L’interview de la poétesse Clotilde de Brito, lauréate de la Coupe du monde de slam 2015

Clotilde de Brito
Copyright : Yvon de Kervinio

J’ai rencontré Clotilde de Brito à l’occasion du Festival des mots libres de la ville de Courbevoie au début du mois de juin. J’ai eu la chance de participer à son atelier d’écriture, qui fut très enrichissant, et d’assister à son spectacle de slam Histoire(s) singulière(s). J’ai découvert une personne dont les mots ont su me toucher, et dont l’histoire m’a beaucoup inspirée. C’est donc avec un très grand enthousiasme que je vous propose de découvrir aujourd’hui l’interview de Clotilde, que je remercie une nouvelle fois pour sa bienveillance, son temps et ses réponses.

Bonjour Clotilde ! Quand avez-vous commencé à écrire ?

J’ai commencé à écrire vers l’âge de dix/onze ans. Quand j’avais cinq ans, j’aimais bien prendre des livres pour les recopier. Mais mes premières compositions, avec ma propre écriture, je dirais que ça a commencé vers l’âge de dix/onze ans.

En sixième, il y avait un concours d’écriture qui était organisé dans ma région. Notre professeur de français nous y avait fait participer, et je l’avais remporté. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à penser que peut-être, il y avait quelque chose à faire dans ce domaine-là pour moi. Ça m’a vraiment confortée dans l’envie d’écrire. C’était à la fin de mon enfance, au début de l’adolescence.

Quel a été votre parcours étudiant puis professionnel ?

J’ai fait des études vétérinaires, parce que je pensais que c’était ça qui me convenait. Donc j’ai fait une prépa véto, puis une école vétérinaire – celle de Nantes. Par la suite, j’ai exercé dans la recherche scientifique en tant que vétérinaire. J’ai travaillé dans une équipe du CNRS à Rennes sur la génétique du chien.

J’ai vraiment eu un parcours particulier. À un moment où il n’y avait plus de financements au CNRS j’ai aussi eu une expérience en aviculture, dans tout ce qui était élevages de poulets, de dindes… Ça a été une courte expérience.

Après, il y a eu une période durant laquelle j’étais en recherche d’emploi parce que je ne souhaitais pas travailler en cabinet. Je voulais absolument travailler soit dans la recherche, soit dans un autre domaine. Donc j’ai eu un temps de chômage. Pendant ce temps-là, j’ai pu démarcher différents endroits pour proposer déjà des compositions artistiques, notamment des lectures à voix haute ou des spectacles. Par exemple, pour le Festival sur le papier, « Les Petits papiers en fête », je suis allée voir les organisatrices et je leur ai proposé d’écrire douze poèmes sur cette thématique. Une fois que je suis rentrée chez moi, je me suis dit « Bon bah maintenant faut que je les écrive ! ». Je voulais profiter de ce temps pour me lancer un peu déjà, pour tester ce que ça pouvait donner.

Puis, j’ai de nouveau travaillé pour le CNRS quand ils ont eu des financements…

Vous avez donc essayé de composer un peu artistiquement durant votre parcours. Est-ce à ce moment-là que vous avez pris la décision de choisir cette voie-là ?

C’était quelque chose qui me tentait déjà depuis un certain temps. Même lorsque j’étais étudiante, je m’occupais du club de théâtre de l’École vétérinaire de Nantes. Il y a toujours eu un côté artistique en moi.

C’était quelque chose qui me trottait dans la tête sans que je puisse savoir vraiment comment le réaliser, comment le concrétiser. Et même lorsque je travaillais pour le CNRS, je rentrais de temps en temps à Brest… Je faisais alors partie d’une association de poésie An Amzer Poésies, puis ensuite de Compter les girafes, qui est aussi une association de poésie…

C’était quelque chose que j’avais continué à faire sur mon temps libre. J’ai été bénévole aussi dans des maisons de retraite, pour lire des poèmes avec d’autres personnes de l’association An Amzer. Enfin, voilà, c’est quelque chose que je faisais déjà avant. Mais juste pas professionnellement.

À quel moment avez-vous donc pris la décision de vraiment vous réorienter dans le monde de l’écriture, de la poésie ?

Quand on travaille au CNRS et qu’on n’est pas titulaire, au bout de six ans, on ne peut pas vous garder. Ce sont les limites de la loi Sauvadet. Et donc, je m’étais posé la question à partir de 2014 à peu près. Parce qu’en 2014, j’ai gagné le Grand slam national à Paris, et je me suis dit « Tiens, peut-être qu’il y a possibilité de faire quelque chose dans le monde du slam. ».

J’ai commencé à donner quelques ateliers d’écriture auprès d’élèves à partir de ce moment-là je crois. À cette époque, je devais commencer à y réfléchir sérieusement. Et puis, c’est vrai que lorsque j’ai gagné la Coupe du monde de slam en 2015, ça a été un révélateur on peut dire. Ça se concrétisait davantage encore. J’ai pensé que ce titre-là allait me permettre de vraiment passer à autre chose, de passer à une autre étape dans ma vie professionnelle.

Pourquoi avoir choisi la voie du slam pour élever votre voix, pour vous exprimer ?

La poésie est quelque chose que j’écris depuis déjà longtemps. Quand j’avais dix/onze ans, c’était de la poésie que j’écrivais. J’ai écrit aussi quelques nouvelles, mais ça a commencé essentiellement avec la poésie.

Et puis le slam, je l’ai rencontré complètement par hasard suite à une lecture que je faisais, une heure de lecture de poèmes – qui n’étaient pas mes poèmes d’ailleurs. On m’a demandé de venir sur une radio locale pour en parler et à l’issue de l’émission, on m’a posé cette question : « Pourquoi on ne te voit pas sur des scènes slam, puisque a priori, tu écris aussi ? ». Au final j’y suis allée et j’ai beaucoup aimé… Ça a été un peu le hasard.

Les gens ne vont pas spontanément vers la poésie. Et le slam est une façon de la faire entendre, de faire entendre ces mots-là.

Pourquoi j’ai choisi la voie du slam ? Parce que la poésie écrite, ça se « vend » assez peu alors qu’il y a de très, très belles choses qui sont faites aujourd’hui. Il y a des poètes, des poétesses qui écrivent des choses magnifiques, mais les gens ne les lisent pas. Ce sont des poèmes qui restent dans les livres, et je trouve ça assez dommage.

Les gens ne vont pas spontanément vers la poésie. Et le slam est une façon de la faire entendre, de faire entendre ces mots-là, de façon peut-être plus accessible, sans qu’il y ait la barrière du « Je vais acheter un recueil de poésie », ce qui pour beaucoup de monde est un frein. Le slam est un moyen de toucher plus de monde plus facilement.

Qu’est-ce que votre victoire à la Coupe du monde de slam 2015 représente pour vous ? En quoi cette dernière a-t-elle changé votre vie ?

C’était un grand moment. C’est la première fois de ma vie que j’ai senti que le public me portait, comme une vague physique : c’était très impressionnant. C’était une sensation très agréable dans le fond d’avoir vécu quelque chose d’aussi chouette avec le public – parce que le slam, ça fait aussi intervenir le public. J’aimerais que tout le monde ait l’occasion dans sa vie de vivre ce genre de choses.

Je suis toujours morte de trouille à l’idée de monter sur scène. Avant une représentation, je me dis « Mais pourquoi je m’inflige ça ? » ! Je suis une grande angoissée en fait, je stresse énormément. Parce que j’ai envie de donner le meilleur au public, et il y a des fois où l’on est moins en forme et on se demande comment ça va se passer… Le stress est dû à ça, l’envie de donner le meilleur. Et une fois que je suis sur scène, il y a autre chose qui se passe. Parce que le public est là, parce que j’essaie de vivre le moment comme il est, et d’échanger, de faire que celui-ci soit agréable pour tout le monde. Donc forcément, là je sens moins le stress… mais avant, c’est terrible ! Mais bon, j’y vais toujours, j’y retourne toujours. C’est curieux, je me disais qu’avec l’expérience, ça disparaîtrait, mais non, j’ai toujours une petite appréhension avant de monter sur scène.

Qu’est-ce que cette victoire a changé ? Eh bien, une prise de confiance aussi. Comme je suis quelqu’un qui doute pas mal, avec cette victoire, je me suis dit que peut-être ça valait le coup de se lancer. Et puis, comme je le disais précédemment, ça a vraiment marqué le tournant dans ma vie professionnelle.

Pensiez-vous avoir une chance d’être lauréate de cette compétition ?

Ah pas du tout. Alors c’est assez rigolo parce que moi, j’habite en province et pour le concours, je passais une semaine à Paris. J’avais fait le listing de tous les musées que je pouvais visiter, parce qu’en général la France ne dépassait pas les demi finales de la Coupe du monde de slam… Alors je me suis dit « Je pourrais faire le Louvre, le Musée d’Orsay… ». Finalement, chaque soir, je téléphonais à mon mari et je lui disais « Bon bah ce n’est pas encore aujourd’hui, parce que je vais à l’étape d’après ! ».

Je n’y croyais pas du tout. D’autant plus que c’était la neuvième édition, et je crois que la France n’était allée qu’une seule fois en finale. Et donc, je pensais me faire ma petite semaine de touriste provinciale à Paris, mais pas du tout ! Il y a encore plein de musées que j’ai à visiter !

Je participais surtout pour me faire plaisir et pour découvrir les autres. Pour moi, c’est toujours une rencontre.

En plus, on sait qui on va rencontrer, qui seront les concurrents. Alors on fait un petit tour sur Internet, et on se dit « Oh mais c’est trop bien ce qu’il fait ! C’est génial ce qu’elle fait ! » et forcément on se dit « Est-ce que je vais vraiment avoir mes chances ou pas ? ». Pour moi, ce n’était même pas envisageable en fait. Je participais surtout pour me faire plaisir et pour découvrir les autres. Pour moi, c’est toujours une rencontre. Il ne faut pas aller dans ce genre d’événements en se disant « Je vais gagner. »… Non, il faut se dire « Je vais rencontrer du monde. » et « Je vais passer un bon moment. ». Il faut le prendre comme ça. Si on part en ayant trop la gagne comme on dit, on passe à côté de moments plus importants, qui sont des moments humains, des moments de rencontres.

C’est d’autant plus vrai que dans cette discipline-là, à la base, ce sont quand même des gens qui échangent des poèmes sur une scène ouverte, où chacun a le même temps. Ça nous apprend autant à dire qu’à écouter, donc c’est un vrai moment de partage. Ce serait dommage d’y aller en voulant absolument tout gagner, ou en tout cas, moi, je n’y allais pas du tout dans cette optique.

Que retenez-vous de toutes les rencontres faites grâce à cette victoire ?

J’ai fait des chouettes rencontres. C’est vrai que j’ai eu l’occasion après d’aller slamer dans différents pays. Je suis d’abord allée au Luxembourg, c’était avant la Coupe du monde de slam, après le Grand slam national. Puis après, avec la Coupe du monde, je suis allée à Lisbonne, à Madrid, à Barcelone… Avec un autre concours, je suis allée au Québec. J’ai eu des invitations pour d’autres pays que j’ai dû décliner, j’étais invitée notamment au Gabon, mais ce n’était pas possible pour moi d’y aller à ce moment-là… J’ai eu de nombreuses invitations à l’étranger, c’était super.

Sur ces scènes internationales, on récitait nos poèmes dans notre langue maternelle – pour moi, en français donc – et la traduction avait été envoyée au préalable. Ce qui s’est passé à Lisbonne, c’était extraordinaire. On était quatorze invités répartis dans trois groupes différents, et chacun avait sa propre thématique. On devait écrire un spectacle ensemble et on avait eu un temps d’écriture avec des gens de différents pays. À la fin de ce temps, on devait présenter nos textes aux autres. C’était génial. Dans mon groupe, il y avait une Argentine, un Néerlandais et un Ghanéen. En fait, tous les pays étaient mélangés, et on devait composer à partir d’un thème qui nous était donné. Et on nous baladait dans toute la ville de Lisbonne. Au final, chaque groupe a créé quelque chose comme ça ensemble. C’était très chouette.

D’où tirez-vous votre inspiration pour rédiger vos poèmes ?

L’inspiration vient aussi des mots. Ce sont les mots aussi qui ouvrent l’inspiration.

Du quotidien, de ce que je peux voir, de ce qui me touche dans les problématiques actuelles. Parfois, les gens me racontent des choses sur leur vie, sur leur propre histoire, je les écoute et je me dis qu’écrire sur ce sujet serait un bon thème à explorer. J’essaie d’écouter un peu les histoires de chacun pour ne pas rester non plus dans mes propres problématiques : je trouve qu’il faut essayer d’être porte-parole, en quelque sorte.

Mais l’inspiration vient aussi des mots. J’ai un texte qui s’appelle Pétrichor, tout simplement parce que ce mot me semblait tellement joli qu’il fallait en faire quelque chose. Parfois, ce sont les mots aussi qui ouvrent l’inspiration. Je suis contente que les mots oubliés puissent ainsi retrouver une deuxième jeunesse.

Avez-vous une préférence particulière pour écrire, un endroit favori, un moment de la journée bien précis ou un support privilégié (clavier numérique ou feuille de papier) ?

Mon endroit favori, ce n’est pas vraiment un endroit, mais c’est mon ordinateur. J’écris sur un fixe en général, mon portable c’est pour les moments où je suis en vadrouille.

Je n’ai pas vraiment de moment favori, ce serait m’astreindre à une certaine rigueur et j’en suis complètement incapable (rires). Si je devais choisir un moment de journée bien précis ? En général, j’écris plus le matin quand même, ou alors tard le soir. L’après-midi, ce n’est pas un moment très productif pour moi. Le soir, on peut toujours se dire « Qu’est-ce qu’on peut extraire encore de la journée ? » ou « Est-ce qu’on a possibilité d’écrire une autre petite chose ? ». L’après-midi, non. L’après-midi, je ne sais pas.

Et donc j’écris sur ordinateur, mais parfois, j’ai des idées que je note sur ce que j’ai sous la main. Ça peut être un ticket de caisse, un carnet, autre chose… Je garde le papier, et puis ça m’arrive parfois de retomber sur ce papier, mais des mois plus tard ! Globalement, j’essaie tout de même de me mettre à jour, de prendre mes petits papiers, et de les rentrer sur mon ordinateur, ce qui me fait des bouts d’idées. Et puis, quand j’ai envie d’écrire sur quelque chose en particulier, je fais défiler mes petits bouts d’idées, et puis je choisis ce qui pourrait être le point de départ.

À quel point l’histoire de vos parents entre-t-elle dans la composition de vos textes ? Écrivez-vous parfois en portugais ou sur le Portugal ?

Écrire en portugais, très peu. Je dois avoir trois textes. Sur le Portugal, très peu aussi, j’ai un texte sur mon village, j’ai écrit un texte sur mes parents, mais sinon, assez peu.

Par contre, l’histoire de mes parents entre dans la composition de mes textes par une autre porte… J’ai quelques textes qui ne sont pas dans le spectacle, mais qui seront peut-être dans le prochain, sur la nécessité de ne pas rester en entre-soi. J’ai eu beaucoup de chance au final d’être issue d’une famille étrangère (qui est venue s’installer en France) mais ouverte. C’est-à-dire que même si on a gardé contact avec plein de gens de la communauté portugaise, mes parents connaissaient plein de Français aussi. Ma mère faisait des ménages chez des gens qui avaient les moyens d’avoir une femme de ménage, donc j’ai pu côtoyer des personnes de tous les milieux.

Des ouvriers par exemple, comme mes parents. Parfois il y avait des fêtes dans l’entreprise de mon père, et je rencontrais des ouvriers de chantier… Mais j’ai pu aussi, par ma mère, quand elle faisait des ménages chez les gens et qu’elle m’emmenait avec elle, côtoyer des personnes avec bien plus de moyens. Et donc j’ai pu à la fois voir des HLM, mais aussi de très belles maisons. Et je me suis rendu compte qu’il n’y a pas tellement de différences sur la façon dont les gens vivent. Globalement on a tous la même vie : le matin on mange, on va au travail, même si le travail n’est pas le même… J’ai acquis cette certitude qu’il ne faut pas rester en entre-soi. Il ne faut pas se dire : ma façon de fonctionner, c’est la seule qui existe. Pas du tout. Il faut essayer de s’ouvrir.

Je pense que c’est en ça que l’histoire de mes parents rentre dans la composition de mes textes. C’est sur l’ouverture aux autres. Tout le monde ne fonctionne pas comme nous. Il faut ouvrir les yeux. Il ne faut pas rester sur ce que l’on connaît. Il y a plein de façons de vivre sa vie, et il n’y en a pas une qui soit meilleure que l’autre.

Au lieu de mettre des barrières entre les gens, on devrait se rendre compte de l’utilité de chacun.

Les gens n’ont pas à entrer en conflit, il y a moyen de vivre en intelligence, dans le respect de tous. Au lieu de mettre des barrières entre les gens, on devrait se rendre compte de l’utilité de chacun. Et l’histoire de mes parents, elle rentre dans la composition de mes textes dans cette dimension-là, parce qu’ils ont été bien accueillis mine de rien, quand ils sont arrivés en France. Je me dis que l’accueil des étrangers devrait aussi être une priorité. Car, quand on est bien accueillis, on donne le meilleur.

Comment décririez-vous l’équilibre entre la recherche, l’autobiographie et la fiction à l’intérieur de vos textes ?

Je considère qu’on ne peut bien parler que de ce que l’on connaît au moins un peu. Je ne me verrais pas me lancer dans un sujet que je ne connais pas du tout, et qui ne me touche pas. Donc il va y avoir de l’autobiographie dans cette mesure-là. Ce ne sont pas forcément des choses qui me sont arrivées, mais parfois quand on est en contact avec des amis qui ont vécu telle situation, on arrive à être en empathie avec eux ou même en empathie avec d’autres personnes… Quand c’est suffisamment solide, on peut partir sur un texte.

La fiction, c’est parce que j’aime bien m’amuser ! La fiction, ça va être par exemple le texte de La concierge. Je me suis demandé jusqu’où on peut aller dans les choses les plus perverses à faire quand on est concierge. Mais c’est quand même un texte qui a un fond, qui parle du pouvoir des petites gens. Souvent on considère que ces personnes exercent des métiers insignifiants alors qu’elles sont essentielles à la bonne marche des choses. Et donc c’est une façon détournée de démontrer leur pouvoir. Même si c’est de la fiction, il y a tout de même un réel message derrière.

Se renseigner, ça apporte de la crédibilité. Quand on veut raconter des choses importantes, il faut les avoir vérifiées.

Pour la recherche, je ne sais pas si j’en fais vraiment beaucoup. Par exemple, le texte dans lequel je parle de génétique, c’est parce que c’était mon travail… Maintenant, lorsque je dois parler d’un sujet spécifique, je ne vais effectivement pas me lancer sans avoir de vraies données. Je vais vraiment chercher à me renseigner avant tout.

J’ai pu animer des ateliers d’écriture au collège avec des jeunes qui devaient écrire sur la migration, notamment sur les gens qui quittent l’Afrique pour arriver en France, en ayant traversé la Méditerranée. J’avais une élève qui faisait faire un trajet inutilement grand à ces personnes… pourtant elle avait un atlas, mais elle leur faisait faire un grand détour, et je lui disais « Ce n’est pas très logique en fait ce que tu présentes. ».

Se renseigner, ça apporte de la crédibilité. Faut quand même que les choses soient justes, aient du sens. Quand on veut raconter des choses importantes, il faut les avoir vérifiées. Quand on part dans la fiction, on peut raconter n’importe quoi, mais quand on veut parler d’un sujet bien précis, là il faut faire un minimum de recherches, pour ne pas raconter de bêtises en tous cas.

Quel est votre rapport avec la lecture ? Avez-vous un ou des écrivains préférés ?

J’essaie de lire régulièrement, mais je ne lis pas autant que je le voudrais. J’aime beaucoup être lectrice, j’aime beaucoup quand l’auteur nous prend par la main puis vient nous raconter une histoire. Je lis pas mal de polars, je fais partie d’une association de polars. Mais je lis aussi d’autres choses.

J’aime beaucoup être lectrice, j’aime beaucoup quand l’auteur nous prend par la main puis vient nous raconter une histoire.

Là j’ai lu dernièrement une auteure que je connais qui s’appelle Mérédith Le Dez qui a publié Le Cœur mendiant aux éditions La Part Commune, un livre que j’ai beaucoup aimé. J’essaie de lire à la fois des auteurs connus et des auteurs qui sont dans ma région, que j’ai l’occasion de rencontrer. C’est toujours curieux de lire ce qu’écrit quelqu’un qu’on connaît.

J’aime beaucoup Christian Bobin, j’aime beaucoup Laurent Gaudé. Laurent Gaudé, j’adore son écriture, il a une écriture lumineuse, formidable. Le Soleil des Scorta, c’est très, très beau. Dans le moment, je dirais aussi Jean Giono, dont j’aime également beaucoup l’écriture. En poésie, j’aime beaucoup Andrée Chedid. Il y en a d’autres, sans aucun doute.

On découvre toujours de nouveaux auteurs et c’est génial. Là par exemple en polar, j’aime beaucoup Colin Niel et Cloé Mehdi. Cloé Mehdi c’est une jeune auteure qui a écrit Rien ne se perd : c’est un bijou ce livre. C’est-vraiment-un-bijou ! Elle a un style magnifique… Ce livre est génial !

Là, j’ai lu dernièrement Chaque mot est un oiseau à qui on apprend à chanter de Daniel Tammet, et c’est super ! Daniel Tammet est autiste Asperger, et par le biais de ce livre, il explore la langue à sa façon. Cet auteur a aussi écrit Je suis né un jour bleu. Ce livre-là, je ne l’ai pas encore lu, mais j’ai tellement apprécié ma lecture de Chaque mot est un oiseau à qui on apprend à chanter, que ça ne devrait plus tarder ! C’était passionnant de découvrir son rapport à la langue, son approche du langage.

De quels poètes recommanderiez-vous les textes si vous deviez n’en citer que trois ?

Alors, très classique, Victor Hugo en premier, parce que ça a été ma première révélation en poésie. Il a de très beaux textes, il mêle assez bien la poésie à la politique je trouve. Il répond, dans certains de ces poèmes, à des questionnements toujours d’actualité, notamment sur l’éducation. Il a écrit de très belles choses.

Jacques Prévert, parce que j’aime beaucoup, sa manière de dire les choses, de façon très simple et pourtant très bien vue. Il y a un texte qui s’appelle La Grasse matinée, il est terrible ce texte ! La Grasse matinée, c’est un poème qui traite de la pauvreté, c’est un titre qui est complètement en opposition avec ce que ça raconte. C’est très, très, très bien.

J’aime aussi beaucoup les textes de Fernando Pessoa. Ses poèmes retranscrivent si bien mes propres questions et mes doutes ! Je propose d’ailleurs un spectacle bilingue autour d’une lecture d’un de ses poèmes, Bureau de Tabac.

Dans votre spectacle Histoire(s) singulière(s), vous proposez au public quelques poèmes qui traitent de la place de la femme dans la société. À quel point est-ce important pour vous de souligner cette inégalité ?

J’aimerais en fait ne plus avoir à traiter ce genre de sujet. Que les choses soient complètement naturelles, que la question de la place de la femme ne se pose plus. Mais elle se pose. Par exemple, quand j’ai gagné mon titre, j’ai eu une remarque fort agréable de gens que je ne connaissais absolument pas qui m’ont dit « Ah bon, t’as gagné ?! Il y avait ta mère et ta cousine dans le jury ? », parce que j’étais la première femme à gagner la Coupe du monde. Quand on entend ce genre de réflexions, de gens qui n’étaient pas dans la salle, qui ne savent même pas comment ça s’était passé, là on se dit « Ah ouais quand même… ». J’ai un texte à ce sujet, qui n’est pas dans ce spectacle-là, qui parle de la réussite des femmes… J’aimerais bien ne pas avoir à en parler.

En fait, la plupart des sujets de mes textes, j’aimerais bien ne pas avoir à en parler ! Mais ce que je trouverais vraiment encourageant, plutôt que de discourir sur l’importance des femmes, ça serait de mettre en valeur autant d’artistes femmes que d’hommes dans une programmation.

Pour moi, il est important de souligner l’inégalité, et ce, jusqu’au moment où il n’y aura plus à la souligner. Donc il est important d’en parler, pour ne plus avoir à en parler. Et, je l’espère, on dira dans quelques années : « Ah oui, mince c’était comme ça, les femmes étaient moins payées, et on considérait que parce qu’elles n’étaient pas contentes, elles faisaient une crise d’hystérie. ». Non, elles ont le droit de ne pas être contentes au même titre qu’un homme.

Pensez-vous que la poésie soit un excellent moyen pour exprimer un message important au monde entier ?

Oui, du moment qu’elle ne soit pas réservée à une élite. Du moment que la poésie ne soit pas faite de mots hyper compliqués, juste pour utiliser des mots hyper compliqués, et des tournures de phrases que personne ne comprend.

À partir du moment où la poésie est accessible au monde, je pense que c’est un des meilleurs moyens pour faire passer un message. Parce que ça touche au cœur, ça touche aussi à l’intelligence… Tout dépend de l’intention de celui qui écrit : si celui qui écrit veut rester, encore une fois, dans un entre-soi, alors il ne touchera pas grand monde. Mais s’il a envie d’exprimer une pensée, une notion importante pour tout le monde, alors là, oui, cela peut-être un excellent moyen.

Pensez-vous qu’il soit facile pour tous d’appréhender la poésie ?

La poésie peut faire peur mais elle ne mord pas. Il faut lui faire confiance et se laisser aller sans a priori.

Ce n’est pas forcément facile parce qu’il y a des gens qui ont beaucoup d’a priori, qui se disent « La poésie, c’est le truc qu’on devait apprendre par cœur quand on était à l’école, ça m’ennuie ! » ou alors « C’est les petites fleurs dans la prairie… » ou « C’est ridicule ». Il y a beaucoup de gens qui disent ça, qui pensent ça. Et quand on leur dit qu’il y a des pays où les poètes sont emprisonnés, où les poètes peuvent même être condamnés à mort pour avoir exprimé une idée, là, ils se disent que peut-être la poésie ce n’est pas juste des pâquerettes dans un jardin.

Il faut dépasser les a priori. Il faut se laisser toucher par la poésie. Il faut se dire que c’est pour tout le monde. C’est ça en fait la plus grande difficulté. Parce qu’au final, je ne connais pas de gens qui ne chantonnent pas une petite chanson de temps en temps. Et parfois la chanson, c’est de la poésie, ce sont des mots qui nous touchent… La poésie peut faire peur mais elle ne mord pas. Il faut lui faire confiance et se laisser aller sans a priori.

Lors de vos ateliers d’écriture, vous proposez l’utilisation de « mots oubliés » du dictionnaire. D’où vous vient cette idée enrichissante ? Comment cherchez-vous dans votre quotidien à enrichir votre vocabulaire ?

J’ai fait la rencontre, quand j’avais quatorze ans, d’un formidable livre qui s’appelle Au Bonheur des mots de Claude Gagnière (ndlr, aujourd’hui la nouvelle édition de cet ouvrage regroupe également le recueil Des Mots et merveilles du même auteur et s’intitule Pour tout l’or des mots). C’est un super bouquin où il y a plein de mots, il y a plein de choses, les étymologies, les noms des collectionneurs… Par exemple, j’ai appris qu’il y avait un mot pour désigner les personnes qui collectionnent les étiquettes de melons, les cucurbitacistes.

En fait, tout simplement parce que ça m’amuse. Pour le côté amusant des choses. Utiliser des mots oubliés, ou utiliser des mots rigolos, je trouve ça marrant. En général, je suis plutôt fainéante, et si je fais les choses c’est parce qu’elles m’amusent.

Comment je cherche dans mon quotidien à enrichir mon vocabulaire ? En lisant, en me référant de temps en temps au livre sus-nommé, et d’autres aussi forcément… En essayant de garder l’esprit ouvert. Et puis, j’ai la chance d’avoir appris deux langues depuis petite. J’essaie de faire des ponts entre ces deux langues. Par exemple, le nom commun du calendula, la fleur, c’est le souci en France. Et en portugais, ça se dit maravilha, c’est la merveille. Donc en France c’est le souci, au Portugal la merveille, c’est marrant !

Et puis, sur le double sens des mots… Autre exemple, ma mère me disait de ne pas ramasser par terre les plumes d’oiseaux. Parce qu’en fait, une plume ça se dit pena en portugais, et la pena, c’est aussi le chagrin. Le goût des mots, le goût des différentes langues, pourquoi tel mot se dit comme ça dans une langue et a une connotation totalement différente dans une autre, je trouve ça passionnant.

Essayer d’élargir son vocabulaire, c’est aussi essayer d’enlever ses œillères et regarder au-delà.

On enrichit aussi son vocabulaire en ouvrant les oreilles dans les autres régions. Rien qu’en voyageant en métropole ! Une fois, dans le sud de la France, une conteuse que j’ai rencontrée m’a dit « Oh là là, je suis ensuquée ! », pour me dire qu’elle était un peu dans le coaltar. J’ai pensé « Mais c’est génial ce mot « ensuquer » ! ». C’est être endormi, être assommé par la chaleur quand il fait chaud. Ça vient de l’occitan. Je suis contente d’avoir ramené ce mot dans ma valise, surtout qu’au vu des températures, ce n’est pas en Bretagne qu’on va avoir un mot pareil ! (rires)

Le langage révèle plein de choses du fonctionnement de la société dans un lieu donné. Pourquoi dans certains pays y a-t-il plein de mots pour désigner la neige, pourquoi dans d’autres il y en a plein pour désigner telle ou telle chose… Je trouve que le langage est d’une richesse. C’est une ouverture au monde en fait. Essayer d’élargir son vocabulaire, c’est aussi essayer d’enlever ses œillères et regarder au-delà.

Y a-t-il de grands slameurs que vous rêvez de rencontrer ?

Comme je suis arrivée au slam un peu par hasard, je n’ai pas forcément de slameurs que je rêverais de voir en personne. J’aimerais rencontrer Grand Corps Malade, je n’ai jamais eu l’occasion de faire sa connaissance. J’ai eu, en revanche, l’opportunité de discuter avec Souleymane Diamanka qui est très, très chouette.

Je ne rêve pas forcément de rencontrer des slameurs. J’aime bien rencontrer des personnes en fait. J’aimerais bien rencontrer des personnes.

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