No Home de Yaa Gyasi, trois siècles cimentés par l’escalavage

No Home de Yaa Gyasi
© Calmann-Lévy

Il y a toujours un roman que la critique encense, que tout le monde adore, et qui pour autant ne nous touche pas. Pour moi, ce sera celui-ci : je n’ai pas aimé No Home de Yaa Gyasi. Voilà, c’est dit.

Je sais, je sais, je vais probablement faire partie de la minorité ici. Tout le monde parle de ce roman. Tout le monde est impressionné par celui-ci. No Home fait partie des meilleurs ventes dans au moins une dizaine de pays dans le monde. Il a été traduit en au moins 22 langues à ce jour, ce qui est remarquable pour une si jeune auteure (Yaa Gyasi est née en 1989). Je rêvais moi-même de pouvoir m’imprégner de cette lecture, ce livre étant le coup de cœur de si nombreux libraires… mais j’ai vraiment dû m’accrocher pour finir de lire No Home, si bien que j’ai eu l’impression d’avoir lu un livre complètement différent de celui loué par les critiques.

Avant de vous expliquer les principales raisons de mon désenchantement concernant cet ouvrage, je tenais tout de même à fortement remercier l’auteure du blog My Pretty Books, qui est la personne qui m’a permis de découvrir cet écrit. J’ai gagné un concours ouvert sur son site il y a déjà quelques temps. C’est assez rare que je gagne quoi que ce soit, mais alors un livre : qu’est-ce que j’ai adoré cet instant magique ! Merci encore de m’avoir choisie parmi toutes les personnes qui ont participé au tirage au sort de ce concours. Et merci aux éditions Calmann-Lévy pour l’envoi de cet ouvrage. C’est juste dommage que la magie n’ait pas opéré sur moi.

Pourquoi n’ai-je pas aimé No Home ?

Ce roman démarre au XVIIIème siècle dans un petit village de la Côte-de-l’Or, aujourd’hui connue sous le nom du Ghana. À cette époque, l’esclavage fait rage en Afrique de l’Ouest : c’est l’heure du commerce triangulaire. La traite des esclaves est une pratique lucrative, à la fois pour les occidentaux qui obtiennent ainsi une main d’œuvre bon marché, mais aussi pour les élites africains en place qui n’hésitent pas à enlever des hommes des villages ennemis pour s’enrichir. Chaque citoyen noir est alors sous la menace imminente de se faire capturer. Il peut être embarqué à tout moment sur un bateau destiné à parcourir l’Atlantique et ainsi finir esclave dans une plantation du continent américain.

No Home nous conte d’abord en arrière-plan le parcours déchirant de Maame, une femme appartenant à la communauté ashantie qui vit bien malgré elle au sein du peuple fanti. C’est avec ce personnage féminin que tout commence, même si elle n’est jamais le sujet de la narration. Les Ashantis et les Fantis sont en réalité deux populations rivales au Ghana, vivant respectivement au milieu des terres du pays et sur la région de la côte ouest qui a pour ville principale Cape Coast.

Carte de 1896 représentant la British Gold Coast Colony (le Ghana d'aujourd'hui)
Carte de 1896 représentant la British Gold Coast Colony (le Ghana d’aujourd’hui) — Scottish Geographical Magazine. Publié par la Royal Scottish Geographical Society et édité par James Geikie et W. A. Taylor. Volume XII, 1896.

Maame est une femme retenue captive par Cobbe Otcher, un homme au statut important au sein du peuple fanti. Afin de se libérer de cette servitude, la jeune femme met le feu à la concession et s’échappe par la forêt, le soir même où elle donne naissance à sa première fille. Ainsi naît Effia, dans la « chaleur moite du pays fanti ». De retour parmi les siens, Maame s’épanouit quelque peu et épouse alors le Grand Homme du village ashanti, un guerrier dont le combat est applaudi par toute la communauté. Elle donne par la suite naissance à une deuxième fille prénommée Esi.

No Home nous emmène ainsi sur les traces d’Effia et Esi, deux sœurs que tout sépare. Effia vit son enfance au sein de la communauté fantie, Esi au sein de la communauté ashantie. Ces deux sœurs ne connaissent pas grand chose du passé de leur mère biologique, Effia étant même persuadée que sa génitrice n’est autre que la femme de Cobbe.

Mais en réalité, No Home n’est pas vraiment l’histoire d’Effia et Esi, mais plutôt celle de leur descendance à venir. C’est sur ce point que je souhaiterais d’abord appuyer. Si, comme moi, vous vous attendez à lire les aventures de ces deux sœurs dans ce roman, vous serez déçus. Bien que l’on découvre une partie déterminante de leurs vies, on l’abandonne assez vite pour cette fois découvrir un « bout » de la vie de leurs enfants.

Telle une mosaïque composée de divers fragments, No Home n’est pas simplement « une » histoire, mais un condensé de ressentis s’étalant sur plusieurs générations. Si ce panel de personnages aurait largement pu étancher ma curiosité, je n’en ai été que plus perturbée. Il m’a semblé qu’à chaque moment où, enfin, j’arrivais à me sentir proche du récit d’un personnage, c’était la « fin » de sa narration, et l’on passait le flambeau à un descendant de la lignée « d’en face », de l’autre sœur.
J’adore les nouvelles pourtant, mais je n’ai pas accroché au style de l’écriture de chacun de ces textes. D’autant plus que dans les nouvelles, on laisse au lecteur le choix quant à l’épilogue des personnages. Ici, en parcourant l’histoire de l’enfant d’un des personnages, on apprend alors quel a été le dénouement de la vie du parent, bien trop souvent en une ou deux seules phrases.

J’ai détesté lire l’ensemble des allusions et connotations sexuelles écrites pour chacun des personnages. J’ai l’impression d’avoir été le témoin de relations à répétition pour justifier le fait qu’il y ait un nouveau descendant dans la lignée. Si, concernant Esi, ces écrits m’ont semblé justifiés quoique insupportables, il n’en est rien pour le reste des personnages. Ce n’est pas tant parce qu’il est question de sexe dans ce livre que j’ai été importunée. C’est sûr, ce n’est pas le genre littéraire que j’affectionne le plus, soyons clairs, mais ça ne me dérange pas pour autant si l’auteur en fait un usage important ou intéressant. Un personnage en use pour manipuler, pour décrire sa première nuit avec un nouveau prétendant, ou pour nous conter un dysfonctionnement ou une relation naissante… Ici, toutes ces descriptions étaient, selon moi, forcées. Je n’ai pas été sensible à ces écrits, et même carrément ennuyée par certains des paragraphes. J’ai vraiment eu le sentiment que ces derniers auraient pu être entièrement effacés sans que l’histoire ne perde de réel sens. Avoir à tout bout de champ un descriptif de la nuit qui a permis la naissance de la descendance d’une des sœurs m’a été pénible.

Aussi, ce roman possède un mécanisme assez répétitif en soi. Dans chaque histoire, nous avons cet homme ou cette femme qui vit dans la souffrance, que celle-ci soit physique et totalement démesurée, ou morale par l’intolérable contribution de ses aînés dans la traite des esclaves. X fait alors la rencontre qui va changer sa vie et par le même temps conçoit cet enfant Y dont nous allons bientôt suivre l’histoire. Et, en définitive, X est résolu face à sa situation. Ce schéma est calqué sur quatorze personnages, représentant un peu plus de deux siècles, ce qui rend le livre assez redondant à mon sens, et ne laisse pas trop de place à la surprise.

Bien que les personnages changent et que leurs situations semblent évoluer au fil du temps, il y a toujours la présence de cette brisure liée à la couleur de peau. Je devine l’idée de Yaa Gyasi sur ce point, c’est d’ailleurs probablement l’une des raisons pour laquelle ce livre est tant acclamé. Je comprends toutes les références liées à la couleur de peau des personnages et les différences que l’on peut observer systématiquement entre l’homme blanc et l’homme noir, mais je n’ai pas apprécié pour autant le ton que l’auteure emploie systématiquement ici.

Enfin, j’aurais préféré que le titre original, Homegoing, soit conservé pour l’édition de la version française de ce livre (ou alors un dérivé de sa définition littérale en français tel que « De retour chez soi » ou quelque chose du genre). Quitte à avoir un titre en anglais, je me questionne sur le choix d’avoir retenu celui-ci. Le côté No Home, « Pas de maison », a pour moi une signification tellement différente que celle conférée par le titre original. Je crois comprendre la dimension qu’a souhaité donner en plus l’éditeur Calmann-Lévy, celle de ne jamais réellement être chez soi, de ne pas trouver sa voie ; mais avec cette image de fin, j’aurais davantage préféré que le titre reste proche de l’idée d’un retour au pays originel, d’un apprentissage de soi en connaissant mieux d’où l’on vient.

Tout ça pour dire que ce livre n’est absolument pas un coup de cœur pour moi mais plutôt une réelle déception. Le sujet de ce roman est original et j’ai apprécié l’univers recréé par Yaa Gyasi. Mais j’aurais préféré sans aucun doute une lecture avec moins de personnages, pour pouvoir mieux m’imprégner de leur histoire. Je m’attendais à plus qu’une peinture de cette époque colonialiste (chaque personnage possède uniquement entre 20 et 30 pages le concernant réellement), et j’aurais souhaité ne pas suivre un même schéma répétitif. Peut-être n’ai-je pas lu ce livre à un moment opportun ? Ou peut-être que j’en attendais beaucoup trop… Quoi qu’il en soit, je n’ai pas su être emportée par ce texte et je ne comprends pas toujours les critiques si enthousiastes le concernant.

Si vous voulez vous faire votre propre idée, No Home existe aujourd’hui au format poche, une parution proposée par Le Livre de Poche depuis le début du mois de janvier.

À propos de ce livre

Titre No home
Titre original Homegoing
Auteur Yaa Gyasi
Traducteur Anne Damour
Éditeur Calmann-Lévy
ISBN 9782702159637
Prix 21.90 €
Nombre de pages pages
Date de parution 4 janvier 2017
Première publication 7 juin 2016
Ma note ★☆☆☆☆
Disponible sur Amazon

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