La Colère d’Alexandra Dezzi, une rage émotionnelle salvatrice

La Colère d'Alexandra Dezzi
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À l’heure où les langues se délient quelque peu quant aux abus sexuels, aux situations d’agressions verbales ou physiques et aux cas de harcèlement d’autorité auxquels se livrent certains hommes aux dépens de femmes, Alexandra Dezzi construit dans son second roman intitulé La Colère, paru au sein de la collection « La Bleue » des éditions Stock en cette rentrée littéraire 2020, un texte s’intéressant aux notions de domination et de violence avec un style détonnant. Citant l’écrivaine, philosophe et féministe française Monique Wittig (1935-2003), elle propose une écriture servant son propos en montrant la contemporanéité de son personnage principal et en lui attribuant une sexualité semblant de prime abord libérée. Elle conclut surtout son énonciation sur l’émotion vive ressentie par son héroïne : la colère.

Et de fait, si l’on juge par les expressions de « désir » dont les hommes usent avec les femmes (viol, pornographie, meurtre, violence et humiliation systématique), ce n’est pas de désir dont il s’agit ici, mais plutôt d’un exercice de domination.[1]

Une héroïne contemporaine

La protagoniste principale de La Colère est une femme anonyme que l’on découvre par le biais d’un narrateur insolite employant la seconde personne du singulier – un « tu » inéluctablement familier, un « tu » de proximité. Si l’on peut penser au préalable à une espèce de dédoublement de la personnalité de cette femme en raison de cette énonciation atypique, Alexandra Dezzi éclaire bientôt sur la nature de ce narrateur, lui faisant déclamer la phrase suivante « Je ne suis qu’une conscience. » Le lecteur se retrouve de la sorte spectateur des faits et gestes de cette femme presque effacée, puisque sans nom ; de cette femme possiblement semblable à d’autres, puisque ses références culturelles sont communes à celles de n’importe quelle Française.

Il découvre de surcroît l’ancrage de ce personnage féminin dans une société extrêmement contemporaine où il est question d’applications notables comme Uber, Whatsapp et Instagram, où les selfies connaissent leurs heures de gloire et les portables contribuent à la bonne marche d’une relation humaine en termes communicationnels. Il est également question de consultations sur le moteur de recherche Google ou sur le site de réservations Booking, et de visionnage de vidéos YouTube ou de films sur Netflix ; ces mentions révélant le caractère « hyper-connecté » des personnages de La Colère, notamment celui de l’héroïne principale.

Cette femme évolue enfin essentiellement dans un Paris nocturne (dont certains noms de rues ou de boulevards sont expressément nommés) et est sujette à de nombreuses errances. La romancière choisit en effet de montrer les moments que son héroïne passe dans les taxis, le métro, le RER ou les voitures de conducteurs sollicités via Uber. Elle dévoile de cette manière un espace de transition original symbolisant l’état émotionnel dans lequel se trouve sa protagoniste principale : cette femme tente de « délocaliser [sa] douleur » à défaut de pouvoir réellement disparaître.

La disparition est un fantasme. Tu ne disparais pas, tu erres.

Une femme, des hommes

L’héroïne de La Colère est une jeune femme que l’on apprend à connaître en premier lieu par ses relations sexuelles. Alexandra Dezzi fait preuve ici d’une certaine crudité en ce qui concerne ces évocations. Son énonciation est de la sorte très érotisée, et une attention toute particulière est portée au physique : on retrouve ici des descriptions explicites de corps qui se meuvent sous l’effet du désir ; des énumérations précises des parties charnelles des êtres en scène, notamment de leurs « belles cuisses », leurs côtes saillantes, leurs « fesses toutes musclées et étroites » et leur « sexe spectaculaire » ; ainsi qu’un exposé minutieux de leurs ébats sexuels, où rien n’est retranché au lecteur. Cette femme semble assouvir toutes ses pulsions et paraît mener, de prime abord, une vie sexuelle totalement « libérée ».

Alexandra Dezzi montre le caractère effréné de la sexualité de sa protagoniste au moyen d’une langue vive, parfois familière. Les hommes fréquentés par son héroïne n’ont pas de prénoms seulement des « numéros qui se suivent » dans un « ordre régressif ». Cette suite logique descendante relègue les personnages masculins du livre à une position interchangeable. Aucun ne semble prévaloir sur l’autre, bien que « 1 », par son caractère premier, possède une place plus importante dans le récit. La conscience-narratrice de La Colère insiste d’ailleurs à ce sujet : ce « 3-2-1 » de départ des starting-blocks, c’est « le signal d’une descente vers quelques enfers ». L’homme est ici synonyme d’une possible souffrance à venir.

Il peut aussi être intéressant de noter à quel point les qualités athlétiques de la protagoniste principale sont en ce texte primordiaux. La boxe permet à cette femme de se sentir vivante ; ce sport de combat est par ailleurs mis en miroir avec son activité sexuelle : cette femme affronte ses adversaires sur le ring de la même façon qu’elle s’oppose à ses partenaires sexuels. Donner des coups. En recevoir. Dominer l’autre et gagner. Certains paragraphes du roman pourraient ainsi faire référence simultanément à ces deux « pratiques sportives ».

En même temps à cet instant précis tu te rends compte de l’intensité, vous êtes en pleine débâcle, face à la jouissance d’un archaïsme enfoui, cette soif d’assouvir vos bas instincts, vos pulsions martiales, ce retour à l’état sauvage, survivaliste, enclin au sang et à la souffrance. C’est lui ou toi. Détruire l’autre. Tu jouis de t’approcher de ces rivages.

On devine céans une violence latente qui s’exprime moins par la boxe que par les interrogations de cette femme.

Un mystère sous-jacent

À mesure que se dévoile l’intrigue de La Colère, se dévoilent aussi les raisons des agissements de cet être anonyme aux comportements mécaniques. Il semblerait que ses actes soient avant tout dictés par sa conscience. Il semblerait, surtout, que sa « liberté sexuelle » n’ait aucune caractéristique de la véritable émancipation. Cette femme obéirait davantage à ce que les hommes attendent d’elle qu’à son propre contentement, prisonnière d’un désir qu’elle ne maîtriserait pas. Il s’agit en outre d’une ex-chanteuse devenue taiseuse, incapable de produire bien qu’auteure aussi d’un roman, prise en étau dans un certain mutisme qu’elle ne saurait pas s’expliquer. Elle s’exprime alors au moyen de son corps, dans ses rapports aux hommes, qu’il s’agisse de sexe ou de boxe.

Je découvre cette facette de toi que j’avais déjà soupçonnée. En fait, il s’agit de ton goût pour la vie. Pour le profond. L’insondable. L’infernal. L’insupportable. La fièvre. Tu veux connaître les frontières qui séparent la vie et la mort, ces deux sœurs. Tu veux voyager dans ton cœur, connaître la vivacité de ton âme. Dans la mesure du possible.

On pressent ici un drame sous-jacent à ce qui ressemble à s’y méprendre à une soumission. La romancière construit volontairement son intrigue de sorte à tenir son lecteur en haleine : le moment de bascule de cette protagoniste est d’abord suggéré dans l’énonciation, au moyen de la conscience mentionnant quelque événement passé. Cet instant qui définit l’essence de cette femme est pareillement imagé par l’irruption d’une « fille spectrale » rattrapant l’héroïne dans son quotidien. Cette ambivalence entre réel et fiction indique plus que tout à quel point le passé de cet être de papier imprègne encore son présent. Cette femme porte un fort bagage émotionnel, et les champs lexicaux du souvenir et du fantôme sont particulièrement évocateurs à ce sujet.

Ce sont d’ailleurs sans aucun doute toutes les facettes de cette femme qui la rendent humaine. Elle a été affectée – possiblement détruite – par un « moment dans le temps » sur lequel elle n’a évidemment plus prise. Ayant été victime de la domination d’un homme, elle se sent coupable et décide de taire ses ressentiments, de dissimuler pour mieux « accepter » et « vivre avec », comme si de rien n’était. Mais sa sexualité, son rapport d’« aujourd’hui » avec les hommes s’expliquent encore par ce « moment dans le temps » qu’elle renie. Il y en a pourtant plus que ras-le-bol que ce « moment » la définisse : de cette réalisation naît sa colère vive !

Une réelle colère

L’héroïne principale de ce roman est un personnage intéressant pour son évolution tout au long de l’intrigue. Elle passe d’un état passif, où ses actions et émotions découlent de réminiscences secrètes, intimes ; à un état actif, où elle redevient pleinement maîtresse de ses moyens, capable de décisions promptes en réaction aux entreprises masculines incorrectes. Elle se débonde alors de sa rage trop longtemps contenue, prête à exploser.

L’excipit de ce roman est en ce sens éminemment révélateur. La colère éprouvée par cette femme peut être perçue comme une porte de sortie, une manière pour elle de se révéler à elle-même et de reprendre le dessus sur la gent masculine. Elle passe ainsi de l’ombre à la lumière.

Avant de te coucher, tu fais des tours dans l’appartement mais tu es attirée par l’extérieur alors tu vas t’asseoir sur la chaise du balcon en chemise de nuit. Quelques frissons te parcourent.
Entends-tu l’air ? Le vent te pousse. Et le bruit des voitures, comme un ressac qui t’appelle, rythme et souligne ta solitude.
Tu t’approches de la rambarde. Tu ne peux pas rester plus de quelques secondes. La tentation du vide. Le Panthéon, Simone Veil te fixe.
Tu y retournes pour braver ton vertige et parce que tu as encore chaud. Tu ne bouges pas de ta chaise pourtant tu as l’impression d’être penchée. Tu vois les voitures d’en haut, les taxis aux toits transparents. Tu pourrais sauter. Le sol est lisse, les lampadaires ont l’air faux, la rue ressemble à une rue du Monopoly. Ce doit être ça : tu as gagné la partie. Le monde est à toi.

Une expérience tangible

Alexandra Dezzi signe en somme avec La Colère un second roman surprenant dans son énonciation. On y découvre par l’allocution d’un narrateur inhabituel une jeune femme évoluant dans une sphère affective infernale, aux journées rythmées par ses tentatives d’échappement et ses moments d’errance. Ses seuls points d’ancrage au monde semblent être les instants qu’elle partage avec des hommes, des numéros qui se suivent de manière descendante. Ce rapport animal aux « mâles » est exploré par une langue crue, érotique, qui pose ainsi un regard sur ce qu’est la domination masculine et comment une femme peut en réchapper.

On ne peut d’ailleurs s’empêcher de noter les points communs de l’héroïne principale de La Colère avec son auteure. Il s’agit d’une chanteuse passée de l’univers du son au royaume de l’ultra-silence, d’une artiste qui ne s’est pas « retrouvée face à un micro » depuis neuf mois au début de la narration. Il s’agit aussi d’une « femme écrivant » qui ne sait ce qu’adviendra le roman qu’elle compose, d’une boxeuse dans l’âme « fière de [s’astreindre] à [une] discipline »… Ces informations-clés laissant suggérer ici la qualité d’autofiction du roman confèrent surtout à l’œuvre une certaine vraisemblance dans l’étude des rapports entre femmes et hommes. Ainsi l’expérience de cette protagoniste anonyme peut être rapprochée d’un témoignage « vrai », d’épisodes vécus tels quels par une femme qui ne cherche qu’à articuler sa vérité.

[…] Il faut que vous ayez accès à votre colère… Retrouvez-la.

Notes    [ + ]

  1. WITTIG (Monique). La Pensée straight. Le Kremlin Bicêtre : Éditions Amsterdam. 2018. 200 pages. ISBN : 9782354801755

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