Ce que murmurent les collines de Scholastique Mukasonga, des nouvelles rwandaises évocatrices du passé

Ce que murmurent les collines de Scholastique Mukasonga
Copyright : Gallimard

J’ai découvert par hasard ce recueil de nouvelles il y a quelque temps dans la bibliothèque de ma ville. Depuis longtemps, j’avais envie de découvrir la plume de Scholastique Mukasonga, c’était donc pour moi l’occasion rêvée de pouvoir réaliser ce souhait.

Ce que murmurent les collines est une collection de six nouvelles à caractère historique. Le lecteur se retrouve en immersion totale dans le pays natal de la romancière, le Rwanda. Entre fiction et non-fiction, il s’aventure dans une région africaine dont l’histoire est parsemée de tristesse et d’inégalité. Depuis avril 2015, ce livre existe aussi au format poche dans la collection Folio de Gallimard.

Des parcelles d’émotions vives

La rivière Rukarara

La première nouvelle de cet ouvrage nous présente la rivière Rukarara, un cours d’eau de la province ouest du Rwanda. Cette rivière, c’est l’objet de convoitise, le doux rêve de Scholastique Mukasonga que l’on retrouve en tant que narratrice ici. Elle nous invite à voyager le long de sa « rivière enchantée » pour découvrir son histoire. Elle nous conte ainsi ses souvenirs, son attachement aux légendes que lui racontait sa mère.

Selon Stefania, la Rukarara prodiguait sur ses rives richesse et abondance. Son eau dont on remplissait les abreuvoirs avait toujours protégé les vaches des épidémies de peste qui décimaient régulièrement les troupeaux du Rwanda. Elle comparait avec désolation les champs faméliques du Bugesera ruinés par la sécheresse à la fertilité sans pareille des champs qu’irriguait la Rukarara.

Scholastique Mukasonga est née au bord de la Rukarara. Narrer cette rivière, c’est donc pour elle un moyen de se réapproprier son enfance. Elle nous enseigne également que la Rukarara est l’une des sources les plus lointaines du Nil, une découverte qu’elle fera bien des années après son départ de cette région. « Ma chère Rukarara, au bout de tant de métamorphoses, devenait donc le Nil. »

Cela peut sembler anodin mais pour le lecteur insensible, mais ce fait géographique a toute son importance aux yeux de la narratrice. Sa « rivière de légende » possède des lettres de noblesse.

Le bois de la croix

Dans Le bois de la croix sont juxtaposées deux notions opposées : la croyance populaire d’un peuple et la croyance religieuse qui lui est imposée. L’écrivaine rwandaise nous raconte ici l’arrivée des colonisateurs dans le village de la jeune Viviane.

Le Rwanda a été une colonie belge de 1916 à 1962, année de son indépendance. Dans cet écrit, ce sont les Belges qui décident de comment est gérée la communauté. Ils imposent clairement leur religion, leurs croyances, leurs pratiques au peuple rwandais. Si la mère de Viviane tient à ce que sa fille participe dûment et respectueusement au catéchisme, elle souhaite également que celle-ci soit pleinement au courant de la réalité de la croix dressée sur la colline Kivumu. On comprend alors que ce symbole important pour les religieux belges est né du déracinement d’un arbre appartenant au mythe des habitants de Gashora. On apprend donc que ces nouveaux arrivants ont détruit le culte de ce village pour bâtir leur croix.

Viviane ne doit pas oublier d’où elle vient. Scholastique Mukasonga nous énonce ici l’importance de la mémoire d’un peuple.

Titicarabi

La troisième nouvelle de ce recueil s’intitule simplement Titicarabi. Titicarabi est un chien mystérieux « d’une beauté extraordinaire » venu perturber la tranquillité d’un village magnifique où tout, jusqu’alors, semble fonctionner de la meilleure manière qu’il soit. Cette histoire, probablement l’une des plus drôles de ce recueil, nous conte avec humour l’aveuglement d’une bourgade entière face à l’adversité.

Ce soir-là, le mirage des belles paroles s’était dissipé et les villageois contemplèrent l’étendue du désastre : les cases qui tombaient en ruine, les greniers éventrés et pillés par les singes, les chèvres redevenues sauvages ou dévorées par les hyènes et les enfants aux yeux immenses et ternes réduits à l’état de squelettes. Le village n’était plus qu’un hameau de misérables masures menacé par la sécheresse et le vent de sable. Ils maudirent Titicarabi. Mais, dans leurs rêves, ils entendaient encore les paroles merveilleuses et certains, dans le secret de leur cœur, attendaient son retour.

La vache du roi Musinga

Dans La vache du roi Musinga, Scholastique Mukasonga nous emmène à la découverte du roi Musinga, un souverain déchu du Rwanda ayant régné jusqu’en 1931.

Umuhoza est une jeune fille curieuse. Souvent, elle entend son grand-père prononcer ces mots « Yampaye inka Musinga ! » qui signifient « Ô toi, Musinga, qui m’as donné une vache ! ». Elle l’écoute religieusement sans comprendre à quoi fait référence cette proclamation perpétuelle. Craignant un jour de n’avoir davantage le temps de questionner son grand-père à ce sujet, Umuhoza se décide enfin à lui demander l’histoire de cette déclaration.

Avec cette fiction historique, le lecteur prend part à la chronologie des événements qui mènent à la destitution de ce mwami, ce roi rwandais.

Le Malheur

Le Malheur est la nouvelle que j’ai préférée dans ce recueil. Scholastique Mukasonga utilise ici la personnification de manière intelligente au sein de ce texte. Cette affliction, cette douleur, a une volonté propre de demeurer en un lieu bien précis. Elle est probablement dirigée selon des circonstances prédéfinies, mais poursuit sa propre route. Qui peut dire d’où vient le Malheur ? Qui peut donc agir sur ce Malheur ?

Au Rwanda, comme dans le reste du monde, le Malheur tisse inlassablement la trame de la vie humaine : la mort frappe les petits enfants, la peste décime les vaches, la sécheresse provoque la famine, la guerre ravage les collines. Bien sûr, on voudrait savoir d’où provient le Malheur et surtout qui nous l’envoie. Les suspects sont nombreux.

Un pygmée à l’école

La différence. Au moyen de la différence, on est capable de former des groupes, mais surtout de dissocier des individus de manière arbitraire. La romancière invite le lecteur a prendre conscience du regard de l’autre à travers cette dernière nouvelle. La notion de race est arrivée au Rwanda à l’heure de la colonisation. On a été capable de séparer la communauté Hutu de la communauté Tutsi et d’un peuple, sans doute plus restreint, les Twas. Ces Twas, aussi appelés Mutwas, sont des pygmées. C’est une ethnie « différente », vue négativement par les autres groupes en place au Rwanda.

Dans Un pygmée à l’école, on suit les aventures de Cyprien, un Twa très intelligent. Cette bonne prédisposition ne lui garantit pas pour autant d’avoir accès au savoir comme les autres enfants. Il est considéré moins important. C’est sur cette différence que Scholastique Mukasonga accentue sa narration. Une différence qui aura pour effet les guerres dévastatrices liées à la race notamment en 1994.

Qui est Scholastique Mukasonga ?

Scholastique Mukasonga est une écrivaine rwandaise manipulant avec brillance et somptuosité la langue française. J’ai été touchée par son parcours, bien avant de découvrir cet écrit qui m’a tout de même permis d’en apprendre plus sur ses origines.

Scholastique Mukasonga
Copyright : ActuaLitté

Scholastique Mukasonga naît au Rwanda en 1956 à proximité de la rivière Rukarara. Quatre ans plus tard, sa famille est délogée à Nyamata au Bugesera, une province du Rwanda dans laquelle s’étendent de nombreux marais. En 1963, les membres de la famille de Scholastique Mukasonga restés dans la vallée de la Rukarara sont massacrés.

Elle vit au Rwanda jusqu’en 1973 où elle est exilée au Burundi, un pays frontalier à sa contrée natale. Cette épopée, elle la raconte d’ailleurs par bribes dans sa nouvelle La rivière Rukarara. On apprend au sein de celle-ci qu’à Bujumbura, le Haut Commissariat aux Réfugiés lui délivre un certificat d’apatride, une déclaration proclamant le fait qu’elle soit sans nationalité légale. Parlant de ce papier, l’écrivaine déclare :

Il m’interdisait de revenir au Rwanda et me fermait la plupart des autres pays dont les ambassades, au vu du papier marqué du sceau d’infamie de réfugiée, me refuseraient, et cela allait de soi, leur visa.

En 1992, Scholastique Mukasonga s’installe en France. Deux ans plus tard, le Rwanda connaît une violence sans pareille lors du génocide des Tutsis, et la romancière apprend alors le décès de 37 membres de sa famille, dont sa mère Stefania, une femme au caractère singulier que l’on retrouve beaucoup dans ses écrits.

Pour soulager ses maux, Scholastique Mukasonga use aujourd’hui des mots de la plus belle des manières. En 2006, douze ans après ce drame, Gallimard publie son premier récit autobiographique Inyenzi ou les Cafards. En 2012, son premier roman intitulé Notre-Dame du Nil remporte le Prix Renaudot. On la retrouve également sur le devant de la scène littéraire cette année avec son nouvel ouvrage intitulé Un si beau diplôme !.

Comme je vous le disais plus haut, j’ai été émue par les souffrances que Scholastique Mukasonga a enduré dès son enfance jusqu’au drame tragique qui a conduit plusieurs de ses proches à la mort. Je salue ici son courage et sa volonté de nous partager l’histoire de sa vie et l’histoire de son pays natal.

À propos de ce livre

Titre original Ce que murmurent les collines
Auteur Scholastique Mukasonga
Éditeur Gallimard
Collection Continents Noirs
ISBN 9782070145386
Prix 15.90 €
Nombre de pages 160 pages
Date de parution 27 mars 2014
Disponible sur Amazon

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