La Menteuse et la Ville d’Ayelet Gundar-⁠Goshen, les conséquences terribles du mensonge

La Menteuse et la Ville d'Ayelet Gundar-Goshen
Copyright : Presses de la Cité

La Menteuse et la Ville est un roman d’Ayelet Gundar-⁠Goshen paru en France au mois d’août 2019 au sein des éditions Presses de la Cité. Il est traduit de l’hébreu vers le français par Laurence Sendrowicz.

Ayelet Gundar-⁠Goshen est une romancière et scénariste israélienne née en 1982. Elle obtient un diplôme en psychologie clinique à l’université de Tel-Aviv, et a étudié, entre autres, le cinéma et l’écriture de scénarios à l’École de Cinéma et Télévision Sam Spiegel de Jérusalem.
Le premier roman d’Ayelet Gundar-⁠Goshen, Une nuit, Markovitch, paraît en France au mois d’août 2016 aux éditions Presses de la Cité. Il est disponible au format poche aux éditions 10/⁠18 l’année suivante. Ayelet Gundar-⁠Goshen est également l’auteure de Réveiller les lions (Presses de la Cité, 2017 ; 10/⁠18, 2019).

La Menteuse et la Ville conte le récit d’une adolescente en manque d’amour qui ment de manière répréhensible pour attirer l’attention sur sa personne. L’auteure explore ainsi les répercussions indéniablement avantageuses d’une tromperie et le chamboulement possible d’une vie après un bref moment inscrit dans le temps.

Un mensonge condamnable

Nymphea, adolescente de dix-sept ans, se sent mal dans sa peau. Elle évolue, au sein de son école et de son foyer, dans l’ombre de sa sœur Maya, sa cadette de seulement quelques mois, une jeune femme dont la beauté semble hypnotisante. Afin d’échapper à sa solitude et de se créer des opportunités de rencontres, Nymphea accepte un boulot d’été en tant que serveuse dans un magasin de glaces. Force est de constater que la saison arrive à son terme et que celle-ci ne lui a pas donné la satisfaction de connaître un premier amour ou un regain d’amitié avec les jeunes de son âge. Elle s’apprête ainsi à entamer sa dernière année au lycée déçue du peu de sollicitations sociales dont elle a fait l’objet.

Un soir, Avishaï Milner, chanteur populaire dont le succès n’est plus au rendez-vous, se rend chez son glacier. Agacé par ses contemporains qui ne lui accordent plus le moindre regard, il revendique son statut d’autorité mais c’est sans compter la répartie insolente de la vendeuse qui l’accueille, qui n’est autre que Nymphea. Ainsi défait, Avishaï Milner se montre subséquemment agressif verbalement envers la jeune femme et lui assène des propos blessants, prenant à partie essentiellement son physique de manière dégradante, allant même jusqu’à lui déclarer : « Avec cette allure, qui aurait envie de te baiser ? »

Nymphea, qui ne s’attendait pas à pareils propos, se réfugie dans l’arrière-cour. Avishaï la suit, elle hurle… Très vite les deux êtres sont rejoints par des passants interpellés par les cris de l’adolescente. S’ensuit un malentendu énorme : au vu de la situation, sans doute, cette demoiselle en détresse est victime de l’homme âgé qui a posé sa main sur elle… Les conclusions sont hâtives. Nymphea, d’abord interdite parce que en pleurs, est incapable de s’exprimer intelligiblement. Mais retrouvant sa contenance, elle ne rétablit pour autant pas la vérité et laisse les policiers arriver à la conclusion qu’elle est victime d’une tentative de viol. Avishaï Milner, quant à lui, ne réalise pas la gravité de la situation, et émet des blagues grossières qui ont pour répercussion son emprisonnement immédiat.

Ces circonstances invraisemblables permettent à Nymphea d’acquérir une notoriété qu’elle n’a jusqu’alors jamais connue. Elle devient « celle qui s’est défendue », un véritable porte-parole des femmes qui souffrent de violences masculines. Invitée par tous les médias, Nymphea profite de cette popularité soudaine en éprouvant chaque jour un peu plus de remords, se rendant compte de l’irréversibilité de la situation.

Chaque fois qu’elle mentait, elle sentait son corps transpirer d’une façon très particulière. Au lieu de la sueur un peu visqueuse qui poissait sous ses aisselles, une espèce de moiteur se formait entre ses omoplates, comme après un sprint. L’odeur aussi était différente. Pas l’acidité habituelle et gênante qui se mêlait aux effluves de déodorant. En fait, ses mensonges ne sentaient presque rien, mais ils imprégnaient ses tee-shirts d’une humidité persistante. La sueur des mots trompeurs coulait le long de son dos et aussi, quand elle avalait sa salive, le goût sur sa langue était différent.

Ayelet Gundar-⁠Goshen explore ici le caractère intrinsèque du mensonge dans la vie avec une thématique déconcertante rendant la lecture terriblement perturbante. Selon elle, de nombreux « petits mensonges inoffensifs » se tissent jour après jour à la toile de notre quotidien et ces derniers seraient plus nombreux à rester dissimulés plutôt qu’être révélés. Avec le cas extrême de Nymphea, la romancière invite ses lecteurs à comprendre les bouleversements possibles engendrés par ces tromperies.

Une rivalité entre sœurs

Ayelet Gundar-⁠Goshen offre une réflexion pertinente sur la rivalité qui peut exister au sein d’une même fratrie, ici sororie, évoquant les possibles petites jalousies existant entre les enfants de mêmes parents. L’écrivaine porte ainsi un regard sur la difficulté de chacun à trouver sa place au sein d’une même famille malgré le bon vouloir des proches. La question de l’individualité est prédominante.

Dans La Menteuse et la Ville, Nymphea souffre de la comparaison faite inconsciemment par son entourage (famille, amis, inconnus du quotidien) entre elle et sa sœur Maya. Elle observe leurs différences physiques, s’estimant la version moins aboutie des enfants Shalev ; leurs interactions sociales, se considérant particulièrement nulle en la matière ; et leurs conversations avec leurs parents, doutant de l’intérêt de ces derniers la concernant. L’auteure illustre d’ailleurs ce malaise avec le rituel auquel se prêtent volontiers les deux femmes : Nymphea se rend dans la chambre de sa sœur chaque matin pour lui emprunter des vêtements, ne trouvant jamais rien qui lui convienne dans sa propre garde-robe.

Plus tard, on observe un renversement de la situation où l’éclat de Nymphea, nouvellement adulée de tous, ternit l’attention que l’on porte à Maya. La jeune femme se sent alors délaissée, et malgré l’amour qu’elle porte à sa sœur, rêve que tout redevienne comme « avant », le temps où c’était elle que l’on regardait, où c’était elle que tout le monde semblait « aimer ». Nymphea ayant arrêté de considérer les biens de sa sœur, c’est désormais Maya qui pioche dans les affaires de la première, trouvant sans doute une certaine satisfaction à subtiliser quelque chose à sa sœur.
Il est intéressant de noter aussi qu’au moment où Maya a ses premiers doutes en ce qui concerne la tentative de viol sur la personne de Nymphea, elle a l’impression d’être sur le point de détenir un pouvoir qui pourrait restaurer le courant « normal » des choses.

Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir deux soleils dans le ciel ?

Ayelet Gundar-⁠Goshen montre ainsi la complexité pour un enfant de s’affirmer comme un être unique, n’ayant pas à justifier ses actions par rapport à d’autres personnes, en l’occurrence son frère ou sa sœur. Selon l’écrivaine, faire partie d’une fratrie signifie qu’il y aura toujours une part de soi en train de se comparer. Elle évoque à ce sujet la question que formulent souvent les enfants sans se l’avouer : « Lequel est le plus aimé ? » ; une question à laquelle les parents se doivent de fournir, selon l’auteure, un mensonge convenu : « Vous deux, à égale mesure ! » Il en va sans doute de la santé morale de chacun, de la volonté de préservation de liens forts entre les membres d’une même chair.

Un regard des autres secrètement espéré

La question du regard des autres est également une thématique centrale de l’énonciation de La Menteuse et la Ville. De manière récurrente au fil de l’intrigue, le mensonge des uns intervient dans le but de recueillir l’attention des autres. C’est d’abord le cas pour Nymphea, comme susmentionné, mais aussi pour Leo Maimon, Raymonde Azoulai et un inconnu singulier.

Leo Maimon est un adolescent qui n’éprouve que peu d’intérêt à la vie. Habitué à entendre les mensonges de sa mère, Leo est le seul à comprendre instantanément que Nymphea n’est qu’une imposture. Très vite s’installe une relation atypique entre les deux jeunes, entre manipulation, amour et trahison. Leo Maimon est prêt à mentir par omission pour s’attirer les bonnes grâces de cette fille, la première de sa courte vie qui porte réellement attention à lui.

Leo essaie en outre de répondre favorablement aux espoirs de ses parents quant à son devenir professionnel : il simule son affectation à un camp pour jeunes qui souhaitent intégrer une unité de combat d’élite. Cette nouvelle remplit de fierté le père de Leo, lieutenant-colonel de réserve. C’est la première fois que ce dernier manifeste le moindre enthousiasme pour une action de son fils, ce qui contraint Leo à continuer de jouer la comédie au-delà de ce qu’il avait premièrement envisagé.

Raymonde Azoulai, quant à elle, est une femme d’un âge avancé qui vient de perdre sa meilleure amie. Elle se retrouve seule… avant d’être contactée par l’agence qui s’occupe de la délégation de Rivka, survivante de l’Holocauste. Dans le but de fuir sa solitude, Raymonde prend l’identité de son amie et se retrouve à devoir donner des discours sur un temps de l’Histoire qu’elle n’a pas connu. Pourtant son témoignage – vrai à certains égards – lui apporte quelque chose qu’elle n’espérait plus : l’écoute sans pareille d’une audience chaleureuse.

Enfin, Ayelet Gundar-⁠Goshen propose un personnage insolite désigné comme un sourd-muet. Ce mendiant n’est en réalité ni sourd, ni muet, mais se définit comme tel pour amadouer d’autant plus les passants par sa dite infirmité.

Il y a des gens à qui sied la vérité et d’autres que le mensonge embellit.

L’écrivaine choisit ainsi de mettre en lumière le mensonge dans toute sa splendeur, en créant des personnages qui n’éprouvent pas de scrupules quant à l’énormité de leurs inventions. Il ne s’agit, vraisemblablement, ni d’une question de genre ni d’âge, tout le monde, en tout temps, peut se sentir en proie au manque d’attention et ainsi user du mensonge pour obtenir un quelconque dédommagement de la société qui l’entoure. Ayelet Gundar-⁠Goshen dévoile ici le désir de chacun d’être regardé avec attention de la part de ses proches, d’éventuels amants, du monde entier.

Le mystère de la vie

La Menteuse et la Ville offre une lecture rapide et déstabilisante. Les thématiques récurrentes sont ici le mensonge, la question de l’individualité dans une fratrie, le regard des autres et la façon dont on vit ses relations humaines. Ayelet Gundar-⁠Goshen ne s’éloigne ainsi pas de ses motifs favoris. Dans l’ensemble de son œuvre littéraire on retrouve la question du mensonge et du chamboulement d’une vie : dans Une nuit, Markovitch comme dans Réveiller les lions, l’auteure aborde déjà ces notions au moyen de personnages qui semblent dépourvus de mauvaises intentions, mais auxquels il arrive bien des péripéties.

L’écrivaine fait aussi preuve d’une grande perspicacité dans le traitement des comportements humains. Le découpage de ses scènes est tout autant intéressant. On remarque seulement après coup que certains personnages se croisent avant même de véritablement se rencontrer ou d’avoir un impact sur la vie d’un autre. À titre d’exemple, c’est le cas du mendiant qui dès la première scène du roman figure aux côtés de Nymphea, avant même qu’il n’appartienne réellement à l’histoire.

Ayelet Gundar-⁠Goshen écrit par ailleurs des phrases dont la vérité est frappante. Elle ajoute un soupçon d’humour, parfois de sarcasme, pour évoquer des réalités dérangeantes.

Les mensonges non révélés ne sont-ils d’ailleurs pas plus nombreux que ceux sur laquelle la vérité a été faite ? Tant de petits arrangements inoffensifs se tissent dans le fil des jours et se confondent avec la réalité ! Le temps broie le tout pour n’en faire qu’une seule mixture, alors vrai ou faux, qu’est-ce que ça change ?

En définitive, le style d’écriture de la romancière est fidèle à lui-même. Ayelet Gundar-⁠Goshen continue d’explorer le caractère des possibles, le fait que la vie puisse être bouleversée par un acte, un seul.

Ce qu’elle ignorait, c’est que cette journée justement ne se terminerait pas comme toutes les précédentes, qu’elle marquerait une rupture nette, que toutes celles qui la suivraient ne lui ressembleraient en rien, et qu’elle, Nymphea, vivait là ses dernières heures de petite vendeuse de glaces insignifiante.

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