Khalil de Yasmina Khadra, dans la peau d’un terroriste

Khalil de Yasmina Khadra
Copyright : Julliard

Khalil est le dernier roman de Yasmina Khadra paru chez Julliard à l’occasion de la rentrée littéraire automnale 2018.

Yasmina Khadra décide de revenir sur les terribles attentats de novembre 2015 dans cette fiction narrative. Plutôt que de suivre les pensées d’une victime de ces attaques parisiennes, l’auteur propose de découvrir les élucubrations d’un jeune homme prêt à se sacrifier lui-même en vue de sa « mission capitale ». C’était un pari particulièrement osé et bien pensé de la part de ce romancier que de choisir de confronter ses lecteurs aux idées noires d’un jeune en perdition.

Comprendre l’incompréhensible, ou du moins l’envisager, avec les réflexions d’un kamikaze

Quand démarre ce roman, le lecteur est d’ores-et-déjà plongé au cœur de Paris, à l’intérieur d’une voiture aux passagers des plus déterminés. Ali, un chauffeur habitué à être payé pour des « courses particulières », transporte à bord de son véhicule quatre hommes dont il ne veut finalement rien savoir. C’est d’ailleurs pour cette raison précise qu’il a été choisi (sa renommée le précède) : Ali est secret – personne ne connaît sa véritable identité ni ses coordonnées -, méthodique, efficace et fiché nulle part. En ce vendredi 13 novembre 2015, il n’a rien laissé au hasard et a même posté une annonce de covoiturage pour brouiller les pistes.

Dans sa voiture, quatre kamikazes sont installés, enrobés d’explosifs. Il y a deux frères, inconnus du bataillon, Driss et Khalil. Leur mission est très simple : « transformer la fête au Stade de France en un deuil planétaire ».

Khalil est un jeune de quartier pour qui les lendemains sont indifférents. Entièrement dévoué à la « cause », il n’est pourtant pas un sans-famille, ni un sans-papiers. Le jeune homme de vingt-trois ans est né en Belgique de parents marocains originaires de la ville côtière de Nador. Il a également une sœur aînée qu’il considère que très peu, Yezza ; et une sœur jumelle qu’il aime profondément, Zahra.

Si Khalil s’interroge quant à savoir s’il manquera ou non à sa famille, il n’en reste pas moins intransigeant sur la manière dont il perçoit chacun de ses proches. Selon lui, sa mère n’est qu’une femme soumise, « s’écrasant comme une bouse de vache devant son époux », « coupable d’être une victime ». Son père aurait fait l’erreur de quitter le Maroc pour « s’exiler dans une épicerie belge », une ineptie sans nom puisqu’il est maintenant au bout du rouleau et d’une humeur exécrable chaque soir après son travail. Yezza travaille dans un atelier clandestin et Zahra a sèchement été répudiée par son mari.

« À quoi rime tout ça ? » se questionne Khalil. Est-ce que la vie menée par les siens est significative ? Qu’ont-ils fait pour exister ? Lui au moins ne sera pas un parasite résistant. Lui, au moins, aura accompli quelque chose au cours de son existence. C’est un des principaux arguments qu’il avance pour justifier son choix de quitter cette « chienne de vie » aux côtés de Driss, son ami d’enfance.

Ce que je laissais derrière moi ne comptait pas. Le meilleur de moi-même était au bout de cette route qui filait droit, aussi euphorique qu’un tapis volant.

Driss a aussi vécu toute son enfance à Molenbeek. Khalil et lui ont habité le même immeuble, ont été à la même école, ont connu les mêmes galères et ont abandonné leur cursus secondaire à peu près à la même époque. Aux yeux de Khalil, Driss est un héros et il est normal pour lui de suivre sa voie : « J’étais heureux de mourir à ses côtés. ».

Très rapidement, le lecteur remarque que les deux hommes sont sous l’influence d’un certain Lyès. Officiant comme un mentor religieux, cet homme est un émir et un « preux chef de guerre » selon les dires de notre narrateur. Grâce à Lyès, Driss et Khalil ont enfin une raison de vivre et ne « pourrissent [plus] sur pied ». C’est à lui qu’ils doivent cette mission prestigieuse au Stade de France. Khalil l’a bien compris, il « ne [sera] jamais un Belge à part entière » à cause de son faciès et il lui appartient de bien choisir son destin plutôt que de le confier à une société qui ne veut pas de lui.

J’étais fixé sur mon cap : j’avais choisi sous serment de servir Dieu et de me venger de ceux qui m’avaient chosifié.

Ali dépose d’abord les frères à proximité du stade. Ces derniers se fondent dans la masse malgré l’impressionnant dispositif de sécurité mis en place. Puis le chauffeur dépose Khalil et Driss qui en profitent pour s’octroyer une dernière discussion avant de se quitter. Cela fait près de cinq semaines qu’ils se préparent à devenir « des armes de destruction massive ». Driss doit cibler les supporters à la sortie du stade et Khalil doit intervenir dans le RER après le match. Tout semble calculé au millimètre près ; une dernière embrassade et les deux amis se disent adieu.

Khalil prête l’oreille, à l’affût du moindre signal. Il entend bientôt des explosions provenant de l’intérieur de l’enceinte sportive : l’heure a sonné. Il se dirige alors vers la station de RER de Saint-Denis dans laquelle règne un silence profond, angoissant. Il est conscient que ça va bientôt être à lui de jouer.

Il se prépare…

Je glissai ma main dans la poche de mon veston, pensai à Driss, à ma sœur jumelle et à ma mère, récitai la chahada en mon for intérieur et pressai sur le poussoir relié à ma ceinture d’explosifs…
Rien. Je mis plusieurs secondes à réaliser que la charge que j’avais autour de la taille ne répondait pas. Je pressai de nouveau sur le poussoir. Puis une troisième fois. J’étais toujours entier.

Alors que Khalil continue d’actionner désespérément ce poussoir, il ne se passe rien. Définitivement rien. Le jeune homme était fin prêt pour son ordre de mission, n’a jamais reculé, n’a pas flanché non plus, mais le destin en a voulu autrement. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Comment prouver sa bonne foi à ses frères ? Quel impact va avoir cette journée sur son avenir ?

Une fois n’est pas coutume, Yasmina Khadra sait comment tenir en haleine son lectorat. Khalil est un jeune adulte surprenant au parcours assez chaotique. Il est en manque de repères, se sent comme un apatride dans cette Belgique qu’il connaît pourtant si bien. Parce qu’il est délaissé et perdu à un moment crucial de son adolescence, il va se mettre petit à petit à écouter ces gens qui lui apportent du réconfort, ses frères. Khalil veut compter pour quelqu’un, que ses actions soient importantes pour le monde : « Qu’est-ce que réussir une carrière lorsque la mort est au bout du parcours ? Celui qui veut s’en sortir vraiment doit investir dans ce qui dure, et non miser sur l’éphémère. ». Il devient alors persuadé que « se sacrifier en kamikaze est l’acte de foi le plus prestigieux ». Ses compagnons de religion sont finalement les seuls qui lui apportent une certaine stabilité, alors que véritablement ils créent en lui un déséquilibre absolu de sa pensée initiale.

J’étais sur leur chemin, objet perdu, ils m’ont ramassé et m’ont gardé puisque personne ne m’avait réclamé.

La narration de Khalil étant délivrée à la première personne du singulier, le lecteur se retrouve happé par les ressentiments de ce personnage. On déteste sa pensée, mais on compatit aussi à ce racisme latent dont il souffre. On l’incrimine pour ses méfaits, mais on remarque aussi cette once de doute en lui qui rappelle qu’il est humain. Et quand l’on croit qu’il est véritablement sans cœur, on s’aperçoit que la vérité est loin d’être manichéenne. Bien sûr on ne l’excuse pas, mais on se questionne sur ce qui aurait pu bouleverser son existence positivement.

Yasmina Khadra propose également des personnages secondaires des plus intéressants. Il juxtapose l’exemple de Rayan, un homme dont la voie choisie est admirable, aux chemins parcourus par Driss et Khalil. Rayan est un jeune adulte qui a grandi et vécu dans le même immeuble que ces deux kamikazes en devenir. Tous les trois sont nés la même année, sont amis et ont été dans les mêmes écoles. Mais grâce au soutien qu’a reçu Rayan dès sa plus jeune enfance, ses résultats scolaires ont nettement été supérieurs, ses préoccupations complètement différentes. Les encouragements de ses proches ont également joué un rôle déterminant dans ses décisions futures.

Ce roman est particulièrement percutant grâce à l’écriture incisive et poétique de l’écrivain, d’autant plus sur un sujet aussi difficile qu’est le terrorisme. Une chose est sûre : personne ne peut pas être indifférent à cette lecture que propose Yasmina Khadra.

Il ne s’agit pas de comment ça finit, mais de comment ça commence. Il suffit de bien peu de chose pour que l’on dégringole dans l’estime de soi. Et alors, bonjour les dégâts. Tout part en vrille. Ça paraît dérisoire, pourtant ça te fout l’existence entière en l’air.

[…] Personne ne sait exactement à partir de quel moment et sous quelle forme le rejet de toute une société germe en toi.

4 réflexions sur « Khalil de Yasmina Khadra, dans la peau d’un terroriste »

  1. Bonjour,
    J’ai moi aussi dévoré ce livre.
    Ce roman prend aux tripes, par l’extrème gravité du sujet. Raconté à la 1ère personne, on découvre la détermination imperturbable et obstinée de Khalil, mais aussi le cheminement qui l’a conduit à se retrouver sous l’emprise de Lyès. Les personnages secondaires sont tous très intéressants aussi.
    J’ai hâte de découvrir les autres romans de cet auteur.
    Bonne journée.

    1. Bonjour Annie,
      J’ai ressenti exactement pareil. Parce que Yasmina Khadra nous confronte directement aux pensées de Khalil, son histoire est particulièrement résonnante en nous. C’était selon moi une véritable prouesse littéraire que de nous inviter à réfléchir sur ce sujet des plus contemporains (malheureusement).
      J’ai également hâte de relire cet écrivain.
      Bonne journée à vous aussi.

Répondre à Pop K'Nel Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.