu’elle veut faire. Faye nous apparaît toujours comme hantée, devant faire face à ses propres fantômes.

C’est précisément ce que Faye ne comprendra peut-être jamais : il n’y a pas une identité vraie cachée parmi de fausses identités. Mais plutôt une identité vraie parmi de nombreuses autres identités vraies. Elle est l’étudiante docile, timide et travailleuse. Elle est l’enfant angoissée, apeurée. Elle est la séductrice audacieuse et impulsive. Elle est l’épouse, la mère. Et tant d’autres encore.

Se voir avec lucidité, c’est l’affaire d’une vie.

Samuel, quant à lui, n’a jamais su mettre des mots sur les nombreuses choses qu’il a vécu enfant. Il a été blessé par l’abandon de sa mère et a dû se reconstruire pour faire face à ce qu’il prend pour un rejet de sa personne. C’est un personnage complexe qui souhaite avant tout réussir, aspirant à une vie qui mériterait d’être connue, dans l’idée qu’il se sentirait enfin mieux dans sa peau. C’est un doux rêve, bien sûr, qu’il ne sait comment mettre en œuvre.

Il y a ce genre de moment dans toute vie, un traumatisme qui vous fait voler en éclats, et vous transforme à jamais.

Ce que j’ai adoré dans ce roman ce sont toutes ces facettes que Nathan Hill nous dévoile. Nous avons des personnages imparfaits, réalistes, qui supportent l’idée que l’on ne peut réussir en se renfermant dans son coin. Samuel, à l’instar de tous ces personnages, tente de grandir, de s’améliorer, de refermer une blessure qu’il a depuis de si longues années enfouie au fond de lui.

J’ai également beaucoup aimé le parallèle qui est fait avec les jeux vidéo. Pwnage, qui est un des combattants d’Elfscape auquel joue Samuel, nous révèle que dans la vie comme dans le jeu, il faut savoir repérer dans quelle catégorie on place les gens qui nous entourent : ennemi, obstacle, piège ou énigme. Savoir qui éviter, qui contourner, qui étudier. Tout au fil de son histoire, Samuel apprendra qu’il a plus à gagner s’il ne considère plus l’autre comme un piège ou un obstacle. L’autre peut aussi être annonciateur de bonnes nouvelles, peut aussi aider et agir en de bons termes. À force de s’enfermer, seul, on oublie l’importance du partage.

Mais le monde n’est pas supportable pour qui y est seul, et plus Samuel a plongé dans l’écriture, plus il a compris à quel point il se trompait. Car en ne voyant les gens que comme des ennemis, des obstacles ou des pièges, on ne baisse jamais les armes ni devant les autres ni devant soi. Alors qu’en choisissant de voir les autres comme des énigmes, de se voir soi comme une énigme, on s’expose à un émerveillement constant : en creusant, en regardant au-delà des apparences, on trouve toujours quelque chose de familier.

Ce roman est un véritable coup de cœur pour moi. Il m’aura fait éclater de rire, mais aussi réfléchir et me révolter. J’ai été extrêmement surprise par son dénouement et par la structure du texte parfois non conventionnelle. Je suis stupéfaite à l’idée de savoir qu’il ne s’agisse là que d’un premier roman, ce qui laisse présager que Nathan Hill reviendra avec une nouvelle histoire exceptionnelle dans quelques années, je l’espère !

L’Histoire des États-Unis en arrière-plan de cette fiction

Les fantômes du vieux pays est un texte clairement délimité dans le temps. Pour mieux comprendre les personnages de Faye et de Samuel, entre autres, l’auteur américain nous enseigne l’Histoire de son pays et la perception des américains sur ces faits connus du grand public.

En avril 1968, Martin Luther King est cruellement assassiné. On découvre alors une Amérique sous tension, avec une ville de Chicago complètement électrique. Faye, encore étudiante cette année-là, est censée s’y rendre pour poursuivre son cursus universitaire, une réalité que déplore sa mère. Selon elle, c’est « trop dangereux », elle ne comprend d’ailleurs pas pourquoi des émeutes surviennent, ni pourquoi la population noire est si remontée. Faye apparaît en opposition avec le ressenti de cette dernière.

Au mois d’août de cette même année se tenait la Convention nationale démocrate à Chicago. Au cours de cet événement, des émeutes extrêmement violentes éclatent encore dans cette ville de l’Illinois, laissant une population américaine très partagée sur le sort des protestants, tout comme Nathan Hill nous le souligne avec les réactions de ses personnages. Il y a ceux qui manifestent contre la guerre du Vietnam et ceux qui souhaitent que la police use de sa force pour arrêter ces protestataires. Un jeune homme originaire de Sioux Falls sera tué par un policier lors du début de la manifestation, ce qui attisera les foules de façon tragique.
On revit, à l’aide de cette fiction, une partie des frictions entre le peuple et le corps policier à cette époque.

Nathan Hill nous évoque en outre Walter Cronkite, un journaliste américain de CBS News et Allen Ginsberg, un grand poète américain membre du mouvement hippie.

À propos de ce livre

Titre Les fantômes du vieux pays
Titre original The Nix
Auteur Nathan Hill
Traducteur Mathilde Bach
Éditeur Gallimard
Collection Du monde entier
ISBN 9782070196494
Prix 25 €
Nombre de pages 720 pages
Date de parution 17 août 2017
Première publication 30 août 2016
Ma note ★★★★★
Disponible sur Amazon

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