Souvenons-nous de Celia Cruz, la Reine de la salsa, c’était il y a déjà 15 ans…

Celia Cruz
© Celiacruz.com

Ce lundi 16 juillet 2018, on commémore l’anniversaire de la mort de Celia Cruz, la Reine de la salsa. En effet, le 16 juillet 2003, il y a quinze ans, la majestueuse interprète de La Vida es un carnaval disparaissait des suites d’un cancer du cerveau à l’âge de 77 ans.

Tout bon danseur de salsa qu’il se doit sait à quel point l’œuvre musicale de Celia Cruz a apporté au monde de la salsa. Pour ma part, je ne saurais vous dire depuis quand je connais la voix de cette chanteuse cubaine de naissance adoptée par les États-Unis. Je crois qu’avant d’apprécier de moi-même la qualité de ses interprétations, d’apprécier la salsa pour ce qu’elle est de manière plus globale, c’est à mon père que je dois toutes mes connaissances en la matière. Si Celia Cruz a bouleversé le monde de la salsa à l’international, imaginez un peu ce que représente ses chansons aux Antilles…

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir (ou redécouvrir) l’histoire de Bemba Colorá, une chanson au rythme endiablé – ma préférée de cette véritable légende de la musique cubaine – dont l’histoire n’est pourtant pas la plus drôle qu’il soit…

L’exil de Celia Cruz aux États-Unis, son interprétation de Bemba Colorá et de Por si acaso no regreso

Celia Cruz naît à La Havane en 1925. Dès son plus jeune âge, elle est bercée dans la musique cubaine et écoute des artistes comme Abelardo Barroso, Arsenio Rodríguez ou encore Fernando Collazo Hernández. Alors qu’elle est encore adolescente, Celia Cruz commence à se produire dans des cabarets pour chanter. Elle poursuit en parallèle une école pour devenir professeure de littérature, mais son destin sera finalement tout autre.

Alors âgée de vingt-deux ans, comprenant qu’elle pourrait probablement gagner mieux sa vie si elle arrivait à poursuivre une carrière dans la chanson, Celia Cruz étudie la musique, le chant et le piano au Conservatoire national de musique de La Havane. C’est ainsi que d’échelon en échelon, elle va être amenée à chanter pour la station de radio Radio García-Serra. Son premier enregistrement sort en 1948 au Venezuela.

En 1950, Celia Cruz rejoint l’orchestre Sonora Matancera au moment où celui-ci doit faire face au départ de Myrta Silva, alors lead chanteuse du groupe. Si c’est bien cette formation musicale qui lui donne sa chance, la renommée de Celia Cruz va vite dépasser celle de l’orchestre. C’est ainsi qu’ils vont parcourir ensemble de nombreuses scènes d’Amérique latine.

Mais les événements de 1959 à Cuba vont jouer un rôle déterminant dans la vie de Celia Cruz. Avec le triomphe de la Révolution cubaine en 1959, Fidel Castro consolide par la suite le pouvoir et instaure un contrôle total sur la société cubaine, y compris sur le type de musique « autorisée » à jouer sur les chaînes publiques, notamment à la radio.

Inicié los trámites para regresar a Cuba al entierro de mi mamá, pero Fidel y su gobierno nunca me perdonaron. Me castigaron por salir de Cuba y no me dejaron regresar para enterrar a mi mamá.

La Sonora Matancera part de Cuba pour jouer au Mexique en juin 1960. Ils ne retourneront jamais sur leurs pas. Celia Cruz, et son mari Pedro Knight Caraballo, trompettiste du groupe, sont interdits de séjour à Cuba. Ils deviennent donc citoyens américains l’année suivante. Castro jurera d’ailleurs qu’aucun de ces artistes ne sera jamais autorisé à retourner au pays natal. Et il tiendra promesse… Quand Celia Cruz tente de rentrer à Cuba pour le décès de sa mère en 1962, elle n’obtient pas la permission du gouvernement. Le mieux qu’elle parviendra à faire de son vivant, c’est de se rendre à la base navale américaine de Guantánamo en 1990, trente ans après avoir quitté son pays. Elle devient ainsi le symbole de la liberté artistique pour les exilés cubano-américains.

Si je vous raconte cette sombre histoire, pas systématiquement relatée quand on parle de salsa, de musique cubaine (comprenez donc de joie et de festivités), c’est avant tout pour mieux vous mettre dans le contexte de la vie de Celia Cruz quand elle chante Bemba Colorá. Sa toute première interprétation de cette chanson est pour les besoins de l’album Son con Guaguancó en 1966.

La chanson est composée par José Claro Fumero, un célèbre tromboniste et compositeur cubain ayant également fait partie de l’orchestre de José Manuel Aniceto Díaz et celui de Rafael Somavilla Pedroso. Cette première version de Bemba Colorá est assez différente de celle plus largement interprétée par Celia Cruz des années plus tard. Si vous vous rendez aux alentours des 2:40 minutes de la vidéo suivante, vous reconnaîtrez malgré tout sans aucun doute la base rythmique de la très célèbre dernière version de Bemba Colorá.

L’expression cubaine bemba désigne de manière péjorative les lèvres, et donc la bemba colorá est une lèvre de couleur rouge. La chanson ferait ainsi référence à un homme que la chanteuse aurait pour amant. Elle retrouve ce dernier avec du rouge à lèvres sur ses lèvres, il l’aurait donc trompé, et elle lui déclare « Pa’ mi, tu no eres na’ tu tienes la bemba colorá ». Cette bemba colorá, c’est un peu la bouche du mensonge finalement.

Dejé a mi mamá, dejé a mi tierra, dejé mi vida, a mi familia y a tantos amigos. Mi vida, tal como la conocía había desaparecido para siempre.

En 1975, quand Bobby Valentín crée de nouveaux arrangements pour Bemba Colorá, Celia Cruz fait partie de la composition musicale Fania All Stars. La chanteuse a alors déjà vécu de plein fouet les répercussions causées par le gouvernement de Fidel Castro pour les artistes cubains exilés aux États-Unis. Elle a dû affronter le décès de sa mère et faire son deuil « seule » sans pouvoir même se rendre sur la tombe de cette dernière, sans pouvoir rejoindre les siens en ce temps de recueil. Et surtout, cela fait déjà près de quinze ans qu’elle n’a pas revu son île natale.

Cette nouvelle version de Bemba Colorá devient alors sa marque de fabrique, un hymne à l’amour que portait Celia Cruz pour Cuba. Elle nous propose d’ailleurs très tôt dans cette chanson ces paroles : « Hace unos años salí / De mi tierrita adorada / Y todavía recuerdo / Sus calles y sus cañadas » (Il y a quelques années, j’ai quitté ma terre bien-aimée, et je me souviens encore de ses rues et de ses ravins). Elle nous déclame ensuite d’une voix forte les paroles légendaires suivantes :

Un pajarillo en su jaula
Vuela y vuela sin cesar
Y siempre buscando el mar
Si vio por donde escapar
Pobrecito, ay, como sufre
Buscando su libertad, y yo
Yo como el pájaro quiero
Yo como el pájaro quiero
Mi libertad recobrar

Celia Cruz y évoque ici un petit oiseau en cage qui vole sans cesse à la recherche d’un endroit où s’échapper. Elle chante : « Le pauvre petit, comme il souffre en cherchant sa liberté / Et moi, comme l’oiseau, je veux recouvrir ma liberté ». Elle s’identifie à cet oiseau, car comme lui, bien qu’elle soit libre de voyager dans le monde entier, elle doit encore souffrir de son éloignement de son île. Elle aimerait pouvoir retourner un jour à Cuba, notamment à La Havane, sa ville natale, et ainsi échapper à cette fatalité. Ce ne sera malheureusement jamais le cas…

Alors, quand en 2000 elle interprète Por si acaso no regreso, une chanson dont les paroles ont été écrites par Angie Chirino, Celia Cruz nous délivre avec souffrance ces mots : « Si acaso no regreso / Ay, me muero de dolor / Me estoy muriendo ya », qui signifient « Si je ne revenais pas / Ay, je meurs de douleur / Je suis déjà en train de mourir ». Cette chanson me touche au plus profond du cœur. Je ne peux qu’imaginer de très loin sa blessure…

Si vous avez (encore) un peu de temps, voici la playlist des chansons interprétées par Celia Cruz et ses amis lors de la fameuse soirée de salsa qui a conduit à un album éponyme, a Night of salsa. La représentation s’est déroulée en mai 1999 dans le Connecticut aux États-Unis, alors que Celia Cruz était accompagnée de son mari et de bien d’autres chanteurs de salsa. Le concert était diffusé en direct par PBS. Vous pourrez entendre l’orchestre chanter ici le classique Guantanamera par exemple.

Si vous voulez voir une vidéo des deux versions combinées de Bemba Colorá, je vous invite à regarder celle-ci. Celia Cruz est accompagnée sur scène du grand Ray Barretto (dont j’adore la chanson Indestructible).

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