lait et miel : milk and honey de Rupi Kaur, poésie et féminisme

Lait et miel de Rupi Kaur
© Éditions Leduc

lait et miel est un recueil de poésie très remarqué, d’abord en Amérique du Nord – devenant très rapidement numéro 1 des ventes au Canada et aux États-Unis – puis dans le monde entier. Curieuse de savoir ce qui fait la popularité de cet ouvrage, je l’ai emprunté à la bibliothèque de ma ville.

Rupi Kaur est une poétesse d’une nouvelle ère. Elle délivre ses messages sur la toile par le biais du réseau social Instagram. Pour de nombreux journalistes, elle incarne la femme féministe consciente de son infériorité dans la société d’aujourd’hui désireuse de rétablir la balance.

Pour Rebecca Amsellem, fondatrice des Glorieuses (une newsletter féministe) et auteure de la préface de l’édition française de milk and honey pour les éditions Charleston, c’est la « puissance de ses mots » qui inspire. Parce qu’elle a partagé ses textes et ses dessins de la manière la plus désintéressée et franche possible, Rupi Kaur rassemble les femmes, les invite à s’engager pleinement sur « le chemin » de l’expression libre et de la reconstruction suite à un traumatisme.

Force est de constater que son discours a su toucher une large communauté de femmes, et d’hommes ! Son recueil s’est vendu à plus de 2.5 millions d’exemplaires selon le Financial Times en février 2018, et est resté positionné 77 semaines dans la liste des meilleures ventes du New York Times. Pourtant, si j’ai su apprécier certains de ses textes, je n’ai pas été aussi réceptive à ses vers que je l’aurais pensé.

lait et miel, un regard tranchant sur les relations humaines

Séparé en quatre catégories bien distinctes ; souffrir, aimer, rompre, guérir ; le recueil de poèmes que nous propose Rupi Kaur possède une dynamique intéressante de par cette construction claire. D’entrée de jeu, on remarque la simplicité de la mise en page de ce recueil. Quelques dessins viennent parfois agrémenter les poèmes déclamés par Rupi Kaur, mais l’ensemble reste sobre, l’univers simple.

Il est ici largement question de la nature des relations humaines, de leur genèse à leur avènement, avec toutes les difficultés que cela sous-entend. La poétesse évoque d’ailleurs souvent les relations intimes, les relations sexuelles, et surtout la place à laquelle la femme est sans cesse reléguée quand il s’agit de celles-ci.

À l’énonciation de ce qu’est le viol, le harcèlement, sa clairvoyance est admirablement traduite ; sa manière d’en parler est crue, dépourvue de filtres. L’écrivaine est une victime qui nous relate des faits difficiles, nous fait ressentir le mal, le préjudice des actes imposés.

le sexe réclame le consentement des deux
si l’une des personnes est allongée là sans rien faire
parce qu’elle n’est pas prête
ou n’en a pas envie
ou simplement ne veut pas
mais que l’autre pénètre son corps à elle
ce n’est pas de l’amour
c’est du viol

je tressaille quand tu me touches
j’ai peur que ce soit lui

Quand Rupi Kaur parle d’amour, elle se veut fleur bleue, capable de produire des phrases dont le sujet lui provoque des sentiments bienveillants, un amour dénué d’attentes qui existe simplement. Dans cette deuxième section, elle énonce son impatience, le désir que son affection lui insuffle. Elle aime, elle ressent pleinement des émotions nouvelles, elle veut alors s’exprimer et se retrouver corps à corps avec cet autre qui accompagne sa route.

C’est ici que l’on retrouve les poèmes les plus doux, les plus tendres. On y observe également son besoin d’assouvir ses envies charnelles. Encore une fois, sans langue de bois, Rupi Kaur nous partage sa vérité, ce regard qu’elle tient amoureusement à son amant.

tu n’étais peut-être pas mon premier amour
mais tu étais l’amour qui a rendu
toutes les autres amours
insignifiantes

tu m’as touchée
sans même
me toucher

Au moment où cette relation se brise, l’écrivaine prend le temps de pleurer, de se languir, sombre quelquefois dans le ressentiment, rêve également parfois d’un retour dans le passé.

Parce qu’elle a vécu cette déchirure, Rupi Kaur montre de l’empathie envers ses lectrices qui se trouveraient dans une situation similaire. Elle s’adresse directement à elles dans certains de ses vers, met un point d’honneur à montrer l’unicité d’une personne, sa capacité à vivre et être seule. Et ce n’est qu’une fois la reconstruction en marche que l’ordre des choses semble rétabli. On sent que la guérison est lente, que seul le temps parviendra complètement à effacer atténuer la douleur de la trahison.

La femme au cœur de ces poèmes

Tout au long de ce recueil, de nombreuses pensées nous mènent à considérer la condition de la femme au sein de la société actuelle. Je pense que c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle Rupi Kaur est aussi adulée par les médias.

La poétesse nous parle ainsi par exemple des poils d’une femme, rejetant l’idée d’un corps artificiel, dénaturé par les épilations à répétition, pour l’envie de plaire à quelqu’un d’autre que soi. Selon ses dires, il faut apprendre à « s’accepter comme on a été conçu », c’est là que se trouve notre véritable beauté. Anti-conformiste, Rupi Kaur rêve d’un monde où la femme comprend qu’elle n’a pas besoin d’autre chose qu’elle-même pour se sentir fière de ce qu’elle est, peu importe ce que les autres en pensent.

le poil
s’il n’était pas censé être là
ne commencerait pas
par pousser sur nos corps

nous sommes en guerre avec ce qui vient le plus naturellement à nous

tu peux retirer
tous les poils de ton corps
si c’est ce que tu veux
tout comme garder
tous les poils sur ton corps
si c’est ce que tu veux

tu n’appartiens qu’à toi-même

D’une voix toujours aussi tranchante, Rupi Kaur évoque les règles comme faisant partie intégrante de la vie d’une femme, malgré le tabou qui existe autour de cette réalité biologique. La femme ne devrait avoir en aucun cas honte de ce qu’est son corps, elle établira ici un constat sans équivoque : « c’est plus acceptable de vendre / ce qu’il y a entre les cuisses d’une femme / que de parler de son / fonctionnement intérieur ».

Enfin, Rupi Kaur nous parle aussi de diversité ethnique. La couleur de la peau de tout être humain, des femmes d’autant plus, doit être présentée comme une fierté, non un frein à l’ascension sociale de cette personne. J’ai apprécié qu’elle traite ainsi le combat des femmes de couleur, car cette différence est encore un challenge dans le monde d’aujourd’hui. C’est une jolie manière de revendiquer la beauté de la femme (et des hommes) de couleur.

nos dos
racontent des histoires
qu’aucun livre
n’a le courage
de porter

femmes de couleur

Mon ressenti global sur lait et miel

C’est assez difficile pour moi de vous donner mon impression globale sur ce texte. J’ai le sentiment immense que Rupi Kaur nous y a partagé sa vie, ses ressentiments, son amour et la trahison qu’elle a parfois pu ressentir. C’est un recueil très personnel, avec un degré d’ouverture à l’autre, nous lecteurs, très fort. C’est aussi un texte très engagé en ce qui concerne la nature de la femme. Nous, femmes, sommes telles que la nature l’a souhaité, avec nos poils, avec nos règles, avec notre douceur mais aussi notre force de caractère. La poétesse évoque tous ces sujets sans peur de déranger, et c’est tout à son honneur.

Pour autant, je ne suis pas entièrement convaincue par le format de ce livre et par l’ensemble de ses textes. Si j’ai adoré la brillance de certains poèmes et la magnificence de ses illustrations, à de nombreuses reprises, je me suis sentie complètement déconnectée par la structure, la construction prosaïque avec ses retraits à la ligne constants, et le contenu érotique. Ces textes m’ont parfois touchée, mais aussi dérangée, interrogée et laissée perplexe. J’ai sans aucun doute adhéré à son discours féministe en revanche, et j’ai largement apprécié qu’elle parle si librement de sujets encore tabous aujourd’hui.

Je ne suis définitivement pas emballée par le contenu de ce recueil. Je reste néanmoins contente d’avoir enfin pu le découvrir, et je pense que ce livre plaira à de nombreuses femmes qui sauront s’y retrouver.

À propos de ce livre

Titre Lait et miel
Titre original Milk and honey
Auteur Rupi Kaur
Traducteur Sabine Rolland
Préface Rebecca Amsellem
Éditeur Charleston
ISBN 9782368121757
Prix 17 €
Nombre de pages 208 pages
Date de parution 22 septembre 2017
Première publication 4 novembre 2014
Ma note ★★☆☆☆
Disponible sur Amazon

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