Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev, une réflexion éloquente sur les liens familiaux

Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev
© Gallimard

Ce qui reste de nos vies est un magnifique roman de l’écrivaine israélienne Zeruya Shalev. J’ai découvert cet ouvrage par hasard lors d’une de mes excursions en librairie. J’ai été intriguée par sa quatrième de couverture dans laquelle il est question d’une femme qui vit ses derniers jours et se questionne sur ce qu’a été sa vie.

Ce texte est en réalité un exposé d’émotions et de ressentiments. Il nous donne un aperçu de ce que peuvent ressentir les différents membres d’une même famille, de comment un fait en particulier peut être perçu différemment selon la sensibilité de chacun. Zeruya Shalev nous fait découvrir ici les pensées les plus profondes de ses personnages, des personnages humains très aboutis, tant leurs sentiments sont proches de ce que pourrait ressentir une véritable personne.

À quoi se rapporte une vie ?

Hemda Horowitch vit ses derniers jours, sait qu’elle va mourir. C’est une femme d’un certain âge si fatiguée que pour elle, il n’est plus question de se lever ni de faire seule de simples tâches quotidiennes. Hemda est donc constamment allongée dans une chambre, d’abord à l’hôpital de Jérusalem puis à son domicile familial. Elle se ressasse tous les épisodes qui font de sa vie ce qu’elle a été : son enfance difficile avec une mère absente et un père trop autoritaire, son mariage de raison plutôt que d’amour dans lequel elle n’a été que peu comblée, son incapacité à aimer de manière égale ses deux enfants aujourd’hui âgés d’une quarantaine d’années, Dina et Avner.

Entre lucidité et divagation, Hemda nous livre son regard sur ce qu’elle a vécu, met le doigt sur ses erreurs et ses regrets. Elle espère qu’elle peut encore apporter une once d’espoir à ses enfants, voudrait pouvoir leur dire qu’ils peuvent encore se renouveler et changer s’ils le souhaitent.

Dina vit avec son mari Amos et leur fille unique Nitzane. Elle a été une universitaire brillante mais a laissé sa carrière de côté pour pouvoir pleinement élever son enfant. Aujourd’hui, c’est une femme incomprise qui souffre de l’éloignement de sa fille, maintenant adolescente ; du manque d’amour de sa mère, qui a toujours préféré Avner ; de la distance avec son frère, avec lequel elle n’entretient plus de réelle relation ; du manque de soutien de son mari, qui peine à comprendre ses sentiments.
Que lui reste-t-il aujourd’hui qui vaille la peine de vivre ? Où peut-elle trouver une raison d’exister, l’amour, si ce n’est auprès de ses proches ?

Cet instant qui a inversé l’équilibre entre les souvenirs et les espérances, d’où a-t-il donc surgi ? Rien ne l’y avait préparée, ni les livres, ni les journaux, ni ses parents, ni ses amis. Est-elle la seule sur cette terre à ressentir un tel bouleversement à un stade si précoce de son existence et sans qu’aucune catastrophe évidente ne l’ait provoqué, est-elle la première à remarquer que le plateau de la balance sur lequel sont posés ses souvenirs explose, alors que celui de ses attentes est léger comme une plume et ne peut que tenter de récupérer ce qui a déjà été ?

Avner, quant à lui, est un avocat réputé sur le déclin. Il vit avec sa femme Salomé, son amour de jeunesse, et leurs deux garçons, Tomer et Yotam. Mais Avner n’est pas heureux. Salomé et lui ne s’aiment plus depuis bien longtemps, ils vivent ensemble par habitude, par commodité, par lâcheté. Avner ne supporte plus les humiliations quotidiennes de sa femme, mais pour autant, ne sait pas comment remédier à la situation, lui qui se soucie aussi du bien-être de ses enfants.

Oui, éternel prisonnier, il s’était attaché à elle trop jeune, comment aurait-il pu imaginer que son premier flirt avec une adolescente pas très grande et aux cheveux coupés court, une histoire principalement guidée par une curiosité juvénile et son besoin affolé de se protéger de sa mère, se refermerait sur lui et deviendrait le piège dans lequel il se débattrait toute sa vie, incapable de s’en échapper, incapable de s’y habituer.

Ce qui reste de nos vies nous invite à comprendre l’évolution des relations au sein d’une même famille. Car, qu’y a-t-il de plus destructeur que les relations familiales ? Et existe-t-il seulement des sentiments d’amour plus profonds que ceux de personnes du même sang ? La famille, c’est de l’ordre du complexe : on aime bien sûr, mais on se déchire, on pardonne, on partage, et parfois on fait avec. Ce sont ces sentiments que Zeruya Shalev décrit si bien dans son roman. Il y a parfois un trop-plein d’amour, des non-dit, un manquement, une blessure… Cette famille imparfaite composée de Hemda, Dina, et Avner, c’est la représentation parfaite de la complexité des liens au sein d’une même descendance.

J’ai été touchée, plus que je ne l’attendais, par ce roman. Avec une écriture puissante, parfois aussi un peu difficile (les phrases proposées par cette romancière sont souvent très longues), Zeruya Shalev réussit à nous transporter à travers des émotions franches. En lisant ce livre, je me suis aussi parfois questionnée sur le regard de l’autre dans sa globalité. Si aujourd’hui, je perçois telle action de cette manière, quand est-il pour ma sœur, ma mère ou mon père ? Qu’en est-il pour les personnes qui m’entourent ? Rarement un livre m’aura donné autant envie de mieux comprendre l’autre, pour agir en toute considération, avec bienveillance, à tout moment de la vie.

Car que nous reste-t-il en fin de vie à part les précieuses images qui défilent en nous et dont personne n’osera mettre en cause la limpide vérité. Tant de choses se perdent au fil des années, une défection chasse l’autre, rien que de très naturel.

À propos de ce livre

Titre Ce qui reste de nos vies
Titre original שארית החיים
Auteur Zeruya Shalev
Traducteur Laurence Sendrowicz
Éditeur Gallimard
Collection Folio
ISBN 9782070792672
Prix 8.30 €
Nombre de pages 544 pages
Date de parution 2 juin 2016
Première publication 20 avril 2011
Ma note ★★★★★
Disponible sur Amazon

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