Sous tes baisers d’Anne Goscinny, une passion dévorante

Sous tes baisers d'Anne Goscinny
Copyright : Grasset

La passion est bien souvent associée au champ lexical du feu. On s’y brûle, l’être s’y consume, la flamme finit par s’éteindre. Il semblerait néanmoins qu’il soit impossible d’y résister. Anne Goscinny, écrivaine et critique littéraire française, étudie cette affection de l’âme au sein d’un roman paru en octobre 2017 aux éditions Grasset intitulé Sous tes baisers. Pour ce faire, elle compose une énonciation à la première personne du singulier, montrant le point de vue interne de ses protagonistes ; intensifie son propos en empruntant un air bien connu de la variété française ; et construit son texte de manière originale autour de références bibliques.

Une relation passionnée

Gabriel vient de perdre sa femme. Ce sexagénaire n’est toutefois ni attristé ni éploré : Gabriel se sent neuf, veuf, une paronomase[1] que la romancière emploie volontiers pour montrer le sentiment d’émancipation ressenti par ce personnage masculin. Jeanne, la femme de Gabriel, n’était plus que sa compagne officielle, celle dont il ne partageait que le nom, les enfants, les biens immobiliers. Elle vivait d’ailleurs dans un établissement spécialisé depuis bien des mois déjà.

C’est une mort qui soulage, celle de Jeanne. Soulage les enfants qui n’auront plus à enfouir loin la culpabilité de ne pas rendre visite à leur mère et me soulage aussi. Soulage les mémoires de ceux que Jeanne a aimés et qui ne se résolvaient pas à s’éloigner tant qu’elle flottait entre ici et nulle part.

Gabriel se dit « libéré » du poids de sa conjointe qu’il n’aura plus à visiter quotidiennement, qu’il n’aura pas surtout à regarder dépérir. Jeanne était le miroir de sa propre vieillesse, et renvoyait à Gabriel des images de ce qu’il pourrait vivre dans quelques années. Gabriel est aujourd’hui heureux, beau, rajeuni. « À [lui] la liberté de ne jouir que de [lui]. » C’est dans cet état d’esprit qu’il rencontre Mathilde.

Mathilde est une femme qui s’est oubliée, « mariée mais sans vie ». Elle est mère d’une jeune enfant, Ava, et l’épouse d’un homme compréhensif, Stanislas. Mais c’est une femme qui n’existe que par les siens. Au fil du temps, Mathilde a peu à peu négligé son besoin de « frissons et d’horizon » au profit de sa vie de foyer. Elle est comblée, heureuse, pense que « pour rien au monde [elle n’abandonnerait] ce souffle-là ». Pourtant quelques minutes seulement après sa rencontre avec Gabriel, elle le sent, elle est « ferrée ».

Anne Goscinny offre ainsi avec Sous tes baisers un roman où l’amour est flamme, où la culpabilité est nulle. L’écrivaine interroge : vaut-il mieux une vie rangée dénuée de désir ou un élan passionnel destructif auquel on pourrait bien se blesser ? À qui Mathilde doit-elle réellement fidélité : à ses proches ou à elle-même ?

Nous avons pris un taxi, silencieux l’un et l’autre. Sa main ne cherchait plus la mienne. Elle s’aventurait. J’étais l’instant, ne pensant à rien d’autre qu’à cette main qui cherchait, déboutonnait, s’impatientait. Je n’étais plus l’épouse, je n’étais plus la mère, j’étais ce désir qui vous déchire.

En exposant dès le début de sa narration l’issue de la relation entre Mathilde et Gabriel, la romancière évoque avec sensualité les effusions du cœur. Ces deux personnages s’expriment à la première personne du singulier contant de la sorte leurs émotions respectives. Cette structure littéraire permet une vue d’ensemble sur l’évolution dramatique de leurs sentiments.

Un titre musical révélateur

Anne Goscinny, de concert avec les éditions Grasset, donne à son roman le titre Sous tes baisers, un intitulé faisant référence aux paroles écrites en 1942 par Léon Agel et Émile Carrara pour Lucienne Delyle, les paroles de la chanson Mon amant de Saint-Jean. Dans ce titre, une femme déclame qu’elle ne cherchait rien, certainement pas l’amour, mais que celui-ci lui est tombé dessus sans crier gare : elle se retrouve incapable d’y résister, impuissante devant ce bel homme, son « amant de Saint-Jean ».

Mathilde se compare à « l’héroïne [de cette] chanson réaliste » dans une scène où elle promet l’avenir, « ce qu’il désire au-delà de tout », à Gabriel. Anne Goscinny reprend alors les mots suivants.

Je restais grisée, sans volonté, sous ses baisers.

La chanson interprétée par Lucienne Delyle illustre à bien des égards la relation passionnée dévastatrice de Mathilde et Gabriel. Si tout commence par surprise, hasard ou chance, la fin est tout aussi subite, « façon interrupteur ». Le dernier couplet de Mon amant de Saint-Jean est ainsi révélateur : Anne Goscinny sait que le « bonheur » associé à une telle histoire ne peut être qu’éphémère. Gabriel est créé à l’image de cet amant aux « bras audacieux », beau parleur et menteur.

Mais hélas
À Saint-Jean comme ailleurs
Un serment n’est qu’un leurre
J’étais folle de croire au bonheur
Et de vouloir garder son cœur
Comment ne pas perdre la tête
Serrée par des bras audacieux
Car l’on croit toujours
Aux doux mots d’amour
Quand ils sont dits avec les yeux
Moi qui l’aimais tant
Mon bel amour
Mon amant de Saint-Jean
Il ne m’aime plus
C’est du passé
N’en parlons plus

Car Gabriel ne sait pas aimer : ce qu’il aime avant tout, c’est plaire. Bien qu’âgé de près de soixante-dix ans, il reste un enfant gâté auquel Mathilde ne sait rien refuser, une espèce de pervers narcissique satisfait que si les choses vont en son sens, un homme démissionnaire qui fuit à la moindre contrariété. Ses sautes d’humeur rythment leur relation malsaine ; Mathilde pourtant n’y voit que du feu.

Une adversaire au cœur de pierre

Anne Goscinny propose alors un parallèle insolite entre l’amertume de Mathilde et la misère supposément éprouvée par la Vierge Marie. Transposant son énonciation à Rome en Italie où Mathilde cherche à retrouver la Pietà, statue datant du XVe siècle réalisée en marbre par l’artiste florentin Michel-Ange, la romancière assimile en premier lieu la souffrance de son personnage féminin – une femme mariée infidèle devenue amante blessée, cassée – à celle de la Sainte Mère qui donne sa propre chair pour le péché des Hommes en accouchant du Christ.

La source de détresse de Mathilde, qui n’est autre (à ses yeux) qu’une midinette plus jeune qu’elle (et non Gabriel pourtant premier fautif dans cette histoire), possède curieusement les traits de la Pietà. Cette volonté d’Anne Goscinny est particulièrement intéressante si on considère le fait qu’Éléonore ait de la sorte un visage fait de marbre, de pierre taillée, que l’on pourrait comparer à son comportement dur, impitoyable, à son cœur de pierre.

Un même visage peut-il traverser les siècles ? Cinq siècles séparent le modèle et le visage de mon malheur. Et je tremble sous l’effet de cette morsure qui vient dévorer mes entrailles, alors que le fruit des siennes est béni pour les siècles des siècles.

Mathilde, qui ne peut décemment agir sur la cause de ses malheurs, se rend à la basilique Saint-Pierre de Rome avec l’objectif de détruire le visage compatissant de la Pietà. Ainsi le monde connaîtrait sa douleur ; ce serait un moyen parfait pour elle d’exorciser son mal et de dévoiler à Gabriel sa rancœur : « une vengeance de pierre pour un chagrin de chair ». Anne Goscinny opte ici pour un discours argumentatif justifiant les raisons de l’acte prémédité de Mathilde.

Par ailleurs, l’écrivaine choisit en second lieu d’accentuer les ressentiments de Mathilde en donnant corps à cette souffrance par l’image de la crucifixion de Jésus le Nazaréen. Ici Mathilde est celle injustement condamnée par l’homme censé l’aimer, elle est celle qui souffre le martyre.

Le sang est rentré dans ma bouche.
Des clous plantés dans les mains, je ne pourrai plus donner, des clous plantés dans les pieds, je ne pourrai plus avancer, des clous plantés dans le cœur, je ne pourrai plus aimer.

Gabriel, dont le prénom est celui de l’ange annonciateur de la bonne nouvelle à Marie, est ici l’homme dont la passion a permis à Mathilde de comprendre qu’elle est « belle, confiante, désirable », qu’elle est femme avant d’être mère et épouse.

Une renaissance inattendue

Sous tes baisers est en somme un roman polyphonique dans lequel Anne Goscinny fait un travail colossal quant à l’évocation des sentiments de ses personnages. La misère affective de Mathilde est palpable, la désinvolture de Gabriel tout aussi perceptible. La passion née de cette relation est assimilable à la Passion du Christ du point de vue de la structure littéraire : un amour inconditionnel, une trahison sans nom, une crucifixion terrible puis une mise au tombeau. La romancière boucle son intrigue par un acte symbolique témoignant de l’apprentissage de sa protagoniste principale malgré elle ; ainsi, sans doute, cette histoire constitue le prélude de sa résurrection.

Cette œuvre place au cœur de l’intrigue les relations humaines dans leur plus simple expression. Il serait intéressant de rapprocher ce tableau moderne de la citation de Stendhal dans Le Rouge et le Noir : « Toute vraie passion ne songe qu’à elle. »

Notes    [ + ]

  1. La paronomase est une figure de style qui consiste à employer dans une même phrase des mots qui se ressemblent en termes de sonorités mais qui n’ont pas le même signifié.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.