Petit pays, l’histoire du génocide rwandais sous un angle nouveau

Grasset

Ça faisait tellement longtemps que je souhaitais lire Petit Pays… J’ai finalement terminé la lecture de ce texte intense alors que je volais en direction de la Martinique, il y a six mois.

Lorsque j’ai appris, par hasard, que Gaël Faye écrivait son premier roman, je me suis promis à moi-même que je lirai un jour cet ouvrage. Parce que Gaël Faye, c’est avant tout un coup de cœur musical pour moi, un de ceux qui nous reste toute la vie. J’ai découvert cet artiste en première partie du concert de Nneka en 2012, alors qu’il chantait au sein du groupe Milk Coffee and Sugar. J’avais déjà été impressionnée par ses rimes, ses expressions, sa tournure d’esprit. Petit Pays confirme l’amour de Gaël Faye pour les mots et sa capacité à intelligemment en jouer pour nous bouleverser.

Le génocide rwandais vu par un enfant

Petit pays, c’est l’histoire de Gabriel, un jeune garçon métis plein d’entrain au cœur léger. Son père est français, sa mère est rwandaise d’origine Tutsi. Il vit dans son petit pays, le Burundi, un joli coin de paradis situé à la frontière sud du Rwanda. Ses journées sont alors celles d’un enfant classique de son âge, rythmées par l’école, les retrouvailles familiales, les jeux avec ses copains et les espiègleries avec sa sœur Ana. Mais ce paradis se dégrade sensiblement au fil des pages alors que les relations entre ses parents se détériorent, alors que la haine et la violence humaine apparaissent comme seules réponses à la montée des tensions entre les différentes communautés ethniques du pays.

Gaby vit l’absence de communication entre ses parents de plein fouet, sans jamais véritablement mettre le doigt sur l’objet de leur discorde et sans réellement comprendre la complexité de cette relation. L’incompréhension qui règne entre ces deux êtres qu’il chérit est pourtant palpable et manifeste : elle annonce le début de la fin du bonheur, selon les propres mots du jeune garçon.

Car, en parallèle à cette désunion familiale, le pays connaît un chaos politique sans précédent. En même temps que Gaby, on découvre alors avec un regard naïf et innocent, un regard d’enfant finalement, la cruauté du génocide rwandais qui a eu lieu en 1994. Et, parce qu’on suit alors ces événements de très près, on apprend en même temps que ce personnage si attachant l’horreur, la peur et l’angoisse. On ressort grandi de cette lecture, au même titre que Gaby grandit trop rapidement, mûrit avant l’heure, et perd son innocence.

Petit Pays est un livre poétique, intense et bouleversant. C’est un de mes coups de cœur littéraires de cette année, probablement le roman que j’ai préféré lire d’ailleurs. Grâce à celui-ci, j’ai pu apprendre tant de choses sur le Rwanda, le Burundi et les conditions politiques de ces pays dans les années 90. La plume de Gaël Faye est poignante. C’est une lecture qui ne peut pas laisser indifférent. Depuis le mois d’août dernier, vous pouvez acheter ce livre au format poche, une parution Le Livre de Poche.

L’histoire d’une communauté meurtrie par un génocide

Il y a déjà quelques temps, j’étais tombée sur cet article du New York Times, How a Nation Reconciles After Genocide Killed Nearly a Million People. On y découvre une nation réellement meurtrie par ce génocide qui a été d’une violence sans pareille : près d’un million de personnes ont été tuées en moins de 100 jours entre avril et juillet 1994 au Rwanda. C’est d’ailleurs le génocide le plus « rapide » de l’Histoire pour un si grand nombre de morts par jour.

Aujourd’hui, quelle que soit son appartenance à une des communautés ethniques présentes dans le pays, chaque citoyen rwandais doit apprendre à vivre en communion avec l’homme qui se tient en face de lui, que celui-ci ait participé ou non à l’assassinat de membres de sa famille. Ces témoignages éloquents, déchirants, nous parle d’un désir d’avancer vers une même paix. Un travail sans relâche qui risque de perdurer sur bien des années encore.

C’est cependant ce message d’espoir que je voulais souligner ici, cette envie de guérison de tout un peuple qui souhaite, non pas oublier l’Histoire, mais apprendre jour après jour, à mieux vivre en harmonie.

Les mille talents d’Eurídice Gusmão, la vie des femmes de l’époque passée

Éditions Denoël

Martha Batalha sur la condition des femmes au siècle passé

Les milles talents d’Eurídice Gusmão est une lecture cadencée dans laquelle on retrouve le Brésil du début du XXème siècle. On découvre dans ce livre un Brésil où l’assujettissement des femmes est encore bien présent. Des femmes qui pourtant ne rêvent que d’une chose : échapper à leur réalité et profiter de leur vie telle qu’elles l’entendent. Ces femmes veulent exister et se sentir importantes. Mais cette indépendance tant désirée semble impossible en marge de cette société.

Eurídice Gusmão Campelo est une femme mariée. Elle connaît sa chance, comme elle le dit si bien elle-même. Elle a un mari travailleur, Antenor, qui peut s’occuper financièrement d’elle et de leurs deux enfants Afonso et Cecília. Mais pourtant Eurídice s’ennuie. Et parce qu’elle s’ennuie, Eurídice va tour à tour tenter de prendre ses heures d’inactivité en main.

En vain.

Ton travail c’est de t’occuper des enfants.

J’ai besoin d’une épouse qui se dévoue entièrement au foyer. Ta responsabilité, c’est que j’aie la paix, afin que je puisse aller travailler, et gagner mon salaire.

Une bonne épouse, ça ne se lance pas dans des projets parallèles. Une bonne épouse, ça n’a d’yeux que pour son mari et ses enfants. J’ai besoin de tranquillité pour travailler, tu dois t’occuper des enfants.

Telles sont les phrases que lui diront Antenor lors d’une de ses tentatives. Telle est la condition des femmes de cette époque, comme l’annonce Martha Batalha en préambule à cette histoire : Les vies d’Eurídice et de Guida s’inspirent des vies de mes grand-mères, et des vôtres. Car parfois, on oublie qu’il y a quelques années, les femmes ne devaient pas travailler, mais seulement s’occuper des ménages. L’auteure brésilienne nous propose ainsi de découvrir une époque où la femme doit s’en tenir à la gestion de son foyer, et non pas mener une vie qui lui est propre.

Dans Les milles talents d’Eurídice Gusmão, on retrouve également un aperçu des vies de Guida la sœur d’Eurídice, Zélia sa voisine, dona Ana la mère d’Eurídice et de Guida, Das Dores l’employée de maison d’Eurídice, et Eulália la mère du prétendant de Guida. Et pour mieux comprendre d’où viennent ces femmes, Martha Batalha nous offre un extrait de la vie qu’elles ont eu enfant, un dessin de leurs aspirations et un aperçu de leurs désillusions et déceptions.

Ce livre est déroutant. Eurídice est le personnage central de cette histoire. Mais c’est un personnage effacé, qui bien souvent n’est pas le sujet même de la narration. On est sans cesse déconnectés de son histoire pour mieux comprendre les sentiments d’un personnage censé être secondaire. Ainsi, je comprends mieux le titre original de ce livre, A Vida Invisível de Eurídice Gusmão, que l’on pourrait traduire par La vie invisible d’Eurídice Gusmão en français. Ce titre convient sans aucun doute mieux pour ce livre, à mon sens, que celui utilisé pour la version française de cette histoire.

La découverte du Brésil à travers cette lecture rafraîchissante

J’affectionne tout particulièrement les lectures qui me permettent de voyager, j’ai donc adoré m’imaginer le Brésil à travers ces pages ! Martha Batalha a su nous transporter vers un monde exotique plein de gourmandises.

C’est donc avec plaisir que j’ai découvert de nombreuses références à la cuisine brésilienne avec par exemple les cocktails de xixi de anjo à base de cachaça ; la farofa, la farine de manioc mélangée grillée ; le bolo de fubá, un petit gâteau à base de farine de maïs et à la vanille ; les brigadeiros, des confiseries à base de chocolat et de lait concentré ; ou encore de la bacalhoada, une recette brésilienne à base de morue fraîche, et bien d’autres encore.

Puis j’ai fait un bond au début du XXème siècle avec notamment la fameuse grippe espagnole à l’origine de plus de 10 000 décès à Rio de Janeiro pendant la première guerre mondiale. Comme il était agréable aussi de découvrir des personnalités importantes de la culture lusophone avec de la musique, celle de Dorival Caymmi, de Dick Farney ou d’Otávio de Souza, et des poèmes de Guerra Junqueiro.

Les milles talents d’Eurídice Gusmão est une véritable immersion dans la vie brésilienne des années 1900 aux années 1960. Ce livre sort au format poche le 10 janvier 2018.

En attendant Bojangles, mon coup de cœur littéraire de cet été

Folio

En attendant Bojangles, un véritable hymne à l’amour

Ce livre, à la fois tendre et poignant, à la fois drôle et tragique, à la fois romantique et peu banal, est vraiment une magnifique découverte pour moi. J’ai simplement été touchée par cette histoire que je n’attendais pas.

Quand j’ai acheté ce livre il y a maintenant plus d’un mois, j’étais intriguée. Intriguée d’abord par cette couverture sur laquelle danse un couple étincelant de mille feux, mais tout aussi intriguée par la quatrième de couverture, par ces deux êtres amoureux qui rythment leurs vies avec les notes de Mr Bojangles, une chanson sublime interprétée par Nina Simone dans les années 70. J’avais alors adoré la référence musicale, et sans trop bien savoir ce que je pourrais découvrir à travers ces mots, je savais que je me devais de lire cette histoire.

En attendant Bojangles est un joli texte en prose, une poésie dans laquelle la folie est douce et tient une place importante. J’ai été émue par ces personnages empreints d’amour, leurs raisonnements extravagants et leur légèreté face à la réalité de la vie. Cette nature irrationnelle m’a d’abord paru enviable : quelle belle façon d’aborder les coups durs, de vivre sans trop se soucier de l’avenir ! Mais rapidement, le lecteur comprend que l’illusion est parfaite, que la réalité est finalement déconcertante, avant de devenir bouleversante.

Cette histoire nous est contée selon deux angles de vue différents. Sous le regard enfantin de notre premier narrateur, on mesure l’importance des moments joyeux mais éphémères que vivent ses parents, et on aimerait que la danse dure bien plus que le temps d’une chanson. Le deuxième narrateur n’est autre que le père de cet enfant, le mari emprunt d’amour pour sa femme. Lui nous fait découvrir l’histoire de cette romance idyllique depuis ses premières minutes jusqu’à son actuelle existence.

En attendant Bojangles est indéniablement un de mes coups de cœur littéraires de cette année. Olivier Bourdeaut est un auteur dont la plume est brillante, frappante et captivante. J’ai fini la lecture de cette histoire en moins d’une journée, mais je crois bien que je suis toujours autant sonnée par ce récit aussi pétillant qu’inattendu. C’est une lecture que je recommande à tous.

Mr Bojangles, l’interprétation de Nina Simone

Lire cette histoire, c’est aussi rendre hommage au travail de Nina Simone et sa contribution dans le monde de la musique.

Nina Simone est une chanteuse américaine née à l’aube des années 30. C’est une artiste aux multiples facettes, polyvalente, capable de jouer du piano, d’écrire des textes somptueux, de créer ses propres arrangements musicaux, et bien sûr d’interpréter des chansons s’inscrivant dans différents genres tels que le gospel, son premier amour, mais aussi le jazz, le blues, la pop et le R&B. En 1971, Nina Simone sort l’album Here Comes The Sun dans lequel on retrouve son interprétation de Mr Bojangles.

Mr Bojangles est une chanson originellement écrite et enregistrée par le chanteur de country Jerry Jeff Walker en 1968. Ce titre, qui va connaître un succès international, naît d’une rencontre faite quelques années plus tôt dans une prison de la Nouvelle-Orléans entre le chanteur et un ténébreux alcoolique capable de prouesses chorégraphiques.

Cet homme qui partagera la route carcérale de Jerry Jeff Walker était un talentueux danseur de claquettes qui avait comme pseudonyme Mr Bojangles, un sobriquet choisi afin de dissimuler son identité à la police ; Mr Bojangles étant le surnom du célèbre danseur de claquettes Bill Robinson. Les deux hommes partagent leur cellule avec d’autres codétenus quotidiennement, et tour à tour, ils se racontent tous des passages de leurs vies. Un jour, à l’énonciation de la perte de son chien, Mr Bojangles visiblement peiné, s’endurcit et introduit une atmosphère pesante dans leur cellule. Alors, à la demande générale, il est invité à égayer de nouveau la pièce, et il s’exécute sur quelques pas de danse : ainsi va la vie.

L’interprétation de Nina Simone de Mr Bojangles est l’une des plus connues, bien que ce titre ait été repris par de nombreux artistes comme Whitney Houston, Robbie Williams, Hugues Aufray en français et même Queen Ifrica en version reggae. Je vous laisse vous imprégner de cette chanson qui rythme le cours de ce joli roman.

Un merci de trop, le premier roman très rafraîchissant de Carène Ponte

Pocket

Juliette, une femme loin d’être banale

Un merci de trop a originellement été publié il y a un peu plus de deux ans maintenant, en mars 2015. Ce livre est né des nouvelles postées par Carène Ponte sur son blog Des Mots et Moi.

Un merci de trop c’est l’histoire de Juliette, une fille bien rangée, qui rêve de pouvoir un jour vivre ses passions. Juliette a une vie carrée, une vie qui ne lui ressemble pas, une vie qui suit son cours sans jamais en déborder. Jusqu’à ce jour fatidique où n’en pouvant plus des remontrances injustifiées, elle décide de démissionner de son travail sur un coup de tête, un épisode qui se révélera décisif dans les aventures de Juliette. Tour à tour, elle expérimente des situations saugrenues, amusantes, invraisemblables, tout simplement romanesques.

L’histoire de Juliette, c’est une histoire attachante, pleine de rebondissements. Ce livre n’aura pas manqué de me faire éclater de rire à plusieurs reprises ! Un merci de trop est une réelle bonne surprise pour moi. Une surprise oui, mais pas quant au dénouement de l’histoire. À l’image d’un classique chick-lit, quelques-unes des péripéties de Juliette sont facilement prévisibles. Mais cela ne m’a pas empêché de passer un très bon moment en compagnie de cette narratrice peu conventionnelle.

Plus que l’histoire de Juliette, Un merci de trop est aussi, selon moi, l’histoire de son auteure Carène Ponte. En lisant ce livre, on découvre également la femme qui se cache derrière ces écrits, une femme qui elle aussi a toujours souhaité écrire, une femme qui a aujourd’hui réalisé son rêve. J’ai adoré lire les remerciements et les petites notes de Carène Ponte, et je pense prochainement lire son deuxième roman, Tu as promis que tu vivrais pour moi, sorti au cours du mois de juin dernier.