Adieu Bogota de Simone et André Schwarz-Bart, une plongée dans l’horreur humaine

Adieu Bogota de Simone et André Schwarz-Bart
Copyright : Seuil

André Schwarz-Bart et Simone Schwarz-Bart sont deux écrivains français au parcours croisé. De leur rencontre naît une histoire d’amour singulière, mais aussi une histoire d’écriture hors normes. Ces deux romanciers composent à quatre mains plusieurs œuvres littéraires. Ils décrivent avec émotion et justesse leur vision des Antilles, permettent un regard autre sur la Caraïbe. André Schwarz-Bart est en outre le récipiendaire du prix Goncourt en 1959 pour son roman Le Dernier des Justes.

Adieu Bogota est le quatrième ouvrage signé conjointement de Simone et André Schwarz-Bart. Les éditions du Seuil optent pour une couverture empreinte de douce mélancolie pour cet ouvrage difficile et subtil.

Une réflexion profonde sur la vie d’antan et les souvenirs

Marie, une sang-mêlé originaire des Antilles, vit dans une maison de retraite située à Paris dans les années 50. Elle se lie d’amitié pour Jeanne, une des résidentes de cet établissement. Jeanne n’a qu’un garçon comme famille, un enfant qu’elle a eu alors qu’elle entrait dans l’adolescence. C’est ce même fils qui l’a condamnée à cette vie de réclusion loin des siens. Marie, quant à elle, ne semble n’avoir aucun entourage, personne qui lui soit intime dans son quotidien. Alors, ensemble, Marie et Jeanne tentent d’abandonner quelque peu leur solitude.

Ces deux femmes vont partager plus que des souvenirs. Elles vont se faire des confidences peu communes sur le passé qui les hante encore. Jeanne racontera à Marie toutes les transgressions de son fils et son trouble grandissant face à la mort qui approche. Elle trouve en Marie une oreille attentive, une personne qui saura écouter plus qu’elle ne semble se livrer. Alors quand Marie, plus discrète, raconte enfin sa vie à son amie lors d’une balade, celle-ci l’incite à écrire sur papier son histoire, une histoire qui mérite d’être lue. Une écriture qui pourrait lui être salvatrice.

Jeanne quitte ce monde et Marie se retrouve face à sa promesse. Écrire, se souvenir, évacuer. Elle devient alors à la fois « son propre écrivain et son propre public ».

Mais il resterait toujours ceci, qui m’empêcherait d’écrire ma vie, et qui est peut-être la véritable raison de mes échecs, c’est que si je disais certaines choses, si je racontais toute la vérité, qui n’est pas toujours belle, certains imputeraient mes criminalités à tous ceux qui m’aident à porter ma peau. Mais si ce n’est pas pour tout dire, à quoi sert de parler ?

On découvre dans la seconde partie de cet ouvrage le terrible passé de Marie. Cette jeune femme quitte la Martinique suite à la catastrophe de Saint-Pierre en 1902. Cette année-là, la Montagne Pelée connaît l’éruption la plus violente du XXe siècle avec près de 30 000 morts en l’espace de deux minutes. Cette tragédie la conduira à laisser derrière elle tout ce qu’elle a toujours connu, en quête d’une vie plus « heureuse » faite de « richesses ».

Marie livre alors un récit poignant de son aventure qui l’emmènera d’abord en Guyane, puis aux États-Unis et en Colombie. C’est une épopée lourde, pleine de rebondissements, mais surtout pleine de souffrances. On est bien souvent surpris de la tournure des événements.

On est en présence d’une femme de caractère, pas toujours sûre de ce qu’elle doit faire pour vivre de la meilleure façon possible compte tenu de sa condition. Elle doit également apprendre à vivre avec sa couleur de peau, une différence encore bien trop importante aux yeux des personnes qu’elle rencontrera sur sa route.

Nous ne te voulons pas de mal, mais nous avons un sens africain de la race. Les blancs sont des blancs, mais vous autres descendants d’esclaves, vous n’êtes rien. Ce n’est pas ta faute, et ce n’est pas la nôtre : tu n’es rien. Tu es un, comme chaque poisson du fleuve.

Dans cette seconde partie d’Adieu Bogota, le lecteur découvre sans langue de bois une Marie dont les convictions vont souvent être réduites à néant. On est alors au début du XXe siècle, un moment dans l’Histoire où la femme noire n’a pas sa place dans la société.

Ici, la violence règne. Toutes ces brutalités que vont subir Marie toucherait n’importe qui au plus profond de l’âme. La limite du supportable est largement dépassée dans les quelques chapitres finaux de ce roman. Ce personnage féminin central en arrive même à être totalement heureuse de sa triste condition, car, le pire, elle y a survécu, et que tant qu’elle ne revit pas ce pire, tout va pour le mieux selon elle. Cette acceptation peut sembler admirable mais elle l’emmène aussi sur des chemins dans lesquels Marie se persuade que sa situation est correcte, alors qu’il n’en est rien. Ce comportement humain, vrai, sans artifices, est celui qui exprime à quel point l’on peut se contenter de peu, juste pour ne pas revivre un passé douloureux.

En définitive, cette lecture n’épargne personne, la souffrance étant perceptible, les actes de violence d’une brutalité absolue. Le style de l’écriture est agréable, les phrases joliment travaillées. Simone et André Schwarz-Bart exposent dans Adieu Bogota une histoire des plus difficiles.

Mon climat intérieur est tropical aujourd’hui : il y a de la pluie, du soleil, des odeurs fortes, et un sentiment de pourriture végétale flotte dans l’air débilitant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.