Soif d’Amélie Nothomb, la Passion revisitée

Soif d'Amélie Nothomb
Copyright : Albin Michel

Amélie Nothomb s’intéresse dans ses écrits aux notions de corps et de chair, de sentiments amoureux, de foi et d’espérance, et de relations toxiques. Elle emprunte aussi occasionnellement des références à la Bible – c’est le cas avec Antéchrista (Albin Michel, 2003) et Ni d’Ève ni d’Adam (Albin Michel, 2007).

Ainsi, son vingt-huitième roman intitulé Soif embrasse des thématiques qui lui tiennent à cœur. Ici l’écrivaine fait le pari audacieux de conter la Passion du Christ à la première personne du singulier, de quoi déranger voire choquer certains de ses lecteurs. Mais si l’on occulte ces éléments à caractère blasphématoire, force est de constater que Soif réunit toutes les composantes de l’œuvre littéraire riche d’Amélie Nothomb.

Un « tiercé gagnant »

Amélie Nothomb témoigne au sein de Soif de l’existence d’un « tiercé gagnant » par le biais de son personnage principal (qui n’est autre que Jésus). Il s’agirait d’un enseignement de trois manières pour quelqu’un d’être « formidablement présent » : la mort, l’amour et la soif. Ces trois préceptes-clés sont assurément primaires, mais aussi, à leur manière, une vérité absolue.

L’incipit de Soif annonce déjà la couleur : « J’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort. » Cette phrase, simple en apparence, plonge le lecteur in medias res, dans le feu de l’action. Amélie Nothomb positionne Jésus au moment de son procès devant Ponce Pilate. Jésus regarde tour à tour les miraculés qu’il a bénis lui jeter la première pierre, preuve de leur ingratitude humaine. Le maître de cérémonie le condamne, puis s’en lave les mains. S’ensuit un long cheminement vers la mort pour Jésus qui va se voir crucifié.

Mais qu’est-ce que la mort, véritablement ? Selon l’écrivaine, il s’agit de l’acte de présence par excellence. Par la mort, l’être humain accède à un certain statut qu’il n’a pas auparavant. Il est alors présent de manière impérissable. Nombreux sont les « mortels » dont on se souvient longtemps après leur mort. Pour convaincre tout un chacun de cet effet durable, Amélie Nothomb propose un discours rhétorique énoncé par son protagoniste insolite. Après tout, Jésus n’est-il pas lui-même mort il y a bien deux milliers d’années ? Il existe pourtant bel et bien dans les consciences communes.

[…] Chacun a remarqué l’extrême présence des morts. Peu importe la croyance. Quand quelqu’un meurt, c’est fou ce qu’on pense à lui. Pour beaucoup de gens, c’est carrément le seul moment où l’on pense à eux.

L’amour, défini comme un « mouvement de l’âme qui pousse à établir une relation intime avec un être […] » par l’Académie française[1], est, aux yeux de l’écrivaine, un état par lequel on devient présent « à un point phénoménal ». Grâce au sentiment amoureux, on est, on ressent, on existe. Le personnage principal d’Amélie Nothomb éprouve de l’amour pour ses parents, pour celle qui le comble de plaisir, pour ceux qui le suivent, pour celui qui le trahit, pour le monde entier. Parce qu’il aime, il est. Il existe.

L’amour apparaît de la sorte dans cette œuvre comme un acte possible en toute situation, bien que souvent difficile. Amélie Nothomb cite ici, sans le nommer, Marcel Proust quand elle évoque le sentiment amoureux : « Un des plus grands écrivains dira que le sentiment amoureux disparaît à la mort pour se transformer en amour universel. »
Son point de vue, cependant, diffère de celui du romancier : « la jalousie et l’état amoureux ne se recouvrent pas » écrit-elle. L’amour c’est « différent » d’aimer. Cette vive émotion existe en chaque homme. Ainsi chacun est capable d’être présent par son biais.

Chaque jour et chaque nuit, il faut chercher en soi cet amour. Quand on l’a trouvé, son évidence est si puissante qu’on ne comprend plus pourquoi on a eu du mal à y arriver. Encore faut-il rester dans son courant permanent. L’amour est énergie et donc mouvement, rien ne stagne en lui, il s’agit de se jeter dans son jaillissement sans se demander comment on va tenir, car il n’est pas à l’épreuve de la vraisemblance.

Quant à la soif, à la fois sujet et objet de la réflexion d’Amélie Nothomb, aussi titre de ce roman, il s’agit d’un des désirs les plus profonds de l’Homme si l’on en croit la romancière. La soif donne la possibilité de voyager et mène à la jouissance. Et en cette jouissance se trouve l’enchantement.

L’auteure développe ici l’idée qu’il faille cultiver sa soif, ne pas boire tout de suite pour mieux en apprécier ensuite l’émerveillement. Elle utilise pour ce faire le champ lexical du plaisir : la vertu principale de la soif serait ainsi de procurer du plaisir à l’homme. La soif est la plus parfaite des incarnations, c’est le mysticisme lui-même ; c’est la pulsion par laquelle chacun vit véritablement : « Pour éprouver la soif, il faut être vivant. »

Et l’instant ineffable où l’assoiffé porte à ses lèvres un gobelet d’eau, c’est Dieu.
C’est un instant d’amour absolu et d’émerveillement sans bornes. Celui qui le vit est forcément pur et noble, aussi longtemps que cela dure.

Toutefois, ces trois préceptes que sont la mort, l’amour et la soif ne peuvent être que si le corps existe en premier lieu : « On n’apprend des vérités si fortes qu’en ayant soif, qu’en éprouvant l’amour et en mourant : trois activités qui nécessitent un corps. »

Une incarnation par le corps

Le corps est la matière à l’origine des miracles du personnage recréé par Amélie Nothomb. Son Jésus est capable de grandes choses PARCE QU’il sait écouter son corps. Soif apporte de la sorte toute une réflexion sur l’histoire de cette enveloppe charnelle, depuis sa genèse à la mort. Citant Valéry (là encore sans le mentionner), l’écrivaine insiste sur la toute-puissance de celui capable de se soustraire à son esprit. Elle ajoute que tout un chacun possède la capacité de réaliser des miracles, pas seulement Jésus ; que le corps est la clé pour y parvenir.

La chair est de surcroît le moyen par lequel s’exprime l’amour, se manifeste la mort, se subit la soif. L’amour c’est l’embrassement du corps. La mort c’est l’achèvement de la matière corporelle. La soif c’est une stimulation du corps. Ainsi cette matière permet le tiercé gagnant, permet à l’homme d’être « présent ». Une question anime néanmoins l’écrivaine : Jésus accepte la crucifixion, l’« humiliation ultime » du corps. Qu’en est-il de sa douleur ?
«*

Je n’ai jamais été aussi incarné : la souffrance me cloue à mon corps. L’idée de le quitter m’inspire des sentiments contrastés. Malgré l’immensité de ma douleur, je me rappelle ce que je dois à cette incarnation.

Si le corps est un instrument, un réceptacle de ressources selon Amélie Nothomb, la crucifixion apparaît, en revanche, tel un « profond mépris du corps ». L’idée de ce projet – la crucifixion comme démonstration de jusqu’où l’on pourrait aller par amour – est « sotte » d’après l’écrivaine. « Cette crucifixion est une bévue. » Il est inconcevable pour l’auteure d’entendre d’une part la parole des Évangiles, notamment l’enseignement « aime ton prochain comme toi-même », et d’autre part, de concevoir cette inconsidération pour le corps, pourtant source de miracles.

La crucifixion est un acte terrible, une tragédie, un supplice pourtant inventé par la créature humaine. « C’est une erreur, une monstruosité, mais cela demeurera l’une des histoires les plus bouleversantes de tous les temps. On l’appellera la Passion du Christ. » Le corps est en outre affreusement abîmé par la crucifixion. Il est maltraité, négligé, esquinté. La crucifixion conduit à une mort certaine, une mort douloureuse. Aucune autre issue n’est possible, et pourtant, Jésus l’accepte et monte avec résignation au sommet du Golgotha. Cet acte paraît insensé pour Amélie Nothomb.

Avec Soif, la romancière tente ainsi de répondre à un questionnement absolu : qu’est-ce que mourir ? Comment accepter que le corps meurt, que l’être vivant trépasse ? La peur de mourir, celle d’expérimenter la douleur sont humaines, semble affirmer Amélie Nothomb. Peut-être bien que mourir est une autre façon de vivre : Jésus est « présent » bien après sa mort.

Nul besoin de croire en quoi que ce soit pour sonder le mystère de la présence. C’est l’expérience commune. Combien de fois est-on là sans être présent ? On ne sait pas forcément à quoi c’est dû.

Le rapport à l’univers évolue après la mort. « C’est une attention calme, patiente, un déchiffrement réfléchi. » La vie est « comme une œuvre d’art ».

Entre croyance et foi

Amélie Nothomb choisit enfin de s’exprimer sur la foi au sein de son ouvrage. En choisissant d’employer une énonciation à la première personne du singulier avec le personnage de Jésus, l’écrivaine profère inéluctablement des blasphèmes contre les textes bibliques. Cet effet de style lui permet cependant d’aborder les notions qui lui sont chères. L’écrivaine n’est d’ailleurs pas sans savoir que son texte peut être perçu de manière blasphématoire. Elle « avoue » faire usage de ces outrages, comme le démontrent les deux citations subséquentes. Néanmoins son objectif premier n’est pas tant le blasphème que de pouvoir au mieux traiter de ses sujets préférés qui sont le corps (la chair) et l’amour (l’action d’aimer).

Père, pourquoi agis-tu avec petitesse ? Je blasphème ? C’est vrai. Châtie-moi donc. Peux-tu me châtier davantage ?

Là où je suis, je m’autorise tous les blasphèmes : je ne crois pas au diable. Croire en lui, c’est inutile. Il y a bien assez de mal sur terre sans en rajouter une couche.

Amélie Nothomb propose ainsi au sein de Soif un Jésus amoureux de Marie-Madeleine qui connaît la sexualité, qui sait ainsi qu’« aimer c’est mieux que l’amour ». « Fâché » de sa crucifixion, il l’assimile à une punition « hideuse » de son Père, une souffrance inutile pour son corps. Nombreux sont les exemples de ces allégations dont l’opinion principale est qu’il faut un corps pour être, pour aimer, pour improviser, pour vivre, pour ressentir la soif. Ils conduisent inévitablement à une réflexion globale sur la foi.

Il est possible, si l’on en croit l’écrivaine, d’avoir la foi sans aucune réelle croyance. Amélie Nothomb écrit à cet égard la phrase suivante en fin d’ouvrage.

J’ai la foi. Cette foi n’a pas d’objet. Cela ne signifie pas que je ne crois en rien.

Elle insiste de la sorte sur le mystère de la foi, son existence pourtant indéniable sans pouvoir la nommer, ni la représenter. Elle n’a pas d’objet, n’a pas réalité matérielle ni concrète, mais existe, inébranlable, propre à chacun (de la même façon que chaque être évolue seul sur Terre). « Croire n’est beau qu’au sens absolu du verbe. La foi est une attitude et non un contrat. »

Une œuvre complexe

Si Soif possède moins de deux cents pages, il n’en reste pas moins un ouvrage complexe pour toutes les thématiques qu’il aborde, à savoir la capacité de l’être humain à pouvoir évoluer en bonne connaissance de ses forces, à ressentir des émotions fortes révélatrices. Amélie Nothomb illustre de cette façon avec intelligence des notions qui sont récurrentes dans son œuvre littéraire au moyen d’un personnage inédit puisque fondateur dans la religion chrétienne.

Notes    [ + ]

  1. Définition proposée par la neuvième édition du dictionnaire de l’Académie française. https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9A1540

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