Extérieur monde d’Olivier Rolin, un récit personnel ouvert sur le monde

Extérieur monde d'Olivier Rolin
Copyright : Gallimard

Extérieur monde est un ouvrage d’Olivier Rolin paru le 29 août 2019 dans la collection « Blanche » de la maison d’édition Gallimard. Ce récit singulier est sélectionné parmi les finalistes du prix Goncourt 2019.

Olivier Rolin est un romancier, essayiste, journaliste et traducteur français. Il a traduit de l’espagnol vers le français Eduardo Mendoza (auteur barcelonais) et Germán Castro Caycedo (auteur colombien). Il a parcouru de nombreux pays du monde pour les besoins de son travail, mais aussi par simple désir d’« extérieur », un appel inconscient à la découverte des hommes, l’objet même de ce nouveau livre Extérieur monde.

L’auteur avance dans cet ouvrage par digressions successives, c’est-à-dire en proposant un discours dans lequel il donne le sentiment de s’éloigner continûment de son sujet principal, une pratique accentuant la pluralité de ses réflexions. Ces divagations sont l’essence de ce livre.

« Ces digressions [sont] je le pressens la matière même du livre, comme la liberté anarchique, rayonnante des branches, des rameaux, des feuilles, est l’être des arbres, et j’aime concevoir un livre comme un arbre. »

Olivier Rolin offre ainsi un ouvrage circulaire tel un voyage qui sans cesse ramènerait au point de départ.

Une ouverture au monde

Extérieur monde propose un récit original dans lequel l’auteur conte ses aventures dans différents pays. L’ordre de ces histoires n’est ni chronologique ni linéaire ; la narration se construit néanmoins autour d’événements insolites reliés à d’autres par enchaînements d’idées. Olivier Rolin traite ainsi de son désir d’exploration, de ses sensations nouvelles à chaque voyage, de ses inoubliables rencontres humaines.

L’envie de l’inconnu

Ce qui motive le départ de l’écrivain est l’« incontestable attirance » qu’il éprouve pour certains lieux. Il importe peu à Olivier Rolin de visiter les destinations les plus prisées par les touristes, il souhaite avant tout explorer des contrées plus « mystérieuses » pour véritablement « faire l’expérience de l’éloignement » de tout ce qui fait « l’habitus [de son] époque ». Il entend ainsi s’extraire des habitudes culturelles occidentales (voire européennes) pour vivre des émotions fortes à Terre de Feu, à Port-Soudan ou à Kaboul.

Cette appétence pour l’inconnu lui insuffle son envie d’écrire. Extérieur monde est la manifestation de cette volonté.

Je m’aperçois que les paysages dont j’ai évoqué le pouvoir de fascination sont des paysages de ruines. C’est peut-être, pourquoi pas, mon côté romantique, chateaubrianesque…

Cette littérature est alors un refuge, une véritable ressource permettant à l’auteur de se protéger de l’oubli. Olivier Rolin se risque à retracer son chemin en ces contrées pour raviver sa mémoire des lieux.

La mémoire de la géographie

L’écrivain tente de raconter la géographie des endroits qu’il a parcourus de manière fidèle au cours de ses diverses digressions. Il crée de la sorte une « géographie personnelle » de ces lieux, des prises de vue qui lui sont propres, et livre ainsi des fragments de sa mémoire. Il s’agit d’images figées dans le temps, d’instants parfois émotionnellement violents bien que brefs. Il y a une urgence d’écrire, un besoin de se souvenir, de conter pour ne pas oublier.

Comme pour intensifier son discours, Olivier Rolin fait l’usage dans Extérieur monde de longues phrases, d’accumulations de descriptions, de juxtapositions de pensées. Et la magie de l’acte de recourir aux mots, explique-t-il, est de voir resurgir un nom du passé, un nom qu’il croyait oublié.

Tenter de ressusciter ces grâces aperçues, ces émotions vite évanouies, trouver les quelques traits qui les feront émerger, vivantes de la vie des mots, de la grande cave d’ombre du passé, est une gageure qui n’est pas indigne d’un écrivain.

L’importance des rencontres humaines

Cette ouverture au monde que propose Olivier Rolin est aussi une ouverture à l’autre, l’homme différent de soi. De ce fait les relations humaines sont primordiales tout au long de ses pérégrinations. Nombreuses sont, par ailleurs, les rencontres féminines qui ont marqué l’auteur dans sa chair, des « beautés croisées » dont il se souvient plus que de personnes avec lesquelles il a vraiment discuté.

Un voyage repose sur l’humain, sur l’alchimie d’un contact. L’écrivain ne peut donc pas dissocier l’espace physique d’un lieu de ses autochtones. Les différentes anecdotes de l’auteur proposent une mosaïque intéressante du genre humain. Des gens simples, des personnalités complexes, des vérités graves, des sourires faciles, des élans de générosité mais aussi la guerre et la mort. Un monde haut en couleur, inégal, imparfait, heurté.

L’homme est donc illustré dans toute sa pleine splendeur dans Extérieur monde. En parlant de lui, Olivier Rolin fait aussi entendre d’autres voix hétérogènes, une multitude de lumières.

Une nostalgie ravivée par la matière

Au sein d’Extérieur monde, l’auteur est frappé par la nostalgie du temps qui passe. Cette nostalgie est la conséquence de la réalité physique de certains objets qui sont chers à l’écrivain, comme ses carnets d’écriture ; et de la matière tangible des espaces géographiques qu’il parcourt, ces lieux qui réveillent ses souvenirs. De (très) nombreuses références littéraires, musicales et cinématographiques sont en outre mentionnées au sein de cette œuvre : chaque endroit est associé à un élément de culture de l’auteur.

Le recours aux carnets

Olivier Rolin pioche certains de ses récits au sein de carnets qu’il a écrits au moment de ses voyages. Cela fait près de trente ans qu’il note irrégulièrement dans ses cahiers des instants de sa vie qu’il juge révélateurs. Ces objets, leur matérialité comme leur contenu, ont le pouvoir d’éveiller des souvenirs tendres ou malheureux à son auteur.

Dans le chapitre dans lequel il mentionne ses carnets, Olivier Rolin propose une réflexion sur ce qu’est écrire et comment y parvenir, « essayer de trouver [les] mots justes pour pincer l’impression ». Ces calepins, provenant parfois d’achats à l’étranger, sont sa mémoire vive, ce qu’a conservé l’auteur de ses années de voyages et de divagations.

Et ce n’est pas seulement par ce qui y est écrit que cet amas de carnets lève en moi un tourbillon d’images qui sont mon théâtre du monde – c’est aussi par tous les papillons serrés dans leurs pages, dont chacun ou presque libère une bribe d’histoire : cartes postales, timbres, feuilles séchées, tickets de métro ou de bus, billets d’entrée pour des musées, notes ou cartes d’hôtels […].

Ces pages témoignent d’émotions, de moments « réels ». Elles font naître la nostalgie des temps passés.

La vision du monde matériel

Certains troubles, regrets, sentiments sont eux déclenchés par les lieux eux-même. Extérieur monde est un long travail de recoupages : le monde est un ensemble de souvenirs pour cet homme de lettres. Olivier Rolin part de l’extérieur pour mieux raconter son intérieur. Ainsi chaque lieu (l’extérieur) est synonyme d’un souvenir, d’une émotion particulière (l’intérieur). Chaque parcelle du monde constitue un puzzle que tente d’assembler l’écrivain.

Une ville, pour chacun de ceux qui la connaissent un peu, c’est d’abord une petite pelote d’images qui ne sont même pas des souvenirs, qui se tiennent en deçà des souvenirs, quelque chose d’aussi élémentaire que les signes de ponctuation pour un texte […].

Dans un chapitre sur la variabilité des souvenirs, Olivier Rolin conte un vol d’avion qui lui permet de survoler des régions dans lesquelles lui sont arrivées de nombreuses aventures qu’il évoque à mesure que l’avion avance. Il choisit pour se faire d’utiliser à la fois la première et la seconde personne du singulier, ajoutant une certaine pudeur à ses propos, presque se détachant de la fugacité de ces moments perdus à jamais qui provoquent en lui une certaine nostalgie.

Le souvenir par la référence

Olivier Rolin fait correspondre tout endroit qui l’a profondément touché à un livre, une musique ou une œuvre d’art. Ainsi on retrouve régulièrement des citations ou des mentions de Jorge Luis Borges, écrivain argentin ; Chateaubriand, écrivain français ; Marcel Proust, écrivain français ; Vladimir Nabokov, écrivain russo-américain ; Georges Perec, écrivain français ; Henri Michaux, écrivain français ; Roland Barthes, philosophe français ; Victor Hugo, écrivain français, et son ouvrage Les Misérables ; Guillaume Apollinaire, écrivain français ; Gustave Flaubert, écrivain français, et son héroïne Emma Bovary ; Ernest Hemingway, écrivain américain ; et Fernando Pessoa, poète portugais. Olivier Rolin évoque également Marguerite Yourcenar, Milan Kundera, Pierre Bayard et Nicolas Bouvier pour ne citer qu’eux.

En musique, il est question de Serge Gainsbourg, de Leonard Cohen, de Daniel Balavoine, de la sonate en la mineur D784 de Franz Schubert.
En art, des tableaux de Fragonard (La Liseuse), de Claude Monet, d’Alexandre Labas, d’Umberto Veruda, d’Auguste Renoir, d’Édouard Manet, ainsi que le mouvement préraphaélite sont évoqués.

Ces éléments culturels font écho à des passages de la vie de l’écrivain. Il les inclut à son récit pour intensifier – presque crédibiliser – son propos.

Nos vies sont des jardins aux sentiers qui bifurquent, comme le dit le titre d’un récit de Borges. Et il n’est pas certain que celui que nous avons suivi soit celui qui nous convenait le mieux, que nous aurions choisi si nous en avions eu le loisir (ou le courage).

Une écriture salvatrice, libératrice

L’écriture d’Extérieur monde se révèle être celle qui sauve l’auteur de l’oubli, de la désorientation, de la nostalgie. Olivier Rolin partage ici ses expériences humaines « intérieures », celles les plus personnelles comme l’amour, le deuil, la mort mais aussi la vie car « vient un moment de la vie où l’on sent le besoin d’une récapitulation ».

L’amour

Le sentiment amoureux est omniprésent dans cet ouvrage. Olivier Rolin écrit sa vision de l’amour, ses attirances, ses détresses sentimentales, ses dépressions après-coup, mais aussi le bonheur éphémère que lui ont procuré ses relations. Écrire l’amour c’est imprimer une émotion sur papier. C’est écrire des poèmes (comme l’auteur l’a fait), c’est écrire son désespoir.

« En amour, je suis acharné mais lent », avoue-t-il. Extérieur monde dessine pourtant un brouillon réaliste de l’amour. Un amour du corps, des amours platoniques, l’amour érotique, et surtout un amour pour la langue. Française d’abord, mais aussi celles du monde entier.

Toutes les langues du monde tournent et se mélangent autour du bassin, dans un poudroiement de poussière dorée, se nouent un bref moment et se dénouent. Toutes les langues que j’aime à l’égal de la mienne, qui sont les voix multiples du monde, que j’aimerais tant parler comme je parle la mienne.

La mort

L’écrivain s’interroge aussi sur la mort, l’acte de mourir, inévitable. Dans un des chapitres d’Extérieur monde, l’auteur évoque la disparition imminente de son ami. Toujours de digression en digression, le lecteur apprend la difficulté de l’auteur à vivre ces moments d’adieu. Les histoires qu’il conte se superposent, dévoilent le refus de l’auteur de faire face à l’inéluctable. Pour Olivier Rolin, perdre un ami, c’est aussi perdre « des pans de [sa] vie ».

L’écrivain a pourtant été journaliste, a vu des pays, des régions dans des situations politiques exécrables. La mort est aussi la preuve d’un passé historique. Chaque lieu de ce monde possède son histoire, une histoire que l’on peut comprendre grâce à ses morts selon l’écrivain. Ainsi il raconte Sarajevo, le Tchad et Beyrouth, les guerres civiles qu’il a eu l’occasion de vivre alors qu’il travaillait. Une envie inintelligible de se « donner des émotions ».

Pour commencer à découvrir une ville, deux endroits, selon moi : ses gares pour connaître ses habitants actuels, ses cimetières pour être présenté à ses morts, c’est-à-dire à son histoire.

Écrire ces morts, c’est aussi se libérer de ce poids du monde.

La vie

Ces différentes réflexions sur l’amour et la mort permettent aussi à l’auteur de s’exprimer sur la vie et ce qui fait son intensité. Son besoin de voir pour vivre, d’explorer pour ressentir. Et si voyager n’était qu’un prétexte pour mieux se connaître ?

Il termine sa réflexion avec ce paragraphe.

Puisque j’ai bouclé la boucle, je m’arrête là. Avec aussitôt cet étrange sentiment qu’on a, lorsqu’on achève un livre, non pas (ou pas essentiellement) de réussite, mais d’abandon. Désemparé soudain, seul. Qui fait qu’on recommencera, tant qu’on en aura la force – comme on continuera à se laisser étonner, et instruire, et façonner par le monde.

En définitive, Olivier Rolin offre avec Extérieur monde un récit très personnel dans lequel son style d’écriture, à la fois complexe et subtil, lui permet d’explorer pléthore de sujets. Extérieur monde est une immersion dans le réel.

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