Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo, intersectionnalité et poésie

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En son œuvre ambitieuse intitulée Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo explore avec intelligence, éloquence et poésie les défis que la société d’aujourd’hui pose aux femmes ; aux Noir·e·s ; aux personnes non-binaires ; aux personnes appartenant à la communauté LGBTQIA ; aux personnes ayant connu l’exil, à leurs enfants natif·ve·s du pays d’adoption, aux générations suivantes ; et aux personnes à l’intersection de ces différentes catégories – notons par exemple une femme qui soit noire, lesbienne, pluriamoureuse, britannique mais dont le père est originaire du Ghana, comme Amma. Partant des expériences de vie de douze protagonistes, la romancière, ici traduite de l’anglais par Françoise Adelstain, traite des notions de race, de classe, d’immigration, de fracture sociale, d’orientation sexuelle et d’identité de genre, en opposant l’être dit « différent » au groupe et la singularité à la norme.

Douze destinées croisées

Bernardine Evaristo construit son roman autour d’une même soirée durant laquelle est jouée à Londres une pièce de théâtre intitulée La Dernière Amazone de Dahomey. Cette œuvre dramatique s’inspirant de l’existence avérée des Amazones du Royaume de Dahomey, un corps de troupe militaire d’Afrique de l’Ouest composé uniquement de femmes, s’inspirant d’ailleurs spécifiquement de Nawi, la possible dernière Amazone de Dahomey, est imaginée par Amma, première protagoniste de Fille, femme, autre. Amma est une dramaturge et metteuse en scène que l’on devine ici à la fois stressée et impatiente à l’idée que soit présentée la pièce de théâtre qu’elle a si longuement travaillée. Elle se ressasse alors les années qui l’ont menée à cette soirée, son expérience semée d’embûches dans le milieu artistique puisque milieu réfractaire à la présence de femmes noires lesbiennes à son image. Amma choisit néanmoins très tôt de faire ses preuves dans le huitième art, et bien que souvent éconduite, elle persévérera dans cette voie aux côtés de sa fille Yazz, mais surtout de son amie Dominique.

Bernardine Evaristo nous présente à la manière d’Amma onze autres protagonistes dont le parcours est plus ou moins connecté. C’est ainsi qu’on découvre la révolte politique et le besoin d’émancipation de Yazz ; de même que l’amitié véritable que Dominique porte à Amma et la relation abusive dont elle souffre aux côtés d’une femme aux idées féministes extrémistes. On découvre à leur suite la grande ambition de Carole, venue assister à la représentation d’Amma, une ambition motivée par son besoin de ne pas réitérer la misère de sa mère nigériane Bummi ; la difficulté de Bummi à observer sa fille évoluer dans le milieu bancaire bien que consciente que son assimilation à la société londonienne pourrait lui ouvrir des ailes ; le combat de LaTisha, ancienne amie de lycée de Carole, pour offrir le meilleur à ses trois enfants ; les épreuves que doit relever Shirley en tant qu’enseignante, mais aussi son homophobie latente bien que pourtant amie de longue date d’Amma ; l’immigration difficile de Winsome, mère de Shirley, aujourd’hui rentrée à la Barbade où elle doit étouffer son désir interdit ; le manque de repères de Penelope, collègue de Shirley, et son invisibilité de femme quinquagénaire dans la société ; la quête identitaire de Megan, qui devient Morgan, non-binaire et militante en matière de non-genrisme, invité·e à la représentation d’Amma par ses réseaux ; le parcours inqualifiable de Hattie, la great-grandma (arrière-grand-mère) de Morgan, pour qui les pronoms non-genrés sont encore un défi ; et l’infertilité puis la dépression post-partum non-diagnostiquée de Grace, mère de Hattie.

Lors de cette soirée, notamment lors de la fête d’après-spectacle d’Amma, beaucoup de ces protagonistes se retrouvent et entretiennent un certain contact, Bernardine Evaristo offrant de cette manière un véritable dénouement aux questions restées en suspens lors de leurs énonciations premières. Ce sentiment de conclusion est par ailleurs renforcé par l’épilogue de Fille, femme, autre : ce dernier s’achève sur l’image d’une réunion singulière, montrant de fait la possibilité d’un « vivre-ensemble » en dépit d’une expérience différente de son moi en société. Ces douze destinées croisées permettent de sorte à l’écrivaine d’évoquer ce que signifie vivre « autre » dans le Royaume-Uni d’aujourd’hui, confronté·e au regard d’un collectif uni.

this is not about feeling something or about speaking words
this is about being
together.[1]
il ne s’agit pas de sentir ceci ou cela, de dire ceci ou cela
il s’agit
d’être ensemble.

Une altérité célébrée

On appelle communément « autre » l’individu mésestimé par le « groupe » car perçu comme différent d’une manière qui soit fondamentale par l’« ensemble ». Le groupe se considère en effet comme la « norme » et assimile de sorte celles et ceux qui n’épousent pas leur norme, pourtant construction sociétale, à des êtres « anormaux », des « autres » qui seraient donc « inférieurs » – une hiérarchisation est de fait implicitement établie par le groupe et c’est ici qu’apparaissent les notions de racisme, hétérocentrisme, allophobie, etc. L’autre est du reste presque toujours perçu·e comme « moins que » voire « immoral » puisque dépourvu·e de caractéristiques dites essentielles possédées par le groupe. Son altérité peut prendre plusieurs formes : il est souvent question de race, mais aussi d’origine (ici les « Britanniques de souche » sont opposé·e·s aux personnes ayant immigré au Royaume-Uni ou leurs descendant·e·s), de classe, d’orientation sexuelle, de religion, d’identité de genre.

Dans Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo, dont l’œuvre littéraire dans son entièreté s’applique à dessiner les portraits d’êtres oubliés par la société, invite ses lecteur·rice·s à mesurer ce que signifie pleinement vivre noir·e dans le « blanc Royaume-Uni », choisit tout particulièrement de le faire en décrivant ce que cela implique pour une femme et pour une personne non-binaire née femme. Vivre femme ou non-binaire noir·e dans cette Grande-Bretagne-là, c’est ainsi lutter quotidiennement pour être perçu·e en dehors de sa couleur de peau (Winsome décide de se révolter pour ses enfants ; Amma se révolte pour elle-même ; mais Carole refuse que son altérité lui fasse défaut, ses cheveux ne sont jamais montrés dans leur état naturel de peur de voir son ascension professionnelle réduite à néant). C’est aussi toute sa vie entendre les mêmes paroles désobligeantes d’hommes qui ne savent pas ce que cela signifie d’être sans cesse rabaissé·e pour son genre. C’est se retrouver en position de faiblesse face aux hommes et femmes qui usent de leur force, notamment physique, pour contraindre et négliger le consentement (nombreuses sont ici celles qui subissent de telles violences, Dominique, Carole, LaTisha, Grace). C’est être discrédité·e à mesure que l’âge avance quand est célébrée la maturité de la gent masculine (Penelope et Shirley l’apprendront à leurs dépens). C’est aimer, vouloir, désirer, parfois à l’image d’un homme sinon plus (Bummi, Winsome, Penelope voudraient qu’on les aime mais que l’on respecte tout autant leur indépendance). C’est, enfin, vouloir parler de sa seule voix et non nécessairement au nom d’une communauté entière (une question qui préoccupe éminemment Yazz et Morgan).

Si Bernardine Evaristo se propose de montrer la difficulté qu’il y a à mener une telle existence noire en Angleterre aujourd’hui, elle s’engage toutefois à célébrer ses protagonistes, leurs différences, et à leur attribuer une volonté de fer qui ne cesse de s’affirmer à mesure de leurs expériences – ces êtres de papier survivent quelles que soient les entraves et les déceptions quotidiennes. Nous donnant une vue éclatée de la vie de chacune de ces « filles, femmes, autres », l’écrivaine implique ses lecteur·rice·s dans leurs dilemmes, leur passé comme leur devenir. Et, peut-être, le personnage de Morgan est celui qui lui donne le plus l’opportunité d’étayer sa réflexion sur le caractère normé de notre époque puisqu’iel lui donne la possibilité de traiter de non-binarité sexuelle.

Megan wondered aloud how she could put her gender-free identity into practice when they were living in a gender-binary world, and that with so many definitions (sane and insane, she refrained from saying), the very idea of gender might eventually lose any meaning, who can remember them all?
Megan se demandant tout haut comment mettre en pratique son concept d’identité de non-genre quand on vit dans un monde de binarité sexuelle, caractérisé par tant de définitions différentes (sensées et insensées) que la notion même de genre pouvait perdre toute signification, comment se les rappeler toutes ?

Une oralité certaine

Les choix stylistiques de Bernardine Evaristo participent également à la réception de son œuvre. La forme visuelle de son texte est en effet frappante dès le début de la narration : les retours à la ligne sont nombreux, les dialogues ne sont introduits d’aucun guillemet, les « phrases » s’apparentent ici davantage à des vers de poème puisque semblant assujetties à une certaine gymnastique rythmique. Maints récits de vie s’enchâssent de cette manière, oscillant entre passé et présent, donnant à lire une pluralité d’histoires émotionnelles connectées, entremêlées, jamais délimitées typographiquement par un point – où il n’est pas uniquement question des douze « filles, femmes, autres » mis·es en lumière par l’écrivaine –, accentuant de sorte l’idée d’une expérience commune de ce qu’est être « autre » dans la société actuelle.

Fille, femme, autre peut ainsi se lire comme de la poésie, et l’écrivaine se joue de la structure de ses « vers » pour faire « sonner » son propos. Nombreuses sont les figures de style qu’elle emploie pour sensibiliser ses lecteur·rice·s et/ou mettre en lumière une idée, une épreuve surmontée par un de ses personnages. L’anaphore, tout particulièrement, lui permet d’insister en début de vers sur un groupe de mots de manière à pointer du doigt une singularité. À titre de premier exemple, dans la section concernant Amma est explicité le parcours des Amazones du Royaume de Dahomey : ici, l’écrivaine emploie le pronom who de manière répétée (en français « qui » et « qu' ») pour souligner leur force et leur témérité, le caractère pluriel de leur bravoure.

women who lived in the king’s compound and were supplied with food and female slaves
who left the palace preceded by a slave girl ringing a bell warning men to look away or be killed
who became the palace guard because men couldn’t be trusted not to chop off the king’s head or castrate him with a cutlass while he slept
who were trained to climb naked over thorny acacia branches to toughen up
who were sent into the hazardous forest for nine days to survive on their own
who were crack shots with muskets and could behead and disembowel their enemies with ease
who fought the Yoruba next door and the French who came to colonize
who grew to an army of six thousand, all formally married to the king
who were not otherwise permitted sexual relations and any male child born to them was killed off
des femmes qui vivaient dans l’enclos du roi, à qui l’on fournissait de la nourriture et des esclaves femelles
qui quittaient le palais précédées d’une jeune esclave sonnant une cloche pour avertir les hommes de détourner le regard s’ils ne voulaient pas être tués
qui devinrent gardes du palais parce que rien ne garantissait que les hommes ne couperaient pas la tête du roi ni ne le castreraient avec un coutelas pendant son sommeil
qui étaient entraînées à grimper nues aux branches épineuses des acacias afin de s’endurcir
qu’on envoyait dans la forêt pleine de dangers pendant neuf jours pour leur apprendre à survivre sans assistance
qui devenaient des tireuses d’élite au mousquet et pouvaient tranquillement décapiter et éviscérer leurs ennemis
qui combattaient leurs voisins yorubas ainsi que les Français venus les coloniser
qui avaient fini par former une armée de six mille combattantes, toutes officiellement mariées au roi
à qui l’on interdisait toute autre relation sexuelle et dont tout enfant mâle était tué à la naissance

De cette même façon, quand Waris, l’amie de Yazz étudiante en sciences politiques et musulmane, explique à sa copine qu’elle adopte la posture de guerrière que lui a recommandé sa mère pour ne pas se « laisser broyer par l’Histoire et les atrocités du monde contemporain », on retrouve à chaque début de vers l’expression if anyone, Bernardine Evaristo exprimant de sorte la grande récurrence des insultes émises à l’encontre des musulman·e·s aujourd’hui.[2]

they go inside the building and climb the stairs as Waris continues talking, says she’s learned to give as good as she gets if anyone says any of the following
that terrorism is synonymous with Islam
that she’s oppressed and they feel her pain
if anyone asks her if she’s related to Osama bin Laden
if anyone tells her she’s responsible for them being unemployed
if anyone tells her she’s a cockroach immigrant
if anyone tells her to go back to her jihadist boyfriend
if anyone asks her if she knows any suicide bombers
if anyone tells her she doesn’t belong here and when are you leaving?
if anyone asks if she’s going to have an arranged marriage
if anyone asks her why she dresses like a nun
if anyone speaks slowly to her like she can’t speak English
if anyone tells her that her English is really good
if anyone asks her if she’s had FGM, you poor thing
if anyone says they’re going to kill her and her family
où elles entrent et grimpent les escaliers, tandis que Waris continue de parler, elle a appris à rendre coup pour coup, explique-t-elle, à quiconque
lui dit que terrorisme est synonyme d’islam
qu’elle est opprimée et qu’on comprend sa douleur
quiconque lui demande si elle a un lien de parenté avec Oussama ben Laden
lui dit qu’elle est responsable du chômage ici
qu’elle est un cafard d’immigrant
quiconque lui intime d’aller retrouver son petit copain jihadiste
quiconque lui demande si elle connaît un auteur d’attentat-suicide
lui dit qu’elle n’est pas chez elle ici et qu’il est temps qu’elle se tire
lui demande si elle va avoir un mariage arrangé
et pourquoi elle s’habille comme une nonne
quiconque lui parle lentement comme si elle ne comprenait pas l’anglais
ou lui dit que son anglais est vraiment très bon
quiconque lui demande si elle a subi une mutilation génitale, ma pauvre petite
ceux qui lui disent qu’ils vont la tuer elle et sa famille

Bernardine Evaristo s’intéresse aussi aux sonorités que créent ses phrases et à la morphologie de ses mots. Elle use volontiers de métaplasmes pour rendre orales les pensées de ses protagonistes. En guise d’illustration, LaTisha étire le titre de sa professeure qu’elle appelle Mzzzzzzzzz, mais contracte l’expression « vous comprenez » en un y’unnerstan, supprimant les « d » non-nécessaires à la compréhension orale du terme. Yazz, la plus jeune des protagonistes principales de Fille, femme, autre, découpe les mots en syllabes pour mettre l’emphase sur ce qu’elle considère étonnant (c’est l’exemple de re-pre-sent) et partage son avis sur tout, que l’écrivaine nous offre entre parenthèses, tempérant de sorte le propos énoncé au préalable. Cette volonté stylistique nous révèle l’émotion du personnage dont il est question et nous convie à appréhender sa lutte et son parcours dans leur entièreté.

Un hymne aux « filles, femmes, autres »

Bernardine Evaristo offre en somme avec Fille, femme, autre une littérature à la fois extrêmement contemporaine, de par ses sujets traités, et expérimentale, de par sa langue soignée et sa musique singulière. Elle s’intéresse ici à l’expérience féminine, noire, queer au Royaume-Uni et étudie les différentes formes de domination et discrimination subies par les membres de ces communautés.

Sans doute de façon à donner de nouvelles pistes d’étude à ses lecteur·rice·s, Bernardine Evaristo cite par ailleurs le travail d’une pluralité d’intelletuel·le·s reconnu·e·s ayant travaillé sur les notions de race, de féminisme, de classe et d’intersectionnalité dont Kwame Anthony Appiah, Simone de Beauvoir, Judith Butler, Aimé Césaire, Angela Davis, Frantz Fanon, Roxane Gay, bell hooks, Julia Kristeva, Audre Lorde, Edward Said, Gayatri Spivak, Gloria Steinem, Sojourner Truth, V. Y. Mudimbe et Cornel West. Fille, femme, autre peut de sorte être vu comme point de départ d’une réflexion plus large menée sur ces fronts, que la lecture d’œuvres annexes pourrait compléter.

Notes    [ + ]

  1. Toutes les citations en langue anglaise de cette chronique sont issues du texte original de Bernardine Evaristo pour l’édition de Girl, Woman, Other parue chez Hamish Hamilton (ISBN : 9780241364901). La version française de ces citations est la traduction offerte par Françoise Adelstain aux éditions Globe.
  2. Notons ici que ces effets sont parfois moins perceptibles dans la traduction française de l’œuvre. C’est donc ici l’édition anglophone qui est préférée pour cette brève analyse des figures de style employées.

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