Au fond de l’eau de Paula Hawkins, un panel de narrateurs pour un livre plein de noirceur

Au fond de l'eau de Paula Hawkins
Copyright : Sonatine

Au fond de l’eau est un roman de l’écrivaine britannique Paula Hawkins paru aux éditions Sonatine au mois de juin 2017. Il est traduit en français par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner.

Paula Hawkins travaille d’abord en tant que journaliste pour des magazines comme The Times. Son premier ouvrage The Money Goddess est un livre de non-fiction pourvu de conseils financiers pour les femmes. Son premier roman Confessions Of A Reluctant Recessionista sort en 2009 sous le nom de plume d’Amy Silver.
Paula Hawkins est mieux connue pour l’écriture de The Girl On The Train (en français La Fille du train), un thriller psychologique paru en 2015. Ce dernier est adapté au cinéma l’année suivante avec les actrices Emily Blunt, Haley Bennett et Rebecca Ferguson dans la distribution.

Au fond de l’eau existe dans son édition originelle sous le titre Into The Water et est disponible en France au format poche aux éditions Pocket dès le mois de juin 2018

L’analyse fine d’un même scénario présenté sous différents points de vue

Au fond de l’eau démarre en août 2015 à Beckford, un petit village rural d’Angleterre. C’est ici qu’une mère célibataire, Danielle Abbott, que l’on surnomme simplement Nel, est retrouvée morte au fond d’une rivière.

Cette nouvelle est un choc pour ses proches, mais pas aussi franc et attristant que l’on pourrait le croire. Julia n’a pas parlé avec sa sœur depuis quelques années, même si pourtant, ce n’était pas l’occasion qui manquait. Quelques jours avant sa mort, Nel a téléphoné Jules dans la nuit. Mais cette dernière a complètement ignoré cet appel et n’a pas daigné recontacter sa sœur, comme celle-ci le lui demandait. Ce n’est donc qu’après la mort de Nel que Jules réalise que dans son dernier message vocal, sa sœur semblait apeurée et anxieuse.

Quant à Lena, la fille de Nel, si rien ne semble la perturber au premier abord, c’est parce qu’elle croit purement et simplement que sa mère aurait pu se jeter de la falaise. Rien ne laisse pourtant présager un tel dénouement dramatique si ce n’est que Lena est persuadée que la culpabilité pourrait être l’explication de tout, une culpabilité qui lui coupe le souffle.

Aujourd’hui Jules est de retour dans son village d’enfance, un lieu qu’elle pensait ne jamais revoir, et est obligée de prendre en charge Lena, une jeune femme qui sait se montrer rebelle, une jeune femme qui lui est finalement étrangère.

En parallèle à ces considérations, on apprend très vite que deux mois plus tôt, cette même année, une adolescente émotionnelle, Katie Whittaker, se serait noyée dans cette même rivière. Coïncidence ou non ? Pourrait-il y avoir une connexion entre ces deux morts suspectes ?

Beckford is not a suicide spot.
Beckford is a place to get rid of troublesome women.[1]
(Beckford n’est pas un lieu à suicide. Beckford est l’endroit où l’on se débarrasse des femmes à problèmes.)

En réalité, au fil des siècles, de nombreuses femmes ont perdu la vie dans l’eau de la rivière de Beckford surnommée par les résidents locaux « Le Bassin aux noyées » (The Drowning Pool en version originelle). Certaines de ces femmes auraient été assassinées, d’autres se seraient suicidées… On ne peut donc qu’imaginer ce qui s’est passé la nuit où Nel Abbott est morte.

Au fond de l’eau propose une intrigue complètement différente de La Fille du train, avec une construction plus fine. C’est un livre intelligent et captivant dans lequel on peut étudier les différences de perception, comment une même situation peut être interprétée différemment selon la sensibilité d’un personnage. Dans ce thriller, Paula Hawkins donne la voix à dix narrateurs singuliers : cette particularité donne l’opportunité au lecteur d’observer à quel point une assertion peut être subtilement divergente selon la personne qui l’émet. Et c’est ainsi que petit à petit, il est capable de se représenter un scénario probable qui a conduit ces deux femmes à la mort.

Au fond de l’eau possède tous les éléments d’un thriller psychologique. Les éléments qui constituent ce roman sont reliés les uns avec les autres, toutes les actions existent pour une raison. La beauté de cette histoire réside dans la multiplicité des émotions que l’on peut y lire, dans la capacité de l’auteure à proposer des caractères différents pour chacun de ses personnages aux émotions crédibles. Paula Hawkins réalise cet exercice avec savoir-faire et maîtrise.

Aussi ce livre aborde la question du deuil de manière franche et sans langue de bois. Paula Hawkins offre une justesse d’énonciation pour ses personnages encore troublés par la disparition anti-naturelle de leurs proches. L’écrivaine prend le temps de décrire leurs sentiments. Et l’on retrouve également une pluralité de réactions quant à la façon dont ces décès sont appréhendés.

En définitive, Au fond de l’eau juxtapose les ressentiments de différents narrateurs pour une compréhension globale d’une même expérience. Ci-dessous quelques citations pour mieux découvrir la plume de Paula Hawkins.

The things I want to remember I can’t, and the things I try so hard to forget just keep coming.
(Ce que je voudrais retrouver m’échappe, et ce que j’essaie tant d’oublier me revient sans cesse.)

But the thing people don’t seem to realize is that I don’t want to not feel like this. How can I not feel like this? My sadness feels right. It … weighs the right amount, crushes me just enough. My anger is clean, it bolsters me.
(Mais ce dont les gens ne semblent pas se rendre compte, c’est que je n’ai aucune envie d’aller mieux. Comment le pourrais-je ? Mon chagrin me semble tout à fait approprié. Il… pèse juste ce qu’il faut, il m’écrase pile comme j’en ai besoin. Ma colère est saine, elle m’aide à tenir.)

She had never realized before her life was torn apart how awkward grief was, how inconvenient for everyone with whom the mourner came into contact. At first it was acknowledged and respected and deferred to. But after a while it got in the way—of conversation, of laughter, of normal life. Everyone wanted to put it behind them, to get on with things, and there you were, in the way, blocking the path, dragging the body of your dead child behind you.
(Avant que sa vie entière ne vole en éclats, Louise n’avait jamais compris combien le deuil était gênant pour les autres. Mais c’est terriblement inconfortable, en réalité, de croiser une personne endeuillée. Au début, on comprend sans difficulté ce chagrin omniprésent, on le respecte, même, mais au bout de quelque temps, il vient perturber les conversations, les rires, la vie normale. Les gens veulent passer à autre chose, continuer à avancer, et vous, vous restez là, devant eux, bloquant le passage, à traîner le corps de votre enfant morte derrière vous.)

Notes    [ + ]

  1. Les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Paula Hawkins, Into The Water, paru chez Riverhead Books. La traduction en langue française est celle proposée par Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner pour les éditions Sonatine.

Six réflexions sur « Au fond de l’eau de Paula Hawkins, un panel de narrateurs pour un livre plein de noirceur »

  1. Salut! Ça va?
    Tu as dis suffisamment d’informations intéressantes pour que je projette de l’acheter en anglais et en espagnol . J’aime bien non seulement les romans polyphoniques mais aussi les thriller et les lire en langues étrangères rend l’histoire plus intense.
    À bientôt

    1. Hello Anouck !
      Ça va bien merci et toi ?
      C’est toujours un plaisir pour moi de découvrir tes commentaires très pertinents.
      Je suis également assez fan des romans à plusieurs voix car quand ils sont bien exécutés, je pense que c’est un excellent moyen de considérer les sentiments d’autrui et d’éprouver de l’empathie. L’auteure a su parfaitement retranscrire ici les émotions de chacun des protagonistes de son histoire.
      J’essaie de lire en langue originelle aussi souvent que possible, quand je ne succombe pas à un livre en librairie. Ce qui est certain, pour avoir feuilleté l’édition française de Into the Water, c’est que je trouve que la richesse d’expression n’est pas la même que celle employée par Paula Hawkins, l’intensité non plus. En outre, cela m’a permis d’enrichir mon vocabulaire en anglais. Lis-tu souvent en espagnol ? Si oui, quels auteurs conseillerais-tu pour commencer ?
      Bises.

      1. Hello! Lire en anglais me permet aussi d’enrichir mon vocabulaire.
        Pour ce qui est de l’espagnol, c’est mon dada. Je suis professeur d’espagnol et quand je voyage je ramène toujours des livres en espagnol car on n’en trouve pas en Guadeloupe.
        La littérature hispanique est très riche.J’affectionne la littérature hispano-américaine,car je la trouve plus originale que la littérature espagnole.
        En général lesauteurs latino traitent de sujets graves qui reflètent la réalité de leurs pays . Mais ils passent par différentes tonalités pour pouvoir captiver le lecteur .
        Une histoire peut être tantôt triste , tantôt drôle .
        Ce que j’aime ce sont ces histoires empreint de realisme-magique .
        Oops mon phone va s’éteindre. J’en dis plus tout à l’heure

        1. Hello :)
          Je ne me souvenais plus, même si je crois que nous en avions discuté il y a longtemps, que tu es professeure d’espagnol. Tu enseignes depuis longtemps ? J’imagine du coup que tu as eu l’occasion de découvrir de talentueux auteurs latino-américains. En tout cas, quand tu mentionnes le genre du réalisme magique, ça me fait instinctivement penser aux romans de Miguel Bonnefoy, qui est un jeune auteur franco-vénézuélien. Son premier roman, Le Voyage d’Octavio, nous propose des allégories fortes pour nous parler de l’histoire de son peuple ; et j’ai adoré Sucre noir si tu as l’occasion d’y jeter un œil.
          Si tu as des conseils d’auteurs pour commencer à lire en espagnol, je suis preneuse. J’essaie de m’y remettre, ça fait très longtemps que je n’ai pas pratiqué cette langue que j’adore, vu que professionnellement, j’utilisais beaucoup l’anglais. Et la dernière fois que j’ai eu l’occasion de m’exprimer (très peu en plus) en espagnol, c’était déjà l’année dernière à Gérone.

  2. Pour ma part, j’ai adoré ce livre. L’intrigue est très bien construite. L’on a envie de savoir ce qu’il arrive à chaque personnage, d’où ils viennent. Je le conseille vraiment aux addicts de thriller. Merci de nous en faire part.

    1. Merci Cindy pour ce commentaire. J’ai également adoré cette lecture, notamment pour ses personnages que l’on découvre petit à petit, dont l’histoire se dévoile à chaque page.

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