Prodigy, atteint de drépanocytose, meurt âgé de 42 ans

Alo B.

Le monde du hip-hop est en deuil aujourd’hui. Prodigy est décédé à Las Vegas ce mardi 20 juin 2017, suite à des complications médicales après une crise drépanocytaire. La drépanocytose est une grave maladie génétique du sang.

Prodigy et Mobb Deep

Mobb Deep est un duo américain s’illustrant dans le monde du hip-hop. Il se compose de Prodigy et Havoc, deux natifs du Queens, à New York City. Tout deux s’exercent dans le milieu de la musique dès les années 90. Leur style est profond, poétiquement agressif et parfois triste, ce qui va les amener à être mondialement connus.

En 1995, alors que leur second album The Infamous sort, ce single Shook Ones Part II devient un hit planétaire. Il possède l’une des instrumentales hip-hop les plus originales et les plus controversées de l’histoire de la musique. La principale raison pour laquelle les paroles de cette chanson ont tant de poids est l’usage de ces notes mélancoliques soutenues par des tambours presque mécaniques. Le battement est froid, lourd et discret, donnant aux paroles un impact d’autant plus imprégnant. « I’m only 19, but my mind is old / When the things get for real, my warm heart turns cold »

Mobb Deep est aujourd’hui acclamé comme l’un des groupes les plus actifs et engagés des groupes de hip-hop de la East Coast.

Prodigy et son combat contre la drépanocytose

Dans une interview avec Kate Ferguson, l’éditrice en chef de Real Health, un magazine américain sur la santé, Prodigy explique comment il vit avec la drépanocytose depuis sa naissance et comment il approche ce combat dans sa carrière musicale.

Vivre avec la drépanocytose

Prodigy est drépanocytaire SS, une des pires formes de la drépanocytose. En grandissant, il a rapidement compris qu’il ne pouvait pas faire comme les autres enfants : « I was a little different, I had to relax more. » (J’étais un peu différent, je devais me détendre plus.). Ces souffrances épouvantables, il les ressentait à chaque fois que la température changeait, qu’il n’était pas suffisamment hydraté et qu’il se surmenait ou faisait trop d’efforts.

Parce que Prodigy avait pris l’habitude de vivre avec cette maladie, quand il a débuté sa carrière musicale, il ne s’était pas préparé à ce que cela impliquerait, il ne s’était imposé aucune barrière, aucune limite. « I had to learn along the way, the hard way, that I couldn’t live a certain way. » (J’ai dû apprendre en cours de route, de manière difficile, que je ne pouvais pas vivre d’une certaine manière.). Ce n’est que passé la vingtaine qu’il prend conscience qu’il ne peut survivre en abusant d’alcool ou de choses nuisibles à sa santé.

Diet is like a major, a huge part of staying healthy with sickle cell : eating a lot of green vegetables, drinking water like a fish, just being calm and not being so angry and stressed out, […] and getting rest.

Once I started doing that, I saw a change happened, I saw I wasn’t getting sick as much, I saw I could do more things.

Il change alors son régime alimentaire : il mange plus de légumes verts et boit beaucoup d’eau pour bien hydrater son corps. Il tente de rester le plus calme possible en toutes situations, et adopte une bonne hygiène de vie avec un rythme de sommeil plus adapté à celui d’une personne drépanocytaire. Tous ces changements ont un effet immédiat sur lui : il se sent moins malade, plus détendu, et donc plus apte à faire des choses.

Il apprend également à contrôler sa respiration. La régulation du rythme cardiaque est influencée par la respiration. Et donc, en respirant plus lentement, en faisant de longues inspirations et expirations, Prodigy arrive à faire ralentir la souffrance. « It’s like a mental thing almost, you got to remember to just to stay calm. Even when you’re in tremendous pain, just stay calm. » (C’est comme quelque chose de mental presque, il faut se rappeler de simplement rester calme. Même quand tu ressens une douleur immense, tu dois rester calme.)

Sensibiliser grâce à la musique et l’écriture

En 2000, Prodigy sort son premier album solo H.N.I.C. avec le titre You Can Never Feel My Pain, une chanson dans laquelle il raconte en vers les souffrances liées à sa maladie : « I’m talking about permanent, physical suffering / You just complain ’cause you’re stressed / Nigga, my pain is in the flesh » (Je parle de souffrance physique permanente / Tu te plains juste parce que tu es stressé / Ma douleur est dans la chair).

Prodigy écrit un livre qui sort en 2011, My Infamous Life. Dans cette autobiographie, il parle naturellement de sa vie en général mais surtout de son histoire avec la drépanocytose. Il souhaite vraiment expliquer d’où elle vient et comment il a appris à vivre avec cette maladie. Il espère ainsi aider les gens à comprendre ce qu’est la vie d’un drépanocytaire afin de mieux les entourer.

Il crée également la campagne de sensibilisation No Pain Campaign et est partisan de l’association qui lutte contre la drépanocytose aux États-Unis, the Sickle Cell Disease Association of America (SCDAA).

My job is just to spread out awareness about sickle cell. People need to really be aware of this and get tested.

Before you have a child, make sure you and your spouse get tested. You know, that’s how you can avoid actually having a child with sickle cell, it’s to get tested and make sure the both of you don’t have the trait. Each parent has to have the trait for the child to have the disease, so it gaves you the choice, it gaves you the option, you know, because at least you know what it’s about to happened before you decide to have the child.

That’s what I do, I help to spread awareness.

Alors même que cette semaine marque la journée mondiale de la sensibilisation à la drépanocytose, Prodigy s’éteint à l’âge de 42 ans. Toute sa vie, il a lutté avec douleur contre cette maladie. Son histoire aura marqué le monde entier.

La drépanocytose en quelques mots

Jenny Hippocrate Fixy

Le samedi 3 mars se tenait à l’AGASEC, à Saint-Germain-en-Laye une conférence sur la drépanocytose animée par Jenny Hippocrate Fixy, la présidente de l’APIPD. L’enjeu de cette conférence était de sensibiliser les personnes présentes tout en les renseignant sur les symptômes et les manifestations de cette maladie.

La drépanocytose

La drépanocytose est une maladie hériditaire. Pour bien comprendre son mécanisme, je vous propose un petit rappel sur les trois types d’éléments que possède notre sang. Notre sang se compose de globules rouges, de globules blancs et de plaquettes, et chacun de ces éléments possède un rôle qui lui est propre.

Les globules rouges, aussi appelés érythrocytes, ont une forme ronde et une structure souple. Ceux-ci sont chargés de transporter l’oxygène aux cellules et aux tissus de notre corps. Les globules rouges sont riches en hémoglobine, c’est cette protéine qui donne au sang sa couleur rouge. Les globules blancs, aussi connus sous le nom de leucocytes, ont pour but de protéger notre corps des infections contractées par le biais de microbes. Enfin, les plaquettes, aussi appelées thrombocytes, permettent au sang de se coaguler.

Il existe plusieurs types d’hémoglobine.
L’hémoglobine dite normale est l’hémoglobine A. L’hémoglobine S est une hémoglobine dite anormale. C’est également le cas de l’hémoglobine C ou l’hémoglobine S bêta-thalassémique. Ces différents gènes nous proviennent de nos deux parents : chacun d’entre-eux nous transmet un seul allèle de son propre patrimoine génétique. Ainsi, il existe des personnes AA dites non-malades, des personnes AS dites porteuses du gène (ces personnes peuvent transmettre la maladie mais ne sont pas malades) et des personnes SS, SC ou Sβ-thalassémie : les drépanocytaires. Ainsi, si deux parents AS donnent naissance à un enfant, celui-ci a 25% de chance d’être drépanocytaire, 50% d’être porteur du gêne et 25% d’être sain.

Chez le drépanocytaire, les globules rouges sont déformés et ne parviennent pas à circuler correctement dans le corps : l’oxygène n’arrive pas à tous les organes, les globules rouges peuvent rester au niveau des articulations — ce qui peut aggraver le risque de thrombose par exemple. Les malades ont souvent recours à la transfusion sanguine.

Cartographie de la drépanocytose

La drépanocytose est une maladie présente dans tout le bassin de la Méditerranée, notamment en Grèce, en Italie et en Sicile. Elle est également présente dans les pays d’Afrique, en Inde, en Arabie-Saoudite et quelques autres pays d’Asie.

Le paludisme a fortement favorisé l’émergence de la drépanocytose dans ces pays. Alors que les personnes mourraient du paludisme, il y a eu une mutation du gène pour lutter contre la maladie. Malheureusement, le globule rouge s’est déformé : il a pris la forme d’un croissant de lune et s’est solidifié, causant aujourd’hui une mauvaise circulation du sang chez les drépanocytaires. En contre-partie, ces malades sont protégés contre les affections dûes au parasite responsable du paludisme.

Quelles précautions pour les drépanocytaires ?

Certains facteurs favorisent les crises chez le drépanocytaire. Le malade manque plus rapidement d’oxygène et d’eau. Il est également sujet à de fortes fièvres. Les précautions suivantes sont donc à observer pour ne pas mettre sa vie en péril.

Le drépanocytaire doit éviter le froid et l’humidité : ses vaisseaux sanguins se rétrécissent et le sang circule moins facilement en raison des globules rouges déformés par l’hémoglobine. Il doit également éviter les endroits à trop haute altitude (la montagne par exemple) pour ne pas se retrouver en manque d’oxygène. Sa maison doit être suffisamment aérée sans pour autant qu’il y ait de courants d’air. Le drépanocytaire doit avoir une bonne hygiène de vie : il ne peut pas faire autant de sport que les non-malades et doit veiller à bien se reposer. Il doit boire près de 3 litres d’eau par jour s’il est adulte, 2 litres lorsqu’il est enfant. Enfin, il doit éviter de profiter trop longtemps du soleil pour ne pas se déshydrater. Comme vous pouvez le constater, cette maladie pousse le malade à être désocialisé : les crises peuvent survenir à n’importe quel moment de la journée. Il faudrait un endroit au monde où il ne fait ni trop chaud, ni trop froid, qui ne possède ni une altitude trop élevée, ni trop basse par rapport au niveau de la mer pour que le drépanocytaire puisse vivre pleinement avec sa maladie.

La drépanocytose en chiffres

Il y a une centaine d’années, un enfant sur 5 n’atteignait pas l’âge de 3 ans, notamment en Afrique. Il y a une dizaine d’années, l’espérance de vie était de 42 ans pour les hommes SS et de 48 ans pour les femmes SS. Aujourd’hui, l’espérance de vie a considérablement augmenté grâce aux progrès thérapeutiques et à la prévention. La drépanocytose reste tout de même une maladie d’une morbidité excessive. Elle toucherait entre 50 et 300 millions de personnes à travers le monde. C’est d’ailleurs la première maladie génétique au monde, en France, en Île-de-France et aux Antilles. Elle est dite "maladie rare" en France car elle ne concerne qu’une naissance sur 2065 en France (ndlr, en France une maladie n’est plus rare lorsqu’elle concerne une naissance sur 2000). La drépanocytose concerne une naissance sur 750 en Île-de-France et une naissance sur 260 aux Antilles.

Des drépanocytaires connus

Shakira Martin, Miss Jamaica Universe 2011
Tionne ‘T-Boz’ Watkins, chanteuse du groupe de R&B TLC
Prodigy, rappeur américain appartenant au groupe Mobb Deep
Miles Davis, célèbre musicien de jazz mort à l’âge de 65 ans