La Salle de bal d’Anna Hope, leçons d’histoire et d’humanité

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L’écrivaine et actrice britannique Anna Hope, aussi connue pour son rôle de Novice Hame dans la série Doctor Who, est l’auteure d’un deuxième roman dans lequel elle traite des pensées eugéniques au début du XXe siècle. Intitulé La Salle de bal dans l’édition française – The Ballroom dans son édition originelle – et traduit de l’anglais par Élodie Leplat, cette œuvre propose une immersion inédite dans un asile muni d’une salle de bal où sont réuni·e·s tous les vendredis les patient·e·s de l’institution.

Anna Hope y offre une réflexion ouverte sur la notion de santé mentale, sur le choix des personnes dites « en mesure » de déterminer qui doit être considéré·e comme aliéné·e. Elle nous interroge : Qui peut réellement juger la capacité mentale d’autrui ? Sur quels critères peut-on vraiment se baser pour déclarer une personne apte ou non à jouir de sa liberté ?

Un rendez-vous hebdomadaire

La Salle de bal nous est conté selon trois points de vue différents, ceux d’Ella, de John et de Charles. Ella est la nouvelle détenue de l’asile de Sharston, dans le Yorkshire. Elle y est retenue contre son gré pour avoir brisé une vitre dans l’usine de filature qui l’employait et est alors affectée au « bâtiment des femmes », lieu où toutes les femmes de l’asile sont retenues prisonnières et effectuent quotidiennement des tâches ménagères. John travaille la terre pour ce même établissement, accompagné de ses acolytes. Les hommes ont l’avantage de pouvoir apprécier la clarté du jour bien que leur travail ne soit pas de tout repos : peu importent les conditions météorologiques, ils doivent faire preuve de rigueur et prendre soin des cultures et des champs.

Hommes et femmes vivent ainsi séparément dans l’asile – les hommes dehors, les femmes dedans –, mais un rendez-vous hebdomadaire les réunit le vendredi soir dans la « salle de bal ». Cet événement, décidé par le docteur Charles Fuller, est l’occasion de voir les relations se faire et se défaire le temps d’une chanson. Charles est d’ailleurs passionné par son projet d’étude : il souhaite apporter sa contribution à la « recherche d’un avenir meilleur », une évolution parfaite de l’Homme, la Femme dans toute sa splendeur. Son expérience le mène à considérer avec attention les procédés eugéniques, des procédés qui, selon ses sources, permettraient d’obtenir un monde idéal. Parmi ces pratiques qui « visent à améliorer le patrimoine génétique de l’espèce humaine », on retrouve par exemple l’idée de contrôler au sein d’une même population qui est en droit de procréer. Les personnes n’ayant pas un certain revenu minimum, les personnes illettrées, les personnes jugées comme étant aliénées, mais aussi toutes ces personnes dont on jugerait la possible progéniture comme étant mauvaise pour l’avenir de la race humaine, se verraient interdire de donner naissance à des enfants.

Charles Fuller est du reste un personnage intrigant pour ses propos des plus perturbants. Anna Hope, offrant à ses lecteur·rice·s les motivations et espérances de Charles au moyen d’une focalisation interne écrite à la troisième personne du singulier, permet, à travers l’évolution du raisonnement de ce protagoniste, l’appréhension de faits historiques douloureux. C’est ainsi, non en expliquant par le biais d’une définition simple la notion d’eugénisme, mais en infusant en ses lecteur·rice·s l’existence complexe de cette notion et ses ramifications, que l’écrivaine retrace un fragment de l’Histoire mondiale relativement récente.

Une pensée eugénique

L’eugénisme, c’est la recherche de « l’enfant parfait », celui qui permettra une évolution optimale de la race humaine. Cette façon de penser naît à l’heure où la théorie de l’évolution de Charles Darwin est largement acceptée dans la communauté scientifique. Dans cette théorie, Darwin explique que l’évolution se fait par sélection naturelle[1] : ce sont les êtres les plus adaptés à leur milieu qui survivent. Ce sont donc eux qui auront le plus de chance de se reproduire, et, de ce fait, de transmettre leurs gènes.

Un des cousins de Charles Darwin, Francis Galton, va plus loin avec cette théorie. Car si les facteurs héréditaires jouent un rôle dominant dans la détermination des différences individuelles, ne faudrait-il pas contrôler la façon dont l’être humain se reproduit pour atteindre l’excellence ? Galton écrit un livre en 1883 intitulé Inquiries Into Human Faculty And Its Development dans lequel il utilise pour la première fois le terme eugenics. Il est convaincu qu’un système de notes pour calculer le mérite d’une famille pourrait améliorer l’évolution de la race humaine et que des mariages précoces entre ces familles de « haut rang » serait une bonne chose : leur bonne prédisposition au monde leur donnerait des enfants « forts ». Il fonde la British Eugenics Society en 1907, une organisation basée au Royaume-Uni. Quatre années plus tard, Leonard Darwin, fils de Charles Darwin, reprend la présidence de cette académie.

En juillet 1912 se tient le Premier Congrès international sur l’eugénisme. Parmi les invités à ce congrès se trouvent Winston Churchill et Carls Elliot. Winston Churchill est un fervent supporter des procédés eugéniques[2]. Il participe à la rédaction de la loi de 1913 sur la déficience mentale. Cette loi, dans la forme finalement adoptée au Royaume-Uni, a rejeté sa méthode préférée de stérilisation des « faibles d’esprit » en faveur de leur confinement dans les institutions – c’est l’exemple de la détention d’Ella dans l’asile du Yorkshire de La Salle de bal. Des années 1920 aux années 1930, la pratique eugénique impliquant la stérilisation de certain·e·s patient·e·s considéré·e·s comme déficient·e·s mentalement a été implémentée dans plusieurs pays tels que la Belgique, le Brésil, le Canada, le Japon et la Suède.

C’est ainsi que, petit à petit, dans sa dimension morale, l’eugénisme rejette la doctrine selon laquelle tous les êtres humains naissent égaux, et redéfinit la valeur morale uniquement en termes de condition physique. Ces éléments incluaient la poursuite d’une « race pure nordique », d’une race dite « aryenne », et l’élimination éventuelle des races « inadéquates ». Ce sont donc sur ces prétextes que les politiques eugénistes comme le nazisme prennent de l’ampleur. Dès 1933 commencent l’euthanasie des personnes handicapées (enfants compris)[3] et la stérilisation contrainte d’environ 400 000 personnes en Europe. La ségrégation raciale connaît ses heures de gloire partout dans le monde. Les homosexuel·le·s doivent choisir entre castration et camps de détention. Et entre cinq et six millions de juif·ve·s sont exterminé·e·s par l’Allemagne nazie.

Ce n’est malheureusement qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale que les lois discriminatoires eugéniques sont abandonnées. La Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne proclame alors « l’interdiction des pratiques eugéniques, en particulier celles visant à la sélection de personnes ».

Une poésie, une Histoire

La Salle de bal est de sorte un roman proposant un entrelacs délicat entre romantisme et eugénisme. On y découvre, de prime abord, une relation humaine inattendue, forte en dépit de son contexte, décrite avec justesse et subtilité – il y a une certaine poésie dans ces écrits d’un homme pensant à une femme illettrée qui ne peut voir la beauté d’un ciel d’été. Anna Hope dévoile en outre en filigrane l’histoire de l’eugénisme, notamment motivée par les pensées de Leonard Darwin, et l’interdiction formelle de procréer réservée à certains groupes de personnes arbitrairement choisies dans le but d’« améliorer le sort de l’humanité ». Ce sont ces idées qui, légèrement déformées, ont pu donner naissance au nazisme.

La Salle de bal est en définitive un roman difficile, où l’amour qui nous est conté apporte sans doute une once de douceur à la dure réalité révélée, où l’amitié réelle – incarnée par des personnages secondaires comme Clem et Dan – compense quelque peu le manque d’humanité de la société. Car Anna Hope montre ici à quel point les pensées eugéniques ont pu fragiliser la cohésion sociale entre des personnes de santé mentale, d’orientation sexuelle, de race et de religion différentes.

Notes    [ + ]

  1. HOMINIDÉS. Sélection naturelle et sélection sexuelle. 6 décembre 2009. URL : http://www.hominides.com/html/dossiers/selection-naturelle-sexuelle.php
  2. BALL (N.) Churchill, Winston. 14 septembre 2013. URL : https://eugenicsarchive.ca/discover/connections/5233dc9e5c2ec500000000c5
  3. WIKIPEDIA. Aktion T4. Première publication le 24 avril 2005 ; continuellement modifiée depuis. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Aktion_T4

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