Mal-être au travail

Clicsouris

J’ai atteint le point de rupture.

Je vous le disais dans un précédent article, je m’enlise dans mon quotidien. Jamais l’expression métro, boulot, dodo n’aura eu autant de signification pour moi. Alors j’en viens à me poser cette question : mais au fait, à quoi bon ?. Oui, j’ai un travail. Oui, je sais que pour une durée indéterminée, j’aurai un salaire à la fin du mois. Oui, je suis bien insérée professionnellement. Mais, à quoi bon ?

Posséder un contrat à durée indéterminée aujourd’hui, cela signifie que l’on a réussi. Avoir un CDI, c’est un peu toucher le graal, être au top du top. Pour la plupart des personnes de mon entourage, mon CDI c’est un peu la Carrière Digitale Idéale. Je suis en CDI, j’ai donc accompli ce qu’il fallait dans ma vie. Je ne fais rien à part m’asseoir derrière mon écran, alors comment mon travail pourrait être difficile ? Et parce que j’ai un CDI, je suis une personne épanouie, je suis une personne heureuse, et j’ai tout ce dont tout le monde rêve…

En clair, dans notre société actuelle, si aujourd’hui une personne possède un contrat à durée indéterminée, cela signifie pour le commun des mortels que cette personne doit accepter son sort. Et parce qu’il y a des gens qui n’ont pas sa chance, elle ne peut pas se plaindre, non, elle doit acquiescer et être reconnaissante pour tout ce qui lui arrive.

C’est là toute l’ironie de notre structure sociale.

Nous vivons dans une société où il n’y a jamais eu autant de personnes atteintes du syndrome d’épuisement professionnel, un risque psychosocial plus généralement connu sous sa désignation anglophone, le burn out.

 

Les chiffres que je vous présente ci-dessus proviennent d’une des plus grandes enquêtes numériques sur le travail en France, Parlons travail par la CFDT, la Confédération Française Démocratique du Travail. Celle-ci a été débutée courant 2016 et possède à ce jour plus de 200 000 répondants.

Comprendre le syndrome d’épuisement professionnel

Selon Christina Maslach, une psychologue américaine connue pour ses travaux sur le burn out, cette pathologie se traduit par un état d’épuisement émotionnel, cognitif et physique qui se présente sous une fatigue ressentie à l’idée même de penser au travail. C’est aussi une certaine perte d’empathie vis-à-vis de ses collègues. C’est se détacher de manière excessive, éviter les contacts sociaux et se replier sur soi-même. Cet état de fatigue morale démesurée est sensiblement lié à l’apparition du stress que peut ressentir une personne sur le plan professionnel.

Selon l’Agence Européenne pour la Sécurité et la Santé au Travail, the European Agency for Safety and Health at Work, les travailleurs expérimentent des situations de stress au travail lorsque les exigences et les attentes liées à leur travail sont excessives voire supérieures à leur capacité de produire. Lorsque les contraintes imposées à cette personne sont importantes et que les ressources dont elle dispose pour y faire face sont moindres, le stress est d’autant plus significatif.

On appelle état de stress chronique une situation dans laquelle le stress survient de façon récurrente dans la vie professionnelle d’une personne. C’est le cas lorsque tous les jours au travail, les tâches demandées à cette personne dépassent sensiblement sa capacité à les réaliser.

Cet état de stress chronique peut être causé par divers facteurs. Il peut s’agir de contraintes de temps : le rythme doit être soutenu pour tenir les délais, les horaires de travail sont définies en fonction de la charge de travail journalière, les objectifs sont fixés à une date butoir non modifiable dans le temps peu importe les contraintes, les compétences d’une personne ne sont pas considérées en tant que telles pour caler un projet, la surcharge de travail est trop intense, etc..

Il peut également être causé par des contraintes matérielles et/ou physiques. L’employé n’estime pas avoir toutes les ressources nécessaires pour effectuer ses tâches. Il doit passer son temps à comprendre ce qui est réellement attendu de lui. Il manque d’informations pour organiser son planning, a l’impression d’être un simple exécutant. L’employé travaille dans un environnement peu propice à son développement personnel.

Il arrive également que le salarié soit en total désaccord avec le travail qu’il doit fournir. Des conflits de valeurs émergent alors de la situation. Cela peut être le cas lorsque l’employé n’a pas la possibilité de produire un travail de qualité pour être en phase avec les objectifs de sa société ou lorsqu’il doit accomplir des tâches contraires à son éthique. On parle dans ces cas-là d’un recul de la satisfaction du travail bien fait.

Enfin, les exigences émotionnelles de certains métiers, comme le fait de devoir toujours sourire et être de bonne humeur pour les employés à un poste d’accueil ou le contact avec la souffrance, peuvent aussi lasser le candidat.

Connaître les effets du stress sur la santé

L’état de stress chronique a des conséquences néfastes sur la santé. Notre corps n’est pas fait pour être constamment en état de stress intense. Dans un premier temps, il va tenter de réagir par ses propres moyens, comme pour sonner son propre état d’alarme.

L’organisme produit tout d’abord une stimulation du système nerveux. Il déclenche alors une augmentation de la production de catécholamines. Ces hormones produisent des modifications physiologiques de l’organisme : augmentation de la fréquence cardiaque, amplification de la tension artérielle, croissance de la température corporelle et augmentation du taux de glucose dans le sang.

L’organisme rentre ensuite en phase de résistance. Des glucocorticoïdes sont sécrétés de manière régulée pour préparer le corps aux potentielles dépenses énergétiques à venir. Ces hormones augmentent le taux de sucre dans le sang pour apporter au cœur et au cerveau l’énergie nécessaire pour faire face à la situation.

Lorsque la production de glucocorticoïdes est trop importante et que le corps ne parvient plus à réguler la production de ces hormones, l’organisme rentre en phase d’épuisement. Il produit alors sans cesse de l’énergie et il s’épuise. L’individu souffre donc de stress chronique. C’est ce trop-plein d’hormones qui peut rapidement devenir nocif pour la santé.

Chez la personne concernée, cela se traduit par des douleurs physiques de plus en plus fréquentes. L’employé a l’impression de ne plus être concentré, d’être fatigué, de ne pas avoir le temps de pouvoir effectuer son travail convenablement. Et pour cause, il a des douleurs musculaires et articulaires quotidiennes. Son comportement vis-à-vis de son alimentation évolue : il grignote plus souvent, a l’impression d’avoir systématiquement faim ou au contraire n’a plus d’appétit.

Puis, viennent les troubles du sommeil et les troubles émotionnels. L’employé est nerveux, sensible, angoissé et triste. Il n’en dort plus la nuit, son travail le tient éveillé. Il a une sensation de mal-être profond accompagné de fatigue. Il n’arrive plus à discuter avec son entourage, il se renferme sur lui-même et diminue ses interactions sociales.

Si la situation de stress se prolonge encore, les altérations de la santé s’aggrave et certaines études démontrent qu’il existe des risques de maladies cardiovasculaires, d’hypertension, d’obésité abdominale, de troubles musculo-squelettiques (pour les personnes exécutant les mêmes gestes de manière répétée), de dépression et d’anxiété. Dans les cas les plus graves, cette dépression peut conduire au suicide.

Prévenir pour mieux guérir

Être capable de discerner ces moments de forte pression au travail n’est pas si évident. Pour avoir été dans cette situation peu agréable à vivre, mes trois premiers conseils seraient les suivants.

  1. Écoutez votre corps. Seul vous, êtes véritablement capable de savoir quand vous atteignez votre limite. Les facteurs à l’origine de votre épuisement professionnel peuvent être nombreux. Dans mon cas, j’ai connu plusieurs périodes avec de grosses surcharges de travail impossibles à gérer. Et je n’avais jamais été aussi faible physiquement de ma vie. Quand je dis faible, je fais référence à ma résistance face à toutes ces petites maladies auxquelles nous sommes tous sujets de manière ponctuelle : grippes, rhumes, angines, bronchites, gastro-entérites, migraines, et j’en passe. Je n’ai jamais autant été sujette à ces altérations bénignes de ma santé. Je n’avais même jamais été professionnellement arrêtée. Je ne me suis jamais sentie aussi fatiguée, et paradoxalement, je n’ai jamais aussi mal dormi pendant une période aussi longue. J’ai arrêté de danser la salsa, la danse de manière générale, j’ai arrêté de sortir le soir, j’ai arrêté le sport, j’ai pris du poids. J’ai été dépressive. J’ai eu envie de tomber malade parfois… Et les boutons, ah les boutons ! : je n’en ai jamais eu autant sur le visage.
  2. Parlez-en autour de vous. Vous trouverez sans doute ce message bête, mais en réalité, parler aux gens, à vos amis, à votre famille, c’est réellement ça qui vous fera prendre conscience que ce que vous vivez n’est pas normal. J’ai foncé tête baissée pendant plusieurs mois. J’ai apporté du travail à la maison un soir. Puis, tous les soirs d’une même semaine. Puis, tous les soirs d’un même mois. J’ai fait des journées de 8h30 – 23h, en repartant le lendemain à 7h dans les transports, sans même me rendre compte du problème. J’ai fait des semaines de plus de 60 heures de travail, sans journée de récupération à la clé. J’ai arrêté de prendre la pause du midi. J’étais beaucoup trop investie dans mon boulot, on me promettait que cette période intense de travail ne durerait pas. J’y ai cru. J’ai annulé des repas avec des amis. Je suis rentrée à pas d’heure la veille de Noël. Puis, j’ai commencé à en parler autour de moi, toujours sans bien me rendre compte de ma situation. Alors bien sûr, j’ai eu le droit à des paroles du style « Moi, jamais ça m’arriverait de faire ça. Je ne suis pas bête. », ou encore « Je n’aurais jamais accepté ça moi ! » et « Je suis sûr que tu n’avais pas ça à ton ancien travail. », vous savez le genre de paroles qui vont vous faire sentir plus bas que terre, et qui vous donne envie de vous replier un peu plus sur vous-même. Mais j’ai aussi eu des oreilles plus attentives, qui m’ont sérieusement permis de considérer que mécaniquement, ce fonctionnement, ce travail, ces projets mal gérés, tout ça, ça ne me convenait pas. Et parce que j’ai eu le soutien de ces personnes, j’ai finalement commencé à envisager de vivre et travailler autrement.
  3. Dépassez le regard des autres. Parce que ces autres ne sont pas dans votre situation, peut-être ne se rendent ils pas compte de votre profond mal-être. Ou peut-être qu’à votre travail, vous n’êtes pas le seul à faire toutes ces heures et vous vous dites que ça serait mal vu que vous fassiez une réflexion. Les autres vous semblent sans doute intolérants… Ou vous vous dites qu’ils ont raison, que c’est vous le problème. Pour en avoir le cœur net, vous pouvez toujours demander un rendez-vous à la Médecine du Travail. Il existe également toute l’impressionnante documentation de l’INRS, l’Institut National de Recherche et de Sécurité, un organisme de référence dans les domaines de la santé au travail. L’important ici est de garder à l’esprit que c’est votre vie et que ce qu’en pensent les gens ne doit pas vous empêcher d’agir. Comme diraient deux de mes anciennes collègues : « Vous ne vous rendez même pas compte d’à quel point cette situation est malsaine. ».

Il est important de prendre conscience que cette situation ne doit pas durer.

Réagir

Alors bien sûr, je n’ai pas de solutions miracles à proposer. La première étape est d’en parler dans votre hiérarchie et d’essayer d’actionner tous les leviers possibles pour faire en sorte que quelqu’un au sein de votre entreprise entende votre mal-être. Ils peuvent dans le meilleur des cas procéder à l’analyse des difficultés que vous rencontrez quotidiennement et adapter votre poste si nécessaire.

Les membres du CHSCT peuvent vous écouter en toute confidentialité et faire des propositions d’aménagement de votre travail à votre hiérarchie. Dans des cas plus extrêmes, le médecin du travail peut évaluer votre état de santé et votre aptitude à travailler ou non à ce poste de travail.

Ou alors vous pouvez faire le choix de partir. Partir n’est pas évident. Aujourd’hui en France, il est impossible de démissionner en gardant des indemnités sociales. Il est possible d’avoir recours à la rupture conventionnelle, à condition que votre employeur l’accepte ce qui est loin d’être le cas partout malheureusement. Il y a les abandons de poste, probablement pas la meilleure des choses qui soit… ou choisir de se faire licencier pour obtenir des indemnités… Rien de bien beau, n’est-ce pas ?

C’est la raison pour laquelle je vous invite à en discuter d’abord avec des professionnels de santé. Et dites vous que si vous faites le choix de partir, c’est probablement parce que c’est ce qu’il y a de mieux pour votre santé et votre bien-être. Je vous propose en exemple le cas d’une de mes amies, Morgane, qui a décidé bravement l’an dernier de quitter son CDI pour vivre de sa passion. (Je suis d’ailleurs très admirative de son parcours.)

Si le sujet vous intéresse, voici quelques autres liens qui pourraient vous être utiles.

– Burn out Inventory : Le test de Maslach
– CFDT : Dossier de presse « Parlons travail »
– Institut National de Recherche et de Sécurité : Stress, ce qu’il faut retenir
– Ministère du Travail et de l’Emploi : Le syndrome d’épuisement professionnel
– Sénat : Le mal-être au travail : passer du diagnostic à l’action

4 réflexions sur « Mal-être au travail »

  1. Coucou !

    Je suis très très heureuse de te retrouver dans ton article. Mais je suis triste aussi que tu aies du vivre cela… Ton article est particulièrement complet et bien écrit (comme toujours ;-) )!
    Qu’aurais-je de plus à te dire que tout ce que tu sais déjà… Pour ma part c’était plus un bore-out qu’un burn-out (souviens-tu je perdais 8h par jour au travail… à me demander ce que je faisais bien ici…) mais le résultat est le même. Fatigue, mal-être, créativité en berne, déprime…
    Je revis aujourd’hui et je ne te souhaite qu’une chose, que tu le sois aussi, en vie !

    J’attends la suite de tes aventures <3

    Enormes bisous !

    1. Coucou Morgane,
      Merci beaucoup pour ces mots.
      Oui, je me souviens… Ça n’allait pas du tout pour toi, tous les jours tu me le disais. À vrai dire, je pense maintenant que ça ne vaut pas le coup de se sentir mal pendant une trop longue période au travail. Au final, toute cette période à déprimer et à en baver, c’est du temps perdu, du temps que l’on aurait pu consacrer à faire ce que l’on aime, à vivre pleinement. Tu as fait le bon choix en partant. J’en suis d’autant plus convaincue chaque fois que je te lis, ou qu’on a l’occasion de discuter un peu.
      J’espère qu’un jour je me sentirai aussi épanouie que toi.
      Merci encore. <3

  2. Salut !
    Je découvre tout juste ton blog et je le trouve génial. Cet article est bien écrit et très complet. Je me retrouve beaucoup dans ce que tu as écris et c’est ce qui m’a conduit à créer mon blog..
    Bon courage, tété pa jin tro lou pou lestomak !

    PS : Grâce à toi j’ai réécouté « one chapter a day » que je n’avais pas écouté depuis un moment !

    1. Hello !
      Merci énormément pour ce gentil message. Je suis vraiment désolée de savoir que tu aies eu à traverser cette situation professionnelle si particulière. Personne ne devrait se sentir si mal sur son lieu de travail. As-tu réussi à t’en sortir ?
      Autrement, c’est vraiment trop cool de savoir que j’ai réussi à motiver quelqu’un à écrire ! C’est avec plaisir que je passerai bientôt faire un tour sur ton blog la vie commence, j’adore l’idée. Bonne continuation à toi, n’hésite pas à me faire part de ton expérience. ;-)

      PS : Moi, c’est au petit proverbe créole que je suis vachement sensible, merci !

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