On Beauty de Zadie Smith, un magnifique roman sur la famille, l’art et l’amour

On Beauty de Zadie Smith
Copyright : Penguin Books

Après mes lectures de Swing Time et de Sourires de loup (White teeth), j’étais vraiment excitée à l’idée de pouvoir lire pour la troisième fois un écrit de Zadie Smith, et je dois dire que je n’ai pas été déçue. On Beauty nous présente une facette magnifique de la plume de cette romancière. C’est de loin le livre que j’ai préféré lire d’elle, et pourtant j’avais beaucoup aimé mes deux précédentes découvertes.

On Beauty est une ode à l’amour et aux relations familiales. Le titre de ce roman est soufflé à Zadie Smith par l’essayiste américaine Elaine Scarry avec son ouvrage On Beauty and Being Just, un livre qui présente à la fois en quoi la beauté inspire l’éducation, la création ; et en quoi la beauté doit nous conduire à la justice, l’équité étant la symétrie de toute relation selon l’écrivaine. Ainsi, la romancière anglaise nous invite à réfléchir à cette question : qu’est-ce qui fait véritablement la beauté de la vie ?

Contrairement à la narration omnisciente parfois distante mais toujours présente de Sourires de loup, et à la narration interne unique de cette anti-héroïne anonyme de Swing Time, ce roman nous propose une lecture axée sous le regard des différents personnages du livre. Ainsi, on partage avec eux leurs réflexions, leurs attentes et leur incompréhension face à l’adversité.

Deux familles, les Belsey et les Kipps

Zadie Smith nous emmène d’abord à la découverte des Belsey, une famille qui vit à Wellington du côté de Boston, aux États-Unis. Howard, le père de famille, est un professeur universitaire britannique de cinquante-sept ans. Il est notablement connu pour sa spécialisation en histoire de l’art, principalement pour ses cours et ses écrits sur Rembrandt, le célèbre peintre néerlandais. Sa femme Kiki Simmonds, une Afro-Américaine aux formes généreuses et aux traits particulièrement bien conservés pour ses cinquante-deux ans (« Her skin had that famous ethnic advantage of not wrinkling much »), est une infirmière qui essaie tant bien que mal de prendre en considération les sentiments de ses proches en toutes circonstances.

Le couple anglo-américain a trois enfants aux personnalités bien trempées : Jerome, l’aîné, un peu réservé, sensible, conservateur, croyant, mais aussi parfois légèrement naïf sur les bords ; Zora, une étudiante brillante, travailleuse, mais quelque peu manipulatrice ; et Levi, l’enfant bohème, amoureux de hip hop, au cœur immense, qui se détourne souvent du droit chemin pour des causes qui lui semblent justes. Ces différents traits de caractère font l’essence même de cette famille, un cocktail explosif dans des situations bien définies.

Opposés aux Belsey se trouvent les Kipps. Monty Kipps est un intellectuel ultra-conservateur britannique aux origines antillaises. Son parcours est tel qu’il a souvent été confronté à Howard lors de manifestations culturelles, et les deux hommes sont animés d’une même passion quant à leurs opinions divergentes. Carlene Kipps, la femme de Monty, est plus effacée, en retrait de toutes ces considérations. Elle sait se montrer déterminée quand elle veut quelque chose. Leurs deux enfants Michael et Victoria ont été élevés dans l’idée que grâce à leurs atouts, ils sauront s’en sortir dans la vie.

Quand Monty est invité pour une série de cours et colloques à Wellington, et qu’il débarque avec sa femme et sa fille dans le quartier des Belsey, Howard croit bien voir son cauchemar devenir réalité. Pourtant, si les tensions semblent également vives entre les jeunes Belsey et Kipps, envers et contre toute attente, une réelle amitié, franche et désintéressée, va rapidement lier les deux épouses des professeurs, Kiki et Carlene, deux femmes qui se ressemblent bien plus qu’elles ne le pensent : « Both mothers, both familiar with England, both lovers of dogs and gardens, both sightly awed by the abilities of their children. ».

Les relations familiales, d’un côté comme de l’autre, sont imparfaites, simplement humaines. Malgré les disputes, malgré les prises de tête et les accrochages, le cocon familial, c’est là où chacun souhaite se retrouver quand il se sent mal.

It is on journeys like this – where one is so horribly misunderstood – that you find yourself longing for home, that place where you are entirely understood, for better or for worse.

La fragilité des relations, ou pourquoi aimons-nous ceux que nous aimons

Howard et Kiki sont mariés depuis plus de trente ans. C’est un couple en apparence solide, où chacun semble évoluer en parfaite adéquation avec l’autre. À mesure que l’on tourne les pages de ce livre, on se rend compte de la réalité de ces deux êtres : Howard a trompé Kiki. Cette infidélité représente pour Kiki un combat de chaque jour. Depuis qu’elle a appris cette inconduite de la part de son mari, elle tente tant bien que mal de vivre avec, de se rappeler que leurs trente années de vie commune doivent être plus importantes que cette aventure d’un soir.

For, thought it had taken almost a year, Kiki had began to release the memory of Howard’s mistake. She had had all the usual conversations with friends and with herself; she measured a nameless, faceless woman in a hotel room next to what she knew of herself, she had weighed one stupid night against a lifetime of love and felt the difference in her head. If you’d told Kiki a year ago, Your husband will screw somebody else, you will forgive him, you will stay, she wouldn’t have believed it. You can’t say how these things will feel, or how you will respond, until they happen to you.

Alors qu’elle reprend enfin confiance en elle et, ironie du sort, à l’occasion d’une fête commémorant leur anniversaire de mariage, cette nuit d’infidélité est remise en question. Howard n’a jamais dit toute la vérité à Kiki, et ce qu’elle pressent, n’a rien de bien glorieux, bien qu’elle ne puisse avoir aucun doute sur le sujet : « You’re married to someone for thirty years: you know their face like you know your own name. ».

Comment expliquer une telle supercherie ? Comme élément de réponse à cette question, Zadie Smith nous déclare bien des chapitres plus tard que Howard est victime des fantasmes et des pulsions masculines classiques : la possibilité tardive d’avoir quelqu’un d’autre, de goûter de la chair fraîche, de se sentir encore jeune. Est-ce que l’on doit l’excuser de ressentir de pareils sentiments ? Et comment va réagir Kiki face à ces nouvelles révélations ? Et, la beauté physique a-t-elle son rôle à jouer dans l’infidélité de Howard ?

‘It’s true that men – they respond to beauty . . . it doesn’t end for them, this . . . this concern with beauty as a physical actuality in the world – and that’s clearly imprisoning and it infantilizes . . . but it’s true and . . . I don’t know how else to explain what –’

Chaque enfant aura sa propre opinion sur la question. Jerome sera en total désaccord avec son père, pour ne rien changer à leurs disputes perpétuelles. Levi comprendra l’idée, mais désapprouvera complètement l’objet de convoitise. Quant à Zora, elle se veut plus pragmatique, voire carrément insensible vis-à-vis des sentiments de sa mère.

But I’m really like, hello, what kind of a sophistical guy in his fifties doesn’t have an affair? It’s basically mandatory. Intellectual men are attracted to intellectual women – big fucking surprise. Plus my mom doesn’t do herself any favours – she’s like three hundreds pounds or something…

On explore également, de manière moins rapprochée, la relation entre Carlene et Monty Kipps. Carlene semble esseulée, abandonnée par son mari trop occupé à ses discours et ses protestations, abandonnée également par ses enfants qui ont leur propre vie indépendante de la sienne. Son amitié avec Kiki va lui apporter des notes de gaieté dans la monotonie de son quotidien. Cette affection mutuelle se révélera toute aussi cruciale pour Kiki.

La musique n’est que poésie, l’art n’est que beauté…

Dans On Beauty, il est également question de l’art sous toutes ses formes.
Zadie Smith nous invite à la découverte du pantoum, un type de poésie d’origine malaise qui fonctionne par un mécanisme de répétition de vers au sein de ses différentes strophes. Ainsi, les deuxième et quatrième vers de chaque strophe deviennent les premier et troisième de la prochaine. C’est avec un pantoum écrit par son mari, Nick Laird, que Zadie Smith nous suggère que la beauté n’est pas ce que nous voyons, mais ce qui nous émeut au-delà de toute raison.

On Beauty
No, we could not itemize the list
of sins they can’t forgive us.
The beautiful don’t lack the wound.
It is always beginning to snow.

Of sins they can’t forgive us
speech is beautifully useless.
It is always beginning to snow.
The beautiful know this.

Speech is beautifully useless.
They are the damned.
The beautiful know this.
They stand around unnatural as statuary.

They are the damned
and so their sadness is perfect,
delicate as an egg placed in your palm.
Hard, it is decorated with their face

and so their sadness is perfect.
The beautiful don’t lack the wound.
Hard, it is decorated with their face.
No, we could not itemize the list.

Le hip hop c’est une autre forme de poésie, selon Claire Malcolm professeure de poésie à l’Université de Wellington. Par le biais de ce personnage féminin, Zadie Smith nous explique que pour l’écriture de son texte, un compositeur va également considérer les figures de style et rechercher à toucher son audience par la magnificence de ses phrases. C’est le principe même de cet art musical parlé.

Quant à l’art visuel, c’est en lui que réside la portée de ce livre, c’est la beauté par excellence. Howard est un grand connaisseur des toiles de Rembrandt, un amoureux de son art. Parce qu’il est habitué à ces œuvres, ce personnage a un rapport à la beauté très poussé. Il est capable de décrire la nature de la beauté physique, et tente même de rapprocher la perception à la sensibilité que les gens peuvent avoir pour cette « beauté ».

Dans On Beauty, un parallèle est sans cesse fait entre la beauté physique et la beauté de l’être. Les personnages de ce roman ont du mal à évoluer quand une forme de beauté l’emporte sur l’autre. Ils ne savent pas comment réagir face à leurs émotions, oublient parfois que leurs actes entraînent des conséquences. En réalité, il n’existe pas de beauté qui soit prédominante, si ce n’est que l’amour doit pouvoir dépasser la beauté physique, et que la beauté de l’être doit ainsi pouvoir résister au temps.

J’ai adoré ce roman qui nous fait réfléchir au regard de l’autre dans sa globalité, à notre façon d’envisager la beauté dans notre vie. J’ai aussi eu un coup de cœur pour Kiki, une femme qui semble consciente de ses défauts comme de ses qualités, qui essaie d’avancer dans la vie en se questionnant sur ce qu’elle pourrait faire pour aider la personne qui se trouve en face d’elle. Zadie Smith nous offre ici une magnifique histoire sur la place de l’amour quant au côté esthétique, plastique, de toute chose.

À propos de ce livre

Titre original On Beauty
Auteur Zadie Smith
Éditeur Penguin Books
ISBN 9780141026664
Prix 8.99 €
Nombre de pages 464 pages
Date de parution 4 mai 2006
Première publication 4 juin 2005
Disponible sur Amazon

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