Sourires de loup de Zadie Smith, un regard étonnant sur l’immigration

Sourires de loup de Zadie Smith
© Gallimard

Sourires de loup, connu sous le titre White teeth outre-Manche, est le premier roman de l’écrivaine anglaise Zadie Smith. C’est un ouvrage plein d’humour traitant des sujets pourtant sérieux tels que l’immigration, la religion, les avancées scientifiques, la diversité ethnique et culturelle.

Suite à ma découverte de Swing Time il y a quelques mois, j’avais très envie de lire cet écrit par lequel Zadie Smith a commencé sa carrière de romancière. Sourires de loup est très différent de son dernier roman, tant par le ton de la narration que par le scénario imaginé. Et si j’ai eu du mal à en apprécier la première partie, j’ai finalement beaucoup aimé les sections suivantes. Claude Demanuelli est la traductrice de ce livre pour l’édition française parue chez Gallimard.

Le quotidien de deux familles immigrées

Sourires de loup nous emmène d’abord sur la route d’Archibald Jones, un homme Blanc de 47 ans. Bien qu’on soit le premier jour de l’an 1975, Archie n’a pas le cœur à la fête. Après une tentative de suicide ratée, cet homme à l’allure banale se remet en question. S’il a souhaité mettre fin à ses jours, c’est avant tout « parce que son épouse, une Italienne aux yeux violets nommée Ophelia et dotée d’un soupçon de moustache, [vient] de le quitter ». Il se rend compte d’à quel point sa vie est fade, et veut maintenant trouver un réel sens à celle-ci.

Archie peut compter sur son ami Samad, un « musulman du Bengale ». Samad et Archie se connaissent depuis une trentaine d’années maintenant. Ils ont officié ensemble en Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Ce qu’ils pensaient à l’époque n’être qu’une « amitié de vacances » va finalement s’installer plus durablement dans le temps quand Samad décide de quitter le Bangladesh pour vivre en Angleterre au printemps 1973 avec sa jeune épouse Alsana Belgum, une femme « au visage de pleine lune et aux yeux perçants ».

Cette amitié naissante que les deux hommes partageaient pendant leur épopée militaire, cette « amitié de vacances », Zadie Smith nous la décrit comme étant :

Une amitié qui ignore les distinctions de classe ou de couleur, qui se fonde sur la proximité physique et ne survit que parce que l’Anglais part du principe que cette proximité n’est pas destinée à durer.

Jamais ils n’avaient imaginé alors que cette relation survivrait à l’épreuve du temps. Et selon le narrateur, ce rapprochement a eu lieu uniquement parce que ces deux hommes n’étaient pas censés se côtoyer outre mesure après la guerre.

Selon Samad, si le premier mariage de Archie n’a pas fonctionné, c’est simplement parce que ce dernier n’a pas encore trouvé l’âme sœur. « Évidemment, avec le recul, c’est facile, se dit Archie. On gagne à tous les coups. » Ce personnage veut malgré tout croire à sa bonne étoile et décide de se rendre à une fête célébrant la nouvelle année, une « fête de fin du monde ». C’est ici, chez Merlin, que Archie rencontre Clara.

Clara est une femme « belle, grande, superbement noire comme de l’ébène, les cheveux tressés en fer à cheval ». Elle a 19 ans, est jamaïcaine, et née d’une mère métissée Témoin de Jéhovah très conservatrice. Pour Clara, tous les moyens sont bons pour s’en émanciper et Archie représente le « Dernier Homme sur la Planète ». Six semaines après cette rencontre inespérée, Archie et Clara se marient.

Alsana, la femme de Samad, et Clara tombent dans les mois qui suivent toutes deux enceintes. Ces deux femmes que tout sépare finissent ainsi par se côtoyer, par la force des choses, unies par cette triste réalité : « Peut-être que leurs maris se disaient bel et bien tout, mais que c’étaient elles à qui on ne disait rien. ».

Au bout d’un mois de mariage, […] il [Archie] était retourné à son célibat : bières avec Samad Iqbal, dîner avec Samad Iqbal, petit déjeuner dominical avec Samad Iqbal, en fait tous ses moments de liberté, il les passait avec ce type dans cette saloperie d’endroit, O’Connell’s, cette saloperie de bouge.

C’est ainsi qu’on rentre dans le quotidien de deux familles d’immigrés, de cultures et de croyances différentes, qui vivent à Londres. Ces deux foyers tentent de vivre en adéquation avec une société qui ne connaît rien de leurs coutumes, et qui ne reconnaît pas leur appartenance à la culture occidentale. Elles essaient, souvent en vain, de faire entendre leurs différences à travers leurs échanges, et espèrent trouver un moyen de parfaitement s’adapter à la vie londonienne.

Ce combat s’étalant sur trois générations (avec la naissance des enfants Iqbal et Jones) nous est brillamment conté dans cet ouvrage.

Différences de perception… Un immigré est-il étranger ?

L’une des forces de Zadie Smith, tout au long de son récit, est de nous faire comprendre, entendre, les difficultés que rencontrent les personnes immigrées quand elles s’installent durablement dans un nouveau pays. Ainsi, on se confronte à la perte d’identité que peuvent ressentir certains, et le sentiment de non-appartenance vis-à-vis de la communauté locale.

Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon ; on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a qu’une idée en tête, retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer ; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part.

Parce que beaucoup ne font pas attention, beaucoup ne font pas de distinction quand il est question d’une personne étrangère. Souvent, des assertions sont émises comme si elles reflétaient la vérité, alors qu’il n’en est rien. Pour le migrant, c’est comme une marque d’irrespect pour ce qu’il est, pour son peuple. Il en arrive à s’effacer, et ne plus corriger la personne qui se trouve en face de lui.

Quand Samad rencontre Poppy Burt-Jones, professeur de musique à l’école où sont inscrits ses enfants, celle-ci lui déclare qu’elle s’intéresse beaucoup à la « culture indienne ». Quand Samad lui explique qu’il n’est pas indien mais originaire du Bangladesh, cette dernière lui répond « Ah, oui. C’est tout dans le même coin, alors. ». C’est donc la même chose. À aucun moment, elle ne perçoit son offense.

On note ainsi un décalage des perceptions entre la population locale et la population immigrée. Chaque parti reste strictement campé sur ses opinions, et de cette situation naît de nombreuses confusions.

L’immigrant ne peut que rire des peurs du nationaliste (l’envahissement, la contamination, les croisements de races) car ce ne sont là que des broutilles, clopinettes, en comparaison des terreurs de l’immigrant : division, résorption, décomposition, disparition pure et simple.

Les problèmes des uns paraissent peu importants aux yeux des autres, et vice-versa. Comment prendre au sérieux l’autre si l’on n’est pas capable d’entendre sa peur, de l’accepter comme étant un sentiment réel ?

Parce qu’il y a autre chose à propos des immigrants (réfugiés, émigrés, voyageurs) : ils ne peuvent pas davantage échapper à leur histoire que vous-même n’avez le loisir d’abandonner votre ombre.

Eux [les gens originaires du Bangladesh, ex-Pakistan oriental, ex-territoire indien, ex-Bengale] vivent sous la menace constante du désastre aveugle : pluies torrentielles, cyclones, ouragans, glissements de terrain. La moitié du temps, la moitié de leur pays se trouve submergée ; des populations entières sont périodiquement balayées de la surface de la terre ; l’espérance de vie est au mieux de cinquante-deux, et ils sont parfaitement conscients de ce que, quand on parle d’apocalypse, de victimes qui se comptent par dizaines de milliers, ce sont eux qui arrivent en tête de liste, et qu’ils seront, par exemple, les premiers touchés, les premiers à être engloutis, telle une nouvelle Atlantide, quand ces foutues calottes polaires se mettront à bouger et à fondre.

Cheveux et silhouette corporelle pour parler assimilation occidentale

Zadie Smith choisit intelligemment ici de revenir sur le combat des femmes noires et métisses pour dompter leur chevelure. Car, si aujourd’hui le cheveu naturel crépu est vu comme une force par bien des femmes de couleur, cela n’a pas toujours été le cas. De nombreuses femmes optent encore pour le défrisage pour mieux s’intégrer, pour passer inaperçues, pour travailler à des postes de haute fonction.

Irie, la fille de Clara et Archie, veut défriser ses cheveux. Elle donnerait n’importe quoi pour avoir un autre type de chevelure. Elle veut être belle, séduire, et pour ça, selon elle, il n’y a qu’une seule solution : des cheveux qu’elle ne peut avoir naturellement, des « cheveux décrêpés ».

Décrêpés et longs, noirs, lisses, des cheveux que l’on puisse rejeter en arrière et secouer, dans lesquels on puisse passer les doigts, dans lesquels puisse jouer le vent…

Et, bien qu’elle ne connaisse pas encore le rituel draconien par lequel passent les femmes aux cheveux crépus pour obtenir des cheveux lisses, elle est sûre d’elle, elle ne veut plus être « différente ».

Parfois, c’est vrai qu’on a envie d’être différente. Mais, à d’autres moments, on donnerait tous ses cheveux sur sa tête pour être comme les autres.

La romancière anglaise ne s’arrête pas là pour nous faire comprendre ce besoin d’assimilation occidentale par la coiffure. Elle nous décrit minutieusement une séance de défrisage. C’est d’ailleurs bien la première fois qu’il m’est arrivé de lire de manière si crue dans une fiction le calvaire de cette perte de volume aux produits chimiques. Zadie Smith nous raconte sans états d’âme ce qui se déroule dans les salons de coiffure réservées à la clientèle noire et métissée.

Là, la chimère du décrêpage et du « mouvement » menait une lutte quotidienne contre l’obstination du poil africain à friser ; l’ammoniaque, les bigoudis brûlants, les fers, les pinces, le feu à l’état pur avaient tous été enrôlés dans cette guerre et faisaient de leur mieux pour forcer chaque frisure à demander grâce.

La citation que je préfère à ce sujet est indiscutablement celle présente ci-dessous. Je dirais qu’une séance de défrisage se résume à cette phrase si joliment construite par Zadie Smith.

Ammoniaque et huile de noix de coco, la douleur mêlée au plaisir.

Irie rêve également d’avoir un corps digne des « proportions européennes de la silhouette », ce qui est loin d’être son cas. Elle voudrait se défaire de son héritage génétique jamaïcain, de sa carrure qu’elle juge imposante. Selon elle, elle ne pourra véritablement s’épanouir que le jour où elle sera « belle », c’est-à-dire mince à l’image des londoniennes, et les cheveux sans volume.

Peu disposée à se satisfaire de son destin génétique, elle attendait le moment où elle passerait du sablier jamaïquain, lourd de tous les sables qui s’accumulent autour de Dunn River Falls, à la Rose anglaise — vous ne connaissez qu’elle : cette chose délicate, élancée, peu faite pour la chaleur et le grand soleil, une planche de surf ridée par la vague.

La romancière travaille joliment sa narration ici. En tant que femme noire, j’ai parfaitement ressenti la détresse d’Irie, et son envie d’être conforme à la norme anglaise. Elle voudrait se défaire de ses gènes qu’elle n’a pas souhaités, à la fois pour passer inaperçue aux yeux du commun des mortels et pour être vue comme une prétendante sérieuse par celui pour lequel elle a un faible.

Sur les liens familiaux, et ce que l’on souhaite pour nos enfants

S’il y a un autre point sur lequel Zadie Smith insiste également dans cet ouvrage, ce sont les relations au sein d’une même famille, et les souhaits que les parents formulent pour leurs enfants. Un parent reste un être humain capable de pécher, et par cette affirmation, cela signifie que ce parent se pose sans arrêt des questions quant à la meilleure éducation qu’il pourrait donner à son enfant.

Comment puis-je prétendre leur apprendre quoi que ce soit, leur montrer le droit chemin, alors que je suis moi-même complètement désorienté ?

L’écrivaine nous dénonce aussi la volonté, parfois profonde, des parents qui veulent que leur descendance se lance précisément dans quelque chose, en oubliant qu’un enfant, c’est finalement un être libre, capable de penser différemment que soi. Au fil des pages tournées, on mesurera par exemple l’importance des divergences entre Samad et ses fils Magid et Millat.

Tu as beau essayer de leur inculquer quelque chose, ils ne t’écoutent pas, parce qu’ils ont une autre musique dans les oreilles. Tu leur montres la voie, et ils prennent un foutu chemin de traverse qui mène à la faculté de droit. […] Tu essaies de tout planifier et rien ne se passe comme tu l’avais prévu…

Ces différences de points de vue, on les retrouve souvent entre les parents immigrés et leurs enfants natifs du pays d’immigration. Pour ce père ou pour cette mère, il est parfois difficile d’accepter que sa progéniture n’aille pas dans le sens des traditions de la famille.

Aucun respect pour les traditions. Les gens parlent d’assimilation, moi, je dis que c’est de la corruption. De la corruption pure et simple !

En ce qui concerne l’aide et le soutien que chacun peut recevoir de personnes qui lui sont proches, familles et amis, Zadie Smith émet une réserve importante. Bien sûr, votre proche ne vous souhaite véritablement aucun mal (bien sûr…), mais pour autant, ce dernier préfère que votre détresse reste bien la vôtre.

Quand Alsana fait appel aux siens suite à sa perte tragique, elle sait aussi qu’elle ne peut s’apitoyer longtemps sur son sort, que certains se diront que peut-être que ce n’est qu’un juste retour des choses…

Eh oui, il y avait là une vraie jouissance. Ne vous méprenez pas sur les gens, ne sous-évaluez jamais le plaisir que leur procure une douleur qui n’est pas la leur : l’annonce d’une mauvaise nouvelle, le spectacle des bombes à la télévision, le son de sanglots étouffés à l’autre bout du fil. La douleur en elle-même n’est rien d’autre que la douleur. Mais douleur plus éloignement égale parfois divertissement, voyeurisme, cinéma vérité, sourire bienveillant, sourcil levé, mépris déguisé.

Et pour conclure…

Toute fin n’est jamais que le début d’une autre histoire, bien plus longue encore.

Sourires de loup est une très bonne découverte pour moi ! Je ne vais pas vous mentir : j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce livre. Si j’analyse quelque peu cette difficulté, je dirais que j’ai une préférence pour les histoires qui, d’entrée de jeu, nous tiennent en haleine ; les histoires qui possèdent un réel fil conducteur, une intrigue qui nous pousse à tourner rapidement les pages. Au début de Sourires de loup, passée la tentative de suicide ratée d’Archie, il m’a manqué ce côté entêtant. Les événements s’enchaînent, et l’on ne comprend pas trop où veut en venir Zadie Smith.

Mais je suis finalement hyper contente d’avoir continué cette lecture. Contrairement à ce que laissait envisager cette première impression, l’histoire contée est vraiment satisfaisante. On découvre les immigrants sous un regard neuf, différent de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à présent. Zadie Smith a une écriture franche, honnête, tranchante. Elle ne survole aucun des ressentiments de ses personnages et, j’en suis intimement convaincue, utilise un peu de son parcours pour nous raconter le quotidien de ces personnes qui sont maintenant londoniennes, que la société le reconnaisse ou pas.

J’ai adoré l’intelligence de cette narration : le discours polémique autour des avancées scientifiques, la complexité des relations familiales, les tentations possibles du quotidien et la difficulté des immigrants à trouver leur place. Je pense qu’il s’agit d’un roman important sur la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Ce livre est aussi disponible en langue originale chez Penguin Books.

À propos de ce livre

Titre Sourires de loup
Titre original White teeth
Auteur Zadie Smith
Traducteur Claude Demanuelli
Éditeur Gallimard
Collection Folio
ISBN 9782070428182
Prix 10.50 €
Nombre de pages 736 pages
Date de parution 17 avril 2003
Première publication 27 janvier 2000
Ma note ★★★★☆
Disponible sur Amazon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.