Dieu n’habite pas La Havane de Yasmina Khadra, l’histoire d’un coup de foudre dévastateur

Dieu n'habite pas La Havane de Yasmina Khadra
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Dieu n’habite pas La Havane est un roman de Yasmina Khadra paru en août 2016.
Yasmina Khadra est le nom de plume de l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, ex-officier engagé durant près de trente-six ans dans l’institution militaire d’Algérie. Cet homme en service choisit d’emprunter les deux prénoms de sa femme afin d’éviter la censure, afin de pouvoir malgré tout continuer à écrire et à être publié. Il va pratiquer son art dans la clandestinité durant près de onze années.

Mohammed Moulessehoul quitte les rangs de l’Armée algérienne en 2000, et s’installe en France l’année suivante avec sa famille. Sa véritable identité est révélée à la sortie de son récit à caractère autobiographique L’Écrivain, une parution proposée par la maison d’édition Julliard en janvier 2001.

Sous la chaleur de Cuba, une idylle fulgurante improbable

Juan del Monte Jonava a cinquante-neuf ans. Dès son plus jeune âge, il a toujours été bercé dans la musique : il écoutait avec amour sa mère qui était une choriste à la voix d’or et son père l’emmenait dans des cabarets où l’on jouait du boléro, de la rumba, de la charanga, de la guajira, du mambo, du cha-cha-cha…

Alors qu’il a dix ans, Juan assiste à une représentation de Benny Moré, un chanteur cubain également connu sous le sobriquet El Bárbaro del ritmo. Touché en plein cœur par ce concert magique, l’enfant se met dès lors en tête de faire carrière dans le monde de la musique cubaine.

C’est ainsi que, devenu adulte, Juan del Monte Jonava devient chanteur. Il va travailler toute sa vie dans des cabarets de la capitale, et on le surnommera Don Fuego parce qu’il « met le feu » dans les salles dans lesquelles il se produit. Aujourd’hui, à presque soixante ans, Don Fuego est donc un interprète réputé de musique cubaine et exerce depuis de nombreuses années au Buena Vista Café.

Chanter, c’est ma vie.
Je suis une voix – ma tête, mes jambes, mes bras, mon cœur, mon ventre n’en sont que des accessoires de fortune.

Un soir, alors qu’il se prépare pour sa représentation musicale habituelle, Don Fuego est appelé à discuter avec le directeur de l’établissement après son récital. Le gérant du Buena Vista Café, Pedro Parveras, l’informe que l’établissement va changer de propriétaire. Le régime mis en place par Fidel Castro s’adoucit et Cuba s’ouvre à la modernité. Dans cette optique, une dame de Miami fait l’acquisition du bar avec l’intention de le faire privatiser. Jusqu’à maintenant, le Buena Vista Café était un « bien de l’État » selon Don Fuego, un « patrimoine national »… Mais le capitalisme est bel et bien en marche à La Havane.

Cette privatisation implique que la nouvelle propriétaire est libre de tout changer. Des travaux vont être lancés tout de suite, les soirées vont donc être suspendues pour une durée que Pedro estime d’environ six mois à un an. En outre, les nouveaux acquéreurs n’ont aucunement l’obligation de reprendre le personnel actuel de la boîte. Don Fuego se retrouve donc du jour au lendemain à devoir faire face à un licenciement. C’est la première fois en trente-cinq ans qu’il doit gérer une pareille situation. Il se sent misérable.

Don Fuego, tel la Cigale de La Fontaine, n’a jamais anticipé un tel revirement de situation, n’avait jamais songé au jour où il ne pourrait plus chanter. Il se retrouve contraint, malgré son âge avancé, de devoir habiter à Casa Blanca chez sa sœur Serena, son aînée de trois ans. Cet intermittent du spectacle doit aussi passer des entretiens dans l’espoir de trouver un nouveau sens à sa vie. Il n’aura d’ailleurs pas l’impression d’être considéré sur le marché à sa juste valeur. Sa carrière n’est plus qu’un vulgaire dossier sur la table d’un fonctionnaire. Il se retrouve démuni.

Apparemment, la vie continue ; les gens et les choses demeurent ce qu’ils ont toujours été, mais moi, je me sens soudain étranger à moi-même et à ce qui m’entoure.

Sans la musique, je ne suis qu’un écho anonyme lâché dans le vent. Je n’ai plus de veines, et donc plus de sang ; je n’ai plus d’os pour tenir debout ni de face à voiler.
Sans les feux de la rampe, j’habite la nuit, une nuit sans étoiles, sans rêves et sans lendemain. La peau que le serpent abandonne à l’issue de la mue me paraît moins à plaindre que la loque je suis en train de devenir.

Que reste-t-il donc à Don Fuego pour remplir ses journées ? L’homme a déjà un certain âge et n’a aucune intention de se réorienter professionnellement. Il parcourt les villes, frappe à toutes les portes en espérant que ses services soient réclamés quelque part. Mais rien : pas une réponse, pas un appel, pas un signe du destin. Alors il traîne, rentre de plus en plus tard, vagabonde dans les rues de Casa Blanca.

Lors d’une de ses errances, Don Fuego rencontre une jeune femme de près de quarante ans sa cadette. Elle est sublime, possède un corps de rêve – auquel il n’est pas insensible –, mystérieuse. Mayensi a su toucher suffisamment fort le cœur du sexagénaire pour lui redonner le goût de se battre et de s’en sortir, lui insuffler un besoin de vivre irrépressible. Dès lors, l’existence de Don Fuego change radicalement et sa perception du monde n’est plus la même. Mais jusqu’où cette histoire peut-elle le mener ? N’est-il pas un rêve de croire que leur idylle a un avenir ?

Il est des choses qui nous dépassent. Les contester ne nous mènerait nulle part. Les traquer nous perdrait à jamais. Il faut mettre une croix sur ce qui est fini si l’on veut se réinventer ailleurs.

Celui qui se relève de ses faux pas aura gagné l’estime des dieux. De toutes les couleurs qu’on lui en a fait voir, il construira un arc-en-ciel.

En définitive, Yasmina Khadra utilise de la plus belle des manières la langue française dans Dieu n’habite pas La Havane. La rythmique de ses phrases sied bien à l’univers cubain qu’il évoque. Dans les premiers chapitres, le lecteur est transporté aux premières loges des concerts de Don Fuego et peut s’imaginer écouter et danser la salsa dans un bar, notamment à l’évocation des chansons Oye Como Va, La Negra Tiene Tumbao ou encore Maria Bonita, pour ne citer qu’elles. L’histoire du protagoniste principal, ses rêves envolés et sa misère imprévue captivent. L’auteur décrit si bien ses sentiments que l’on souhaite le voir s’en sortir et retrouver un sens à sa vie. Don Fuego semble de chair : il est conscient de ses manquements, de ses défauts et veut travailler sur sa relation avec ses proches.

Puis arrive cette rousse foudroyante. La rencontre entre Mayensi et Don Fuego est inattendue, fracassante. Une confiance difficile, déconcertante s’installe peu à peu entre eux. Une confiance qui évolue au fil du temps. Ces questions qui les tourmentent tous deux sont finalement révélatrices de leur caractère humain. Est-ce que la raison est la meilleure ? Est-il mieux de vivre avec des remords ou des regrets ? Doit-on succomber à ses tentations ? Yasmina Khadra a l’art de savoir aiguiser la curiosité tout au long de son roman.

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