La salle de bal d’Anna Hope, leçons d’histoire et d’humanité

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La salle de bal, entre romantisme et eugénisme

La salle de bal est une histoire touchante. Et, plus qu’une simple histoire où se mêlent les rencontres, c’est avant tout une histoire où l’on se questionne sur la santé mentale et sur les personnes dites capables de déterminer qui doit être considéré comme aliéné. L’auteure de ce livre, Anna Hope, nous interroge : Qui peut réellement juger la capacité mentale d’autrui ? et Sur quels critères peut-on réellement se baser pour déclarer une personne apte ou non à jouir naturellement de sa liberté ?.

Ce roman nous est conté sous trois angles de vus différents, ceux d’Ella, de John et de Charles. Ella est la nouvelle détenue de l’asile de fous de Sharston dans le Yorkshire. Elle y est retenue contre son gré pour avoir brisé une vitre dans l’usine de filature qui l’employait. Elle sera alors affectée au bâtiment des femmes, un lieu où toutes les femmes de l’asile sont prisonnières et effectuent des tâches ménagères quotidiennes.

John travaille la terre au sein de ce même établissement, accompagné de ses acolytes. Les hommes ont l’avantage de pouvoir apprécier la clarté du jour, bien que leur travail ne soit pas de tout repos : peu importent les conditions météorologiques, ils doivent faire preuve de rigueur et prendre soin des cultures et des champs. Hommes et femmes vivent séparément dans cet asile ; les hommes dehors, les femmes dedans. Mais un rendez-vous hebdomadaire les réunit le vendredi soir dans la salle de bal. Cet événement, orchestré par le docteur Charles Fuller, est l’occasion de voir les relations se faire et se défaire le temps d’une chanson.

Charles est passionné par son projet d’étude. Il souhaite apporter sa contribution à la recherche d’un avenir meilleur, une évolution parfaite de l’homme dans toute sa splendeur. Son expérience le mène à considérer les procédés eugéniques comme étant ceux qu’il faut adopter pour obtenir un monde parfait. Parmi ces pratiques qui visent à améliorer le patrimoine génétique de l’espèce humaine, on retrouve par exemple l’idée de contrôler au sein d’une même population qui est en droit de procréer. Les personnes n’ayant pas un certain revenu minimum, les personnes illettrées, les personnes jugées comme étant aliénées, mais aussi toutes ces personnes dont on jugerait la possible progéniture comme étant mauvaise pour l’avenir de la race humaine, se verraient interdire de donner naissance à des enfants.

Si en commençant ce livre je me rappelle avoir pensé « Pff, encore un passage de ce Charles… » ou « C’est moi ou il déraille complètement… », je me souviens qu’arrivée à la moitié du livre, bien que ne partageant absolument pas son point de vue, j’avais extrêmement envie de comprendre les motivations de ce personnage. J’avais hâte de suivre l’évolution de son raisonnement. Pour moi, la prouesse d’Anna Hope réside dans sa capacité à nous faire comprendre des faits historiques, non en nous expliquant la notion de l’eugénisme par sa définition simple, mais en nous imprégnant de son existence et en nous faisant vivre les sentiments tels qu’ils auraient pu être décris à l’époque.

J’ai été touchée par ce roman, plus que je ne le pensais. D’abord, par la justesse de la rencontre entre Ella et John. Il y a une certaine poésie qui réside entre les écrits de cet homme pensant à cette femme illettrée qui ne peut voir la beauté d’un ciel d’été. Ensuite, je dois dire que je ne connaissais que très peu l’histoire de l’eugénisme, notamment motivée par les pensées du fils de Charles Darwin, Leonard Darwin. C’était pour moi ahurissant de me dire que certaines personnes ont réellement pensé pouvoir améliorer le sort de l’humanité en interdisant à certains de procréer. Ce sont finalement ces idées qui, légèrement déformées, ont pu donné naissance au nazisme par exemple.

En définitive, c’est toujours agréable de lire un livre ni tout rose, ni tout gris ; de lire un livre plein de bon sens qui nous en apprend beaucoup sur les temps passés ; de lire une histoire qu’on ne souhaite jamais terminée. Des personnages secondaires forts comme Clem et Dan donnent à la lecture un côté encore plus humain. C’était la première fois que je lisais Anna Hope, mais je pense m’acheter prochainement Le chagrin des vivants, son premier roman.

Les pensées eugéniques dans l’Histoire

L’eugénisme, c’est la recherche de l’enfant parfait, celui qui permettra une évolution optimale de la race humaine. Cette façon de penser est née à l’heure où la théorie de l’évolution de Charles Darwin est largement acceptée dans la communauté scientifique. Dans cette théorie, Darwin nous informe que l’évolution se fait par sélection naturelle. Ce sont les êtres les plus adaptés à leur milieu qui survivent. Ce sont donc eux qui auront le plus de chance de se reproduire, et donc de transmettre leurs gènes.

En guise d’illustration, dans Cosmos, Neil DeGrasse Tyson propose l’idée qu’une ourse dans les régions froides donne naissance à un ourson au pelage blanc, un autre au pelage sombre. Parce que le pelage blanc de sa progéniture lui permet de passer plus inaperçu dans les zones neigeuses de la région, cet ourson a une plus grande chance de survie, de réussir à se nourrir et donc de se reproduire. Il passera ce trait génétique « avantageux » à sa descendance. C’est ainsi qu’est modifiée la population graduellement au fil des générations.

Un des cousins de Charles Darwin, Francis Galton, va plus loin avec cette théorie. Car, si les facteurs héréditaires jouent un rôle dominant dans la détermination des différences individuelles, ne faudrait-il pas contrôler la façon dont l’être humain se reproduit pour atteindre l’excellence ? Galton écrit un livre en 1883 appelé Inquiries into Human Faculty and Its Development dans lequel il utilise pour la première fois le terme eugenics. Il était convaincu qu’un système de notes pour calculer le mérite d’une famille pouvait améliorer l’évolution de la race humaine, et que des mariages précoces entre ces familles de « haut rang » serait une bonne chose car leur bonne prédisposition au monde leur donnerait des enfants « forts ». Il fonde la British Eugenics Society en 1907, une organisation basée au Royaume-Uni.

En 1911, Leonard Darwin, fils de Charles Darwin, reprend la présidence de la British Eugenics Society et, en juillet 1912 se tient le Premier Congrès International sur l’eugénisme. Parmi les invités à ce congrès se trouvent Winston Churchill et Carls Elliot. Winston Churchill était un fervent supporter des procédés eugéniques. Il participe à la rédaction de la loi de 1913 sur la déficience mentale. Cette loi, dans la forme finalement adoptée au Royaume-Uni, a rejeté sa méthode préférée de stérilisation des faibles d’esprit en faveur de leur confinement dans les institutions.

Des années 20 aux années 30, la pratique eugénique impliquant la stérilisation de certains patients considérés comme déficients mentalement a été implémentée dans plusieurs pays tels que la Belgique, le Brésil, le Canada, le Japon et la Suède. C’est ainsi que petit à petit, dans sa dimension morale, l’eugénisme rejette la doctrine selon laquelle tous les êtres humains naissent égaux et redéfinit la valeur morale uniquement en termes de condition physique. Ces éléments incluaient la poursuite d’une race pure nordique, d’une race dite aryenne, et l’élimination éventuelle des races inadéquates. Ça vous rappelle quelque chose ?

Ce sont sur ces prétextes que les politiques eugénistes, comme le nazisme, prennent de l’ampleur. Dès 1933 commencent l’euthanasie des enfants handicapés et la stérilisation contrainte d’environ 400 000 personnes en Europe. La ségrégation raciale connaît ses heures de gloire partout dans le monde. Les homosexuels doivent choisir entre castration et camps de détention. Et, entre 5 et 6 millions de Juifs sont exterminés par l’Allemagne nazie.

Ce n’est malheureusement qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les lois discriminatoires eugéniques sont abandonnées. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne proclame alors « l’interdiction des pratiques eugéniques, en particulier celles visant à la sélection de personnes ».

La salle de bal revient donc sur un fait de notre Histoire pas si éloigné de nous. C’est en définitive un roman qui nous permet de réaliser à quel point ces pensées eugéniques ont pu fragiliser la cohésion sociale entre des personnes de races différentes. C’est une lecture qui permet de faire grandir la réflexion autour d’un sujet parfois encore tabou.

En attendant Bojangles, mon coup de cœur littéraire de cet été

Copyright : Folio

En attendant Bojangles, un véritable hymne à l’amour

Ce livre, à la fois tendre et poignant, à la fois drôle et tragique, à la fois romantique et peu banal, est vraiment une magnifique découverte pour moi. J’ai simplement été touchée par cette histoire que je n’attendais pas.

Quand j’ai acheté ce livre il y a maintenant plus d’un mois, j’étais intriguée. Intriguée d’abord par cette couverture sur laquelle danse un couple étincelant de mille feux, mais tout aussi intriguée par la quatrième de couverture, par ces deux êtres amoureux qui rythment leurs vies avec les notes de Mr Bojangles, une chanson sublime interprétée par Nina Simone dans les années 70. J’avais alors adoré la référence musicale, et sans trop bien savoir ce que je pourrais découvrir à travers ces mots, je savais que je me devais de lire cette histoire.

En attendant Bojangles est un joli texte en prose, une poésie dans laquelle la folie est douce et tient une place importante. J’ai été émue par ces personnages empreints d’amour, leurs raisonnements extravagants et leur légèreté face à la réalité de la vie. Cette nature irrationnelle m’a d’abord paru enviable : quelle belle façon d’aborder les coups durs, de vivre sans trop se soucier de l’avenir ! Mais rapidement, le lecteur comprend que l’illusion est parfaite, que la réalité est finalement déconcertante, avant de devenir bouleversante.

Cette histoire nous est contée selon deux angles de vue différents. Sous le regard enfantin de notre premier narrateur, on mesure l’importance des moments joyeux mais éphémères que vivent ses parents, et on aimerait que la danse dure bien plus que le temps d’une chanson. Le deuxième narrateur n’est autre que le père de cet enfant, le mari emprunt d’amour pour sa femme. Lui nous fait découvrir l’histoire de cette romance idyllique depuis ses premières minutes jusqu’à son actuelle existence.

En attendant Bojangles est indéniablement un de mes coups de cœur littéraires de cette année. Olivier Bourdeaut est un auteur dont la plume est brillante, frappante et captivante. J’ai fini la lecture de cette histoire en moins d’une journée, mais je crois bien que je suis toujours autant sonnée par ce récit aussi pétillant qu’inattendu. C’est une lecture que je recommande à tous.

Mr Bojangles, l’interprétation de Nina Simone

Lire cette histoire, c’est aussi rendre hommage au travail de Nina Simone et sa contribution dans le monde de la musique.

Nina Simone est une chanteuse américaine née à l’aube des années 30. C’est une artiste aux multiples facettes, polyvalente, capable de jouer du piano, d’écrire des textes somptueux, de créer ses propres arrangements musicaux, et bien sûr d’interpréter des chansons s’inscrivant dans différents genres tels que le gospel, son premier amour, mais aussi le jazz, le blues, la pop et le R&B. En 1971, Nina Simone sort l’album Here Comes The Sun dans lequel on retrouve son interprétation de Mr Bojangles.

Mr Bojangles est une chanson originellement écrite et enregistrée par le chanteur de country Jerry Jeff Walker en 1968. Ce titre, qui va connaître un succès international, naît d’une rencontre faite quelques années plus tôt dans une prison de la Nouvelle-Orléans entre le chanteur et un ténébreux alcoolique capable de prouesses chorégraphiques.

Cet homme qui partagera la route carcérale de Jerry Jeff Walker était un talentueux danseur de claquettes qui avait comme pseudonyme Mr Bojangles, un sobriquet choisi afin de dissimuler son identité à la police ; Mr Bojangles étant le surnom du célèbre danseur de claquettes Bill Robinson. Les deux hommes partagent leur cellule avec d’autres codétenus quotidiennement, et tour à tour, ils se racontent tous des passages de leurs vies. Un jour, à l’énonciation de la perte de son chien, Mr Bojangles visiblement peiné, s’endurcit et introduit une atmosphère pesante dans leur cellule. Alors, à la demande générale, il est invité à égayer de nouveau la pièce, et il s’exécute sur quelques pas de danse : ainsi va la vie.

L’interprétation de Nina Simone de Mr Bojangles est l’une des plus connues, bien que ce titre ait été repris par de nombreux artistes comme Whitney Houston, Robbie Williams, Hugues Aufray en français et même Queen Ifrica en version reggae. Je vous laisse vous imprégner de cette chanson qui rythme le cours de ce joli roman.