Tout le monde s’en va de Wendy Guerra, comprendre le Cuba d’antan par la lecture d’un journal intime

Tout le monde s'en va de Wendy Guerra
Copyright : Stock

Tout le monde s’en va est le premier roman de Wendy Guerra. Cette écrivaine cubaine est née à La Havane en décembre 1970, et s’inspire de ses propres journaux intimes pour créer cette histoire à caractère autobiographique. Cet ouvrage a reçu le Premier Prix du roman Bruguera en 2006, la même année de sa parution dans une maison d’édition barcelonaise, en espagnol. En France, il paraît aux éditions Stock en 2008 et est traduit par Marianne Millon.

Fort de son succès, Todos se van existe en au moins neuf langues différentes. Il est également adapté au cinéma par le directeur de production colombien Sergio Cabrera. Ce film sort en mars 2015 et est aussi connu aux États-Unis sous le titre Everybody Leaves.

Le Cuba d’antan vu par une jeune fille devenue femme

Tout le monde s’en va nous emmène à la découverte de Cuba dans les années 70-80. C’est aux côtés de Nieve Guerra, une jeune fille que l’on découvre par la lecture de ses journaux intimes d’enfance et d’adolescence, que l’on parcourt les différentes périodes de l’histoire cubaine.

Naître à Cuba a consisté à ressembler à cette absence du monde à laquelle nous nous soumettons. Je n’ai pas appris à utiliser une carte de crédit, les distributeurs automatiques ne me répondent pas. Une correspondance entre deux avions, d’un pays à l’autre, peut me faire perdre le contrôle, me disloquer, me couper le souffle. Dehors, je me sens en danger, dedans, je me sens confortablement prisonnière.

Nieve déteste son prénom. Nieve… Quelle idée a eu sa mère d’appeler sa fille Neige alors qu’elles subissent toutes deux la chaleur de Cuba… Nieve vit à Cienfuegos avec sa mère, qu’elle surnomme Mami, et le mari de sa mère, Fausto, un grand Suédois blond. Mami est une journaliste de radio, parfois contrainte de se déplacer d’un pays à l’autre à l’image d’un vrai reporter envoyé spécial (elle sera d’ailleurs amenée à rendre compte de la guerre d’Angola en 1978-1979). Fausto est un ingénieur travaillant à la construction d’une centrale nucléaire. Alors qu’elle est âgée de huit ans, Nieve passe ses matinées à l’école et ses après-midi à nager dans le bras qui va de la lagune à la mer et se trouve à proximité de chez elle.

Son père, cela fait de longs mois que Nieve ne l’a pas vu quand celui-ci fait de nouveau irruption dans sa vie. Il arrive sans crier gare avec sa mauvaise humeur traditionnelle, persuadé que sa fille fait l’objet de maltraitances de la part de Fausto. Il traîne donc Mami en justice pour immoralité et abandon puisque cette dernière part parfois en mission pour son travail. Il exige la garde, la surveillance et l’autorité parentale de Nieve lors du procès qui les opposera.

Le jour du procès arrive, le verdict est rendu. Nieve doit vivre pendant trois ans avec son père et sa troupe de théâtre dans les montagnes, dans l’Escambray, loin de la mer et de sa lagune favorite. Surtout loin de sa mère et de Fausto.

Elle m’a dit que je m’étais très bien conduite, que j’avais été très sage. Mais je sais que j’aurais dû dire que je voulais rester avec elle. La peur de mon père m’empêche toujours de parler. Quand je suis seule, je veux le faire, mais devant lui je n’y arrive jamais.

Nieve a peur de son père. Et plus le temps passera, plus ce pressentiment va se révéler juste. Le père de Nieve est « content » d’avoir gagné ce procès mais n’a véritablement aucune envie de s’occuper de sa fille. Il n’avait d’ailleurs aucunement aménagé son habitat pour que la petite ait sa propre intimité et se sente à son aise. Ce dernier refuse qu’elle écrive sur son journal, a formellement interdit à sa mère de lui rendre visite, ne l’emmène plus à l’école et surtout, ne la nourrit pas à sa faim. L’atrocité de la situation devient terrible quand son père en arrive à entièrement lui manquer de respect, notamment en couchant avec des femmes dans leur lit sous ses yeux ou quand ce dernier finit par lever la main sur elle.

Quand j’entre dans la maison, je suis plus en danger que quand je suis dehors.

Aujourd’hui il m’a encore laissée sans manger.
Ce matin, Chela m’a apporté un gâteau parce que ma mère lui a dit sur le pas de la porte, en arrivant, que j’avais neuf ans. Mon père l’a jeté dans le patio. Les poules l’ont mangé. Je les ai vues le picorer de la fenêtre. Il y a sept poules et douze poussins tachetés.

L’enfance de Nieve est la période de sa vie pendant laquelle elle vivra des atrocités sans nom. Avec son regard encore immature, elle pense dans un premier temps naïvement que son père est « comme ça », qu’il a ses raisons et que « c’est pour ça qu’on [la] tape ». Puis avec le temps, son caractère s’affirme, et elle comprend que sa situation n’est pas normale. En parallèle à cette violence, elle tente de s’évader par la lecture et l’écriture, qui seront pour elle la clé du bonheur.

Puis, on retrouve Nieve âgée de quinze ans, à l’École nationale d’art de La Havane, sur les traces de sa mère. Elle déteste son école, son uniforme « carré » et la plupart de ses camarades de classe. Seul son Journal semble lui apporter un certain réconfort… Nieve est contrainte d’effectuer son service militaire, d’aller au camp militaire réservé aux jeunes : si elle refuse, elle se verra retirer le droit de poursuivre ses études dans le domaine de l’art.

Je ne supporte pas ce qui est militaire, même pas les pantalons de treillis qui sont à la mode, mais si je n’y vais pas on me renverra de l’école ; comme dit la consigne : « Chaque Cubain doit savoir tirer et bien tirer. ». Je ne suis pas née pour manier des armes.

Moi, je m’en fiche de la technique d’activation d’une grenade et de gagner grâce à ça ce que je ne veux pas gagner. On devrait également avoir le droit de perdre. Je veux être une perdante si tant est que l’alternative consiste à tirer et blesser quelqu’un.

Mami est également en total désaccord avec cette réglementation pour les jeunes. Pour elle, « c’est illégal de mettre des armes dans les mains d’adolescents » ; surtout que ces derniers vivent dans des conditions peu enviables, entassés dans des dortoirs où l’intimité n’a pas lieu d’être. Elle aimerait pouvoir offrir mieux à Nieve : « Elle garde l’idée de quitter le pays. ».

D’autant plus qu’il y a toutes ces personnes qui s’en vont autour de ces deux femmes… Les uns après les autres, les proches de la famille de Nieve quittent Cuba. Cet exil, plus ou moins forcé pour certains, va pousser Nieve et Mami à considérer leur infortune en tant que telle. Elles considèrent dès lors leur vie à Cuba comme étant celle que l’on mène dans une prison dorée, une entrave à leurs vraies libertés.

J’ai adoré découvrir ce roman qui m’a pris un peu de temps à terminer. J’avais envie de lire doucement cet écrit car il est révélateur de ce qu’est l’histoire de la population cubaine d’aujourd’hui. C’était une lecture difficile mais vraiment satisfaisante. Elle m’a permis de mieux comprendre comment s’est orchestrée la Révolution cubaine de 1959, et quelles ont été, année après année, les répercussions de celle-ci sur la vie de ces insulaires. Wendy Guerra, par le biais de ce journal intime, semble raconter surtout l’autorité omniprésente du gouvernement cubain, et la volonté de s’en émanciper de cette communauté. J’aurais adoré savoir à quel point ce récit reprend des éléments de sa vie personnelle, à quel point on pourrait le considérer comme étant autobiographique. Ce que vit Nieve enfant est intolérable, ce qu’elle endure adolescente est inimaginable.

Ça me rassure de voir que je peux partir quelque part à la nage. Je ne sais pas où, mais partir à la nage un jour, pour toujours.

De la culture cubaine

Tout au long de cette lecture, l’auteure a la volonté de nous ancrer dans la culture cubaine. C’était pour moi un réel plaisir de parcourir chacune des références – littéraires, musicales, artistiques, historiques – que Wendy Guerra a souhaité retranscrire ici.

L’écrivaine nous évoque par exemple la révérencieuse commémoration du 1er janvier 1959. À cette date importante de l’histoire de Cuba, Fidel Castro et les insurgés renversent le président Fulgencio Batista. Ce dernier se voit alors contraint de quitter le pays pour la République dominicaine. Batista avait élu président en 1940. Évincé en 1944, il avait fomenté un coup d’État en 1952, se faisant réélire en 1954 et organisant dès lors sa dictature. Pour la population cubaine des années 70-80, il est essentiel de commémorer chaque année l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir.
Dans Tout le monde s’en va, on oblige Nieve à rédiger un communiqué pour la cérémonie de commémoration. Dans celui-ci, l’enfant qu’elle est à ce moment-là doit obligatoirement utiliser les expressions suivantes : pionniers José Martí, pionniers moncadistes, XXIe anniversaire du Triomphe de la première Révolution socialiste d’Amérique, guérilla, avenir, cent pour cent de promotion, triomphe du glorieux mois de janvier de la patrie, impérialisme despotique brutal, récolte de la canne à sucre et la culture du café, en temps de paix, miracle de la révolution, « la partie ou la mort, nous vaincrons ». Seulement, le texte qu’elle créera à partir de ces bouts de phrases ne sera pas du goût de ses professeurs, probablement jugé trop revendicateur, et elle sera punie.

Aussi, pendant près de cinq décennies, alors que Fidel Castro est au pouvoir, une certaine politique musicale est mise en place par le gouvernement. De nombreux artistes connaissent alors la censure sur les ondes du pays et Wendy Guerra nous informe que seulement deux chansons en anglais par jour sont émises sur la Radio Ciudad de La Habana, la radio pour laquelle travaille Mami. Parmi ces nombreux chanteurs à être interdits de diffusion (notamment en 1986, quand Nieve passe son temps à écouter la radio de sa maman), il y a : Moncho y Raphael, des chanteurs d’origine espagnole interdits de passage pour avoir critiqué vivement la politique gouvernementale cubaine ; Julio Iglesias, chanteur espagnol interdit de diffusion pour son étroite relation avec Miami et les exilés cubains de la Floride ; Celia Cruz, dont je vous parlais récemment, pour son départ en 1960 pour le Mexique, considérée alors comme une exilée par le gouvernement cubain ; La Lupe, une chanteuse cubaine de boléros et guarachas qui a quitté Cuba après la sortie de son premier album et a d’abord été exilée au Mexique avant de gagner les États-Unis ; Olga Guillot, aussi connue sous le surnom de La Reine du boléro, qui, opposée au régime de Castro, quitta Cuba en 1961 d’abord pour le Venezuela, puis le Mexique et fut considérée comme une traître ; Miami Sound Machine, dont Emilio Estefan Jr. et Gloria Estefan, tous deux nés à Cuba, mais ayant quitté assez jeunes ce pays avec leurs familles respectives qui fuyaient le régime de Castro ; Willy Chirino, chanteur de salsa cubano-américain né à Cuba qui quitta l’île avec l’Opération Peter Pan ; Meme Solís, chanteur, compositeur et pianiste cubain qui décide de quitter Cuba en 1969 avec sa famille ; Bebo Valdés, pianiste et compositeur cubain qui quitte Cuba en 1960 avec sa famille ; José Feliciano, chanteur et guitariste d’origine portoricaine, qui à cause d’une déclaration sur l’autonomie de Puerto Rico en 1970 se voit fermer les portes de Cuba ; Mike Porcel, célèbre musicien cubain, qui dès 1980 est interdit de scènes et obtiendra la permission de quitter l’île seulement en 1989 grâce à l’ONU. Cette liste n’est bien évidemment pas exhaustive – malgré sa grandeur – d’où la tristesse de cette situation.
Pour la petite histoire, c’est seulement en 2012 que cette liste noire composée d’une cinquantaine d’artistes a été effacée par le gouvernement cubain. Aujourd’hui, les radios et émissions télévisuelles peuvent enfin faire le choix de diffuser ces artistes.

Wendy Guerra nous mentionne également les activités du groupe Arte Calle, littéralement « Art de la Rue ». Arte Calle est mouvement artistique qui commence en 1986 à La Havane. Ses membres étaient des étudiants en art qui multipliaient les performances, les graffitis et la peinture de muraux qu’ils recouvraient de leurs métaphores idéologiques, dont le fameux Reviva la Revolu. Le groupe se sépare en 1988.
Il est aussi question de Wifredo Lam à plusieurs reprises. Ce célèbre peintre cubain nous est présenté comme étant un ami de Mami, « un peintre qui est connu partout dans le monde, un petit vieux à moitié chinois ».

En ce qui concerne la littérature cubaine, de nombreux écrivains sont référencés dans cet ouvrage. On y retrouve ainsi Eliseo Diego, un poète, conteur et essayiste cubain, auteur de Muestrario del mundo o libro de las maravillas de Boloña, un recueil de poèmes paru en 1968 jamais traduit en français ; Renée Méndez Capote, une écrivaine, journaliste et traductrice cubaine connue pour ses revendications féministes et sa résistance clandestine contre la tyrannie de Batista ; Nicolás Guillén, un célèbre poète cubain auteur du poème Tengo dans lequel il relate les difficultés des Noirs à Cuba même après la révolution de Fidel Castro ; et Dulce María Loynaz, une poétesse cubaine mentionnée pour son magnifique roman Jardín.

À propos de ce livre

Titre Tout le monde s'en va
Titre original Todos se van
Auteur Wendy Guerra
Traducteur Marianne Millon
Éditeur Stock
Collection La Cosmopolite
ISBN 9782234060357
Prix 19.30 €
Nombre de pages 288 pages
Date de parution 9 avril 2008
Première publication 1 août 2006
Mon appréciation ★★★★☆
Disponible sur Amazon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.