No Home de Yaa Gyasi, trois siècles cimentés par l’esclavage

No Home de Yaa Gyasi
Copyright : Calmann-Lévy

No Home est le premier roman de Yaa Gyasi, une écrivaine américano-ghanéenne. Lors de sa parution en 2016, celui-ci reçoit de nombreuses critiques dithyrambiques dans les médias, notamment dans des journaux comme le New York Times et le Washington Post aux États-Unis. Il a par ailleurs été traduit en au moins vingt-deux langues à ce jour – ce qui est remarquable pour une si jeune auteure – et a, de ce fait, été très vite disponible dans bien des pays du monde entier.

Pour comprendre cet engouement, il serait intéressant de mentionner le contexte et le cadre de ce roman. Yaa Gyasi est née au Ghana en 1989. Alors qu’elle est âgée de presque trois ans, sa famille immigre vers les États-Unis. Bien des années plus tard, avec l’envie de trouver l’inspiration pour l’écriture de son premier roman, Yaa Gyasi se rend dans son pays natal suite à l’obtention d’une bourse. Avec un de ses proches, elle visite le Fort de Cape Coast, un lieu important de la traite négrière situé sur la côte ghanéenne. C’est en entrant dans ce château au lourd passé qu’elle se met en tête d’aborder l’héritage culturel, social et ethnique de l’esclavage, aussi bien au Ghana qu’aux États-Unis.[1]

Une femme, deux sœurs, trois siècles

Ce roman démarre au XVIIIe siècle dans un petit village de la Côte-de-l’Or, une localité africaine, ancienne colonie britannique qui est à l’origine du Ghana. À cette époque, l’esclavage fait rage en Afrique de l’Ouest : c’est l’heure du commerce triangulaire. La traite des esclaves est une pratique lucrative, à la fois pour les Occidentaux qui obtiennent ainsi une main-d’œuvre bon marché, mais aussi pour les élites africaines en place qui n’hésitent pas à enlever des hommes des villages ennemis pour s’enrichir. Chaque citoyen noir est alors sous la menace imminente de se faire capturer. Il peut être embarqué à tout moment sur un bateau destiné à parcourir l’Atlantique et ainsi finir esclave dans une plantation du continent américain.

No Home nous conte d’abord en arrière-plan le parcours déchirant de Maame, une femme appartenant à la communauté ashantie qui vit bien malgré elle au sein du peuple fanti. C’est avec ce personnage féminin que tout commence, même si elle n’est jamais véritablement le sujet de la narration.

Les Ashantis et les Fantis sont en réalité deux populations rivales au Ghana, vivant respectivement au milieu des terres du pays et sur la région de la côte ouest qui a pour ville principale Cape Coast.

Carte de 1896 représentant la British Gold Coast Colony (le Ghana d'aujourd'hui)
Carte de 1896 représentant la British Gold Coast Colony (le Ghana d’aujourd’hui). Dessus on peut observer que le peuple ashanti occupait le milieu des terres et que la communauté fantie trouvait refuge sur la côte. — Scottish Geographical Magazine. Publié par la Royal Scottish Geographical Society et édité par James Geikie et W. A. Taylor. Volume XII, 1896.

Maame est une femme retenue captive par Cobbe Otcher, un homme au statut important au sein du peuple fanti. Afin de se libérer de cette servitude, la jeune femme met le feu à la concession et s’échappe par la forêt, le soir même où elle donne naissance à sa première fille. Ainsi naît Effia, dans la « chaleur moite du pays fanti ». De retour parmi les siens, Maame s’épanouit quelque peu et épouse alors le Grand Homme du village ashanti, un guerrier dont le combat est applaudi par toute la communauté. Elle donne par la suite naissance à une deuxième fille prénommée Esi.

No Home nous emmène alors sur les traces d’Effia et Esi, deux sœurs que tout sépare. Effia vit son enfance au sein de la communauté fantie, Esi au sein de la communauté ashantie. Ces deux sœurs ne connaissent pas grand-chose du passé de leur mère biologique, Effia étant même persuadée que sa génitrice n’est autre que la femme de Cobbe.

Mais en réalité, No Home n’est pas vraiment l’histoire d’Effia et Esi, mais plutôt celle de leur descendance à venir. Bien que l’on découvre une partie déterminante de la vie de ces deux sœurs, on l’abandonne assez vite pour découvrir chaque fois un moment-clé de la vie d’un de leurs descendants.

Telle une mosaïque composée de divers fragments, No Home n’est pas simplement « une » histoire, mais un condensé de ressentis s’étalant sur plusieurs générations. Le lecteur est ainsi ballotté de décennies en décennies pour comprendre le mal-vivre et le mal-être de tout un peuple, le désespoir et la misère des Afro-Américains dans ce qui est devenu leur pays. Ainsi chaque récit a sa résonance, chaque personnage sa douleur : une véritable brisure liée à la couleur de sa peau. Et c’est au lecteur qu’il appartient de suivre cette lignée qui lui est dessinée, de trouver en lui un écho à ces narrations maîtrisées.

Une intrigue aux allures d’une mélodie cadencée

Pour composer ce roman, Yaa Gyasi propose un mécanisme assez répétitif en soi. Dans chaque histoire, il y a cet homme ou cette femme qui vit dans la souffrance, que celle-ci soit physique et totalement démesurée, ou morale par l’intolérable contribution de ses aînés dans la traite des esclaves. X fait alors la rencontre qui va changer sa vie et par le même temps conçoit cet enfant Y dont il est bientôt question de suivre l’histoire. Ce schéma est calqué sur quatorze personnages, représentant pas loin de trois siècles. Le lecteur ne profite ainsi pas de réels éléments de surprise quant au devenir d’un personnage car ce type de narration, qui pourrait faire office de nouvelles entremêlées, implique que l’épilogue de chaque histoire soit donné par le biais de la filiation. Un bon nombre de descriptions sexuelles sont par ailleurs proposées pour chacun des personnages, utilisées pour justifier la présence d’un nouveau descendant dans la lignée.

L’auteure choisit en effet d’avoir recours à une narration digne de celle d’un grand conteur. Elle propose ainsi à son lectorat un style oral et imagé qui, sans doute, peut avoir un effet déroutant au premier abord. Yaa Gyasi offre en réalité un texte qui reprend les codes de la tradition orale, très présente dans la littérature africaine. Cette littérature orale s’enrichit à la fois d’un contexte historique fort et d’éléments que l’on n’explique pas, de l’ordre de la magie ou de la mythologie. Elle prend souvent la forme d’une épopée narrative dans laquelle règne proverbes, chansons, symboles et poésie.

Yaa Gyasi choisit ainsi d’aborder des thématiques universelles dans No Home, tout en délivrant l’histoire de tout un peuple.

De Homegoing à No Home

Le titre original de ce roman, Homegoing, n’a pas été transposé en l’état pour l’édition française de ce livre. Il convient d’étudier le parti pris de la maison d’édition Calmann-Lévy à ce sujet. Homegoing proposait l’idée d’un retour au pays originel, d’un apprentissage de soi en connaissant mieux d’où l’on vient. Il collait parfaitement avec l’image de fin délivrée par le roman. Ici, No Home, littéralement « Pas de maison », apporte une signification nouvelle à celle conférée par le titre original. L’éditeur a ainsi retenu l’image de ne jamais réellement être chez soi nulle part, un sentiment que beaucoup des personnages du roman semblent connaître.

En définitive, le procédé littéraire de No Home est atypique et l’univers recréé par Yaa Gyasi est juste, maîtrisé, d’une précision millimétrée. Le grand nombre de personnages présents ici peut ralentir la lecture et créer une réelle imperméabilité du lecteur vis-à-vis des différentes histoires contées. Ce dernier doit considérer ce roman tel un puzzle dont chaque pièce serait un des récits de la descendance d’Effia ou Esi ; cette pièce s’emboîtant (en matière de temporalité et d’existence) avec les autres. Il convient de s’imprégner de la portée globale de ce livre qui dépeint les conséquences de l’époque colonialiste sur les destinées que vivent aujourd’hui bien des personnes dans le monde.

No Home existe aujourd’hui au format poche, une parution proposée par Le Livre de Poche depuis le début du mois de janvier.

Notes    [ + ]

  1. Mistry, Anupa. “Yaa Gyasi And Hua Hsu Talk About Writing.” TheFader.com, 9 juin 2016, www.thefader.com/2016/06/09/yaa-gyasi-hua-hsu-interview.

À propos de ce livre

Titre No home
Titre original Homegoing
Auteur Yaa Gyasi
Traducteur Anne Damour
Éditeur Calmann-Lévy
ISBN 9782702159637
Prix 21.90 €
Nombre de pages 450 pages
Date de parution 4 janvier 2017
Première publication 7 juin 2016
Disponible sur Amazon

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