La Salle de bal d’Anna Hope, leçons d’histoire et d’humanité

La salle de bal d'Anna Hope
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La Salle de bal est un roman d’Anna Hope paru en France en août 2017 dans la collection « Du monde entier » des éditions Gallimard. Il est traduit en langue française par Élodie Leplat.

Anna Hope est une écrivaine et actrice anglaise connue notablement pour son rôle de Novice Hame dans la série Doctor Who. Son premier roman, intitulé Wake dans sa version originale, paraît en 2014 au sein de la maison d’édition britannique Transworld Publishers Inc. Il est traduit en une dizaine de langues et disponible dans de nombreux pays européens dont la France sous le titre Le Chagrin des vivants.

La Salle de bal est le deuxième roman d’Anna Hope paru dans sa version originelle sous le titre The Ballroom. Il propose une immersion totale dans un asile du Yorkshire possédant une salle de bal, une pièce où sont réunis tous les vendredis les patients de cette institution.

La Salle de bal, une intrigue où se mêlent romantisme et eugénisme

La Salle de bal offre un récit touchant dans lequel se mêlent les rencontres. Il comprend en outre une réflexion ouverte sur la notion de santé mentale, sur les personnes dites capables de déterminer qui doit être considéré comme aliéné. Anna Hope interroge : Qui peut réellement juger la capacité mentale d’autrui ? Sur quels critères peut-on réellement se baser pour déclarer une personne apte ou non à jouir naturellement de sa liberté ?

La Salle de bal est conté sous trois angles de vus différents, ceux d’Ella, de John et de Charles. Ella est la nouvelle détenue de l’asile de fous de Sharston dans le Yorkshire. Elle y est retenue contre son gré pour avoir brisé une vitre dans l’usine de filature qui l’employait. Elle est alors affectée au bâtiment des femmes, un lieu où toutes les femmes de l’asile sont prisonnières et effectuent des tâches ménagères quotidiennes.

John travaille la terre au sein de ce même établissement, accompagné de ses acolytes. Les hommes ont l’avantage de pouvoir apprécier la clarté du jour, bien que leur travail ne soit pas de tout repos : peu importent les conditions météorologiques, ils doivent faire preuve de rigueur et prendre soin des cultures et des champs. Hommes et femmes vivent séparément dans cet asile ; les hommes dehors, les femmes dedans. Mais un rendez-vous hebdomadaire les réunit le vendredi soir dans la salle de bal. Cet événement, orchestré par le docteur Charles Fuller, est l’occasion de voir les relations se faire et se défaire le temps d’une chanson.

Charles est passionné par son projet d’étude. Il souhaite apporter sa contribution à la recherche d’un avenir meilleur, une évolution parfaite de l’homme dans toute sa splendeur. Son expérience le mène à considérer les procédés eugéniques comme étant ceux qu’il faut adopter pour obtenir un monde parfait. Parmi ces pratiques qui « visent à améliorer le patrimoine génétique de l’espèce humaine », on retrouve par exemple l’idée de contrôler au sein d’une même population qui est en droit de procréer. Les personnes n’ayant pas un certain revenu minimum, les personnes illettrées, les personnes jugées comme étant aliénées, mais aussi toutes ces personnes dont on jugerait la possible progéniture comme étant mauvaise pour l’avenir de la race humaine, se verraient interdire de donner naissance à des enfants.

Charles Fuller est un personnage intrigant pour ses propos des plus perturbants. L’auteure donne si bien la voix à son personnage que bien que ne partageant absolument pas son point de vue, le lecteur tente de comprendre ses motivations, et suivre le cheminement de sa pensée, saisir l’évolution de son raisonnement. Anna Hope permet l’appréhension de faits historiques douloureux, non en expliquant par le biais d’une définition simple la notion d’eugénisme, mais en imprégnant son lecteur de l’existence de cette notion, donnant vie aux sentiments de certains tels qu’ils auraient pu être décrits à l’époque.

La Salle de bal possède en outre un ton subtil. D’abord, par la justesse de la rencontre entre Ella et John. Il y a une certaine poésie qui réside entre les écrits de cet homme pensant à cette femme illettrée qui ne peut voir la beauté d’un ciel d’été. Anna Hope dévoile en outre en filigrane l’histoire de l’eugénisme, notamment motivée par les pensées du fils de Charles Darwin, Leonard Darwin. Il en vient ahurissant de se dire que certaines personnes ont réellement pensé pouvoir améliorer le sort de l’humanité en interdisant à certains de procréer. Ce sont finalement ces idées qui, légèrement déformées, ont pu donner naissance au nazisme.

En définitive, ce roman n’est ni tout rose, ni tout gris ; c’est un livre plein de bon sens qui permet une meilleure compréhension de l’Histoire dans ses plus sombres moments. Des personnages secondaires forts comme Clem et Dan donnent à la lecture un côté d’autant plus humain.

Les pensées eugéniques dans l’Histoire

L’eugénisme, c’est la recherche de « l’enfant parfait », celui qui permettra une évolution optimale de la race humaine. Cette façon de penser est née à l’heure où la théorie de l’évolution de Charles Darwin est largement acceptée dans la communauté scientifique. Dans cette théorie, Darwin explique que l’évolution se fait par sélection naturelle. Ce sont les êtres les plus adaptés à leur milieu qui survivent. Ce sont donc eux qui auront le plus de chance de se reproduire, et, de ce fait, de transmettre leurs gènes.

En guise d’illustration, dans Cosmos, le scientifique états-⁠unien Neil DeGrasse Tyson expose le cas d’une ourse vivant dans les régions froides qui donne naissance à deux oursons, un au pelage blanc, l’autre au pelage sombre. Parce que le pelage blanc de sa première progéniture lui permet de passer plus inaperçu dans les zones neigeuses de la région, cet ourson a une plus grande chance de survie, de réussir à se nourrir et donc de se reproduire. Il passera ce trait génétique « avantageux » à sa descendance. C’est ainsi qu’est modifiée la population graduellement au fil des générations.

Un des cousins de Charles Darwin, Francis Galton, va plus loin avec cette théorie. Car si les facteurs héréditaires jouent un rôle dominant dans la détermination des différences individuelles, ne faudrait-il pas contrôler la façon dont l’être humain se reproduit pour atteindre l’excellence ? Galton écrit un livre en 1883 appelé Inquiries Into Human Faculty And Its Development dans lequel il utilise pour la première fois le terme eugenics. Il est convaincu qu’un système de notes pour calculer le mérite d’une famille pourrait améliorer l’évolution de la race humaine et que des mariages précoces entre ces familles de « haut rang » serait une bonne chose : leur bonne prédisposition au monde leur donnerait des enfants « forts ». Il fonde la British Eugenics Society en 1907, une organisation basée au Royaume-Uni.

En 1911, Leonard Darwin, fils de Charles Darwin, reprend la présidence de la British Eugenics Society. En juillet 1912 se tient le Premier Congrès international sur l’eugénisme. Parmi les invités à ce congrès se trouvent Winston Churchill et Carls Elliot. Winston Churchill est un fervent supporter des procédés eugéniques. Il participe à la rédaction de la loi de 1913 sur la déficience mentale. Cette loi, dans la forme finalement adoptée au Royaume-Uni, a rejeté sa méthode préférée de stérilisation des faibles d’esprit en faveur de leur confinement dans les institutions.

Des années  1920 aux années 1930, la pratique eugénique impliquant la stérilisation de certains patients considérés comme déficients mentalement a été implémentée dans plusieurs pays tels que la Belgique, le Brésil, le Canada, le Japon et la Suède. C’est ainsi que petit à petit, dans sa dimension morale, l’eugénisme rejette la doctrine selon laquelle tous les êtres humains naissent égaux et redéfinit la valeur morale uniquement en termes de condition physique. Ces éléments incluaient la poursuite d’une « race pure nordique », d’une race dite « aryenne », et l’élimination éventuelle des races « inadéquates ».

Ce sont sur ces prétextes que les politiques eugénistes comme le nazisme prennent de l’ampleur. Dès 1933 commencent l’euthanasie des enfants handicapés et la stérilisation contrainte d’environ 400 000 personnes en Europe. La ségrégation raciale connaît ses heures de gloire partout dans le monde. Les homosexuels doivent choisir entre castration et camps de détention. Et entre cinq et six millions de juifs sont exterminés par l’Allemagne nazie.

Ce n’est malheureusement qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les lois discriminatoires eugéniques sont abandonnées. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne proclame alors « l’interdiction des pratiques eugéniques, en particulier celles visant à la sélection de personnes ».

La Salle de bal revient ainsi sur un fait de l’Histoire pas si éloigné. C’est en définitive un roman qui permet de réaliser à quel point ces pensées eugéniques ont pu fragiliser la cohésion sociale entre des personnes de races différentes. C’est une lecture qui permet de faire grandir la réflexion autour d’un sujet parfois encore tabou.

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